Droit et société : d’une vision éthique à un fonctionnement utilitariste.

Le rapport aux droits en occident ce base sur la rencontre de deux voie bien différentes.

La première est la voie « juridico-déductive ». C’est elle qui fut « jusqu’à un certain point » la voie de la Révolution française. Elle consiste à identifier tout d’abord les droits naturels qui appartiennent à tout individu (ou « droit de l’Homme), puis à définir les conditions de renonciation de certains de ces droits, donc à opérer un partage des droits entre ceux qui sont inaliénable et ceux auxquels il est permis de renoncer, enfin à déduire des contours de la sphère de souveraineté. Les droits dits « inaliénables » tracent une sorte de frontière. Les limites sont donc extérieures à la pratique gouvernementale en ce que ce sont des limites de droit.

La seconde voie se donne un point de départ tout à fait différent : il s’agit cette fois-ci de partir de la pratique gouvernementale elle-même pour dégager des limites définies non plus en termes de droit, mais en termes d’utilité, donc des limites intérieures à cette pratique. Ce remplacement fait toute l’originalité du « radicalisme anglais » issu pour l’essentiel de Bentham. Aussi M. Foucault désigne-t-il cette seconde voie comme la « voie radicale utilitariste ».

Ces deux voies ne sont pas sans impliquer deux conceptions hétérogènes de la loi et de la liberté.

Deux conceptions différentes de la loi, tout d’abord : si dans la voie « axiomatique révolutionnaire » la loi est comprise avant tout comme l’expression d’une volonté « commune » ou « générale », dans la voie « radiale utilitariste » la loi apparaît comme l’ »effet d’une transaction », à savoir celle qui partage la sphère d’intervention de la puissance publique de la sphère d’indépendance des individus en fonction du seul critère de l’utilité.

Deux conceptions de la liberté, ensuite : d’un côté, dans la voie « axiomatique révolutionnaire », une conception juridique de la liberté qui procède de la reconnaissance de droits naturel inaliénables ; de l’autre,  dans la voie « radiale utilitariste », une conception de la liberté comme « indépendance des gouvernés à l’égard des gouvernants ».

On ne doit cependant jamais perdre de vue que la distinction des deux voies procède avant tout du soucis d’identifier deux grandes logiques à l’œuvre dans l’articulation du discours du libéralisme, sans préjuger des « mixtes » que la réalité historico-politique n’a cessé de présenter sous des formes extrêmement diverses.

Quelle place revient exactement au discours de l’économie politique relativement à cette dualité des voies ? Indiscutablement, la revendication de scientificité qui anime ce discours porterait à le situer dans ce partage du côté de la seconde voie. Car le fait décisif est qu’à partir de cette constitution la politique ne se plie plus, directement du moins, à la Loi divine révélée par les religions, pas plus qu’aux prescriptions de la morale ou de l’éthique. Elle s’ordonne aux « lois naturelles », lesquelles, contrairement à la « loi de la nature », ne sont pas des commandements et expriment une nécessité inscrite dans les choses elles-mêmes. La politique sera en conséquence dite « naturelle », « économique », « scientifique ».

Par Pierre Dardot et Christian Laval « la nouvelle raison du monde »