La culture occidentale : la raison pratico-formelle (une vision mécaniste)

Comme le montre Serge Latouche, quel que soit l’endroit où vous partirez en vacances, vous avez de grandes chances de trouver les mêmes concepts culturels communs, qui correspondent à la culture occidentale. Celle-ci est bien plus complexe qu’une simple culture, c’est une façon de concevoir le monde, de le « comprendre » de s’imbriquer dans les autres cultures et d’en métamorphoser leurs essences. 

La culture occidentale a réussi à s’imposer presque partout via la science et la technique. La science et avec elle le rationalisme, a été un moyen des plus puissants pour coloniser les corps et les esprits de toutes les cultures basées sur notre planète. Nous pouvons y penser en nous posant la question : Y a-t-il encore une culture qui ne connaisse pas, de près ou de loin, le cadre scientifique occidental et ses répercussions au niveau technique ? Nous pouvons ajouter à cela, le fait que la culture occidentale est aussi un fonctionnement économique néolibéral qui s’est imposé comme moyen structurant les échanges dans toutes les autres cultures. L’humain est un être social qui se construit par l’échange quel que soit l’époque ou le lieu où il vit. Si le système d’échange économique s’uniformise à l’échelle du village-monde, il y a de grandes chances alors, que la diversité des cultures, et les moyens de concevoir l’autre, via l’échange, se modifient en profondeur. 

Il est complexe de fixer une date représentant le début de notre culture moderne. Certains considèrent que la culture occidentale moderne commence avec la subjectivité et le cogito de Descartes. Pour ma part, je dirais en me basant sur les travaux de Michea, que la genèse de notre société occidentale dépend d’une question centrale venant de la révolution française : « sur quelle base est-il possible de reconstruire une société pacifique, gouvernable, dès lors qu’il est admis en Europe occidentale tout du moins, qu’aucune révélation religieuse n’est plus accepter pour gouverner le monde commun ? » La réponse qui va finalement l’emporter, qui bien sûr, n’était pas la seul possible, est que la Raison, constitue la condition nécessaire et suffisante pour conduire à son terme cette réorganisation totale de l’ordre humain. La modernité est donc, dans ce principe, le mouvement de sortie et le remplacement de la religion dans l’organisation sociale. On peut ajouter à cela, l’émergence, à travers la Révolution anglaise, d’un type de pensée complètement nouveau : l’idée du contrat social. C’est le surgissement du politique moderne qui va donner sur un siècle l’émergence de la notion d’État tel qu’on le connaît de nos jours, qui est une notion tout à fait moderne.

 À partir de là, vous avez un procédé qui va révolutionner toute la pensée moderne : le rationalisme. Cela va nous mener à ce que nous connaissons comme l’institution de la science, laquelle en retour change complètement l’idée de la connaissance. C’est là qu’on retrouve le cogito cartésien. En effet, comme le souligne J. D. Michel, la démarche scientifique occidentale a cherché depuis quelques siècles à éliminer ou restreindre le champ de la croyance dans les processus de connaissance. Ce découpage est hérité de Descartes et du siècle des lumières selon lequel le raisonnement logique et l’imaginaire s’opposent (le deuxième menaçant le bon fonctionnement du premier), tout ce qui relève de la foi, de l’imaginaire ou du symbolique doit être évacué. 

La société vue par les philosophes des lumières, montre que l’être humain est un Individu indépendant qui se retrouve en société pour faciliter et produire ce dont on a besoin, et pour se protéger des menaces extérieures. Du coup, le mot société ici même évoque une série d’images qui relèvent du monde matériel-utilitaire.

Donc pour construire le meilleur des mondes, ce paradis terrestre à jamais libéré du préjugé, de la superstition et des passions correspondantes, il suffira, en somme, d’organiser scientifiquement l’humanité (ce sera la formule du philosophe Renan) ou à tout le moins, d’en proposer un modèle de fonctionnement intégralement compatible avec les exigences de la raison. C’est pourquoi dès la fin du 17e siècle, la plupart des partisans du « progrès » s’activent inlassablement pour découvrir les principes fondamentaux d’une « science de la nature humaine », autrement dit d’une « physique sociale », censé pouvoir formuler l’ensemble des lois de la mécanique humaine sur le modèle indiscutable du système de la nature établie par Newton. Les conséquences de cette hypothèse (que les philosophes appellent généralement « l’utilitarisme ») sont absolument décisives pour comprendre le monde qui est le nôtre. Il peut être important ici de souligner que l’utilitarisme est sacrificiel. C’est-à-dire que ce qui  n’est pas utile est exclu de ce qui « doit » être fait.

La vision mécaniste du monde est donc un savant mélange d’utilitarisme, de scientisme, ainsi que d’autres points que je vais développer ici.

Le Rationnalisme : ensemble des facultés intellectuelles considérées du point de vue de leur état et de leur usage par rapport à la norme. Il faut donc savoir que le rationnel est une notion totalement culturelle. 

Un panda, un singe et une banane. D’après vous, dans cette liste, quels éléments font la paire  ? Les répondants des pays occidentaux choisissent couramment le singe et le panda, parce que les deux sont des animaux. Il s’agit d’un style de pensée analytique, dans lequel les objets sont perçus indépendamment de leur contexte. En revanche, les participants des pays orientaux choisissent souvent le singe et la banane, parce que ces objets appartiennent au même environnement et partagent une relation (les singes mangent des bananes). Il s’agit d’un style de pensée holistique, dans lequel l’objet et le contexte sont perçus comme étant interconnectés.

Si on vous demandait de vous décrire, que diriez-vous  ? Vous décririez-vous en termes de caractéristiques personnelles – intelligence, humour – ou mentionneriez-vous des préférences, comme « J’adore la pizza »  ? Ou peut-être seriez-vous plus enclin à parler de votre position sociale, en disant « J’ai un enfant »  ? Les psychologues sociaux soutiennent depuis longtemps que les gens sont beaucoup plus susceptibles de se décrire et de décrire les autres en termes de caractéristiques personnelles stables. Cependant, la façon dont les gens se décrivent semble étroitement liée à leur culture. Les individus du monde occidental sont en effet plus susceptibles de se considérer comme des individus libres, autonomes et uniques, possédant un ensemble de caractéristiques fixes. Mais dans de nombreuses autres parties du monde, les gens se décrivent avant tout comme faisant partie intégrante de différentes relations sociales et fortement liés les uns aux autres. Ce phénomène est plus répandu en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Ces différences sont liées à d’autres façons d’aborder les relations sociales, la motivation et l’éducation.

Un autre exemple avec la nature, selon notre culture, on peut faire  comme distinctions naturelles : un savoir des plantes, un savoir des animaux, un savoir des astres, etc. Mais dans une toute autre culture, ses critères n’auront aucune forme de logique et pourront paraître totalement irrationnel, préférant mélanger science et ce que l’on nomme magie pour décrire la nature. Le problème étant qu’une fois le cadre posé et dit comme scientifique en lien avec nos normes, ces savoirs apparaissent tout à fait naturels : cf savoir spécifique : zoologie, botanique, astronomie. Ce qui entraîne une volonté de retranscrire notre cadre dans les autres sociétés, parce que logique pour nous : basé sur une ethnoscience (« L’ethnoscience pose la communication dans une perspective sociale : les individus agissent dans un cadre normalisé selon des règles et des conventions qui sont socio-culturellement bien définies » Jean Caelen).

Notre société néolibérale à évoluer dans une forme spécifique de rationalisme : le rationnel pratico-formel

Notre organisation sociale est parvenue à transgresser notre principe républicain d’élaboration des Lois en « confisquant » le pouvoir démocratique et les débats citoyens au profit de l’adoption de normes édictées par les impératifs de la « religion du marché » (Pier Paolo Pasolini cité par Roland Gori.). Autrement dit : comment notre système institutionnel a pu « glisser », en à peine quelques décennies, d’un ancien régime centré sur la Loi adoptée démocratiquement à une société gestionnaire centrée sur des normes édictées par des « experts » à la solde de la propagande capitalistes. Cette évolution est nommé par Roland Gori : la rationalité pratico-formelle. Ce type de rationalité pratique, qui émane d’une civilisation des mœurs telle que Max Weber a pu en faire l’analyse dans plusieurs de ses essais, n’est rien d’autre que la primauté de la forme sur le fond, de la quantité sur la qualité, de l’individualité sur l’intérêt général, des apparences sur la performance, de la réputation sur le travail, de la popularité sur le mérite, de l’opinion sur les valeurs, etc. telles que façonnées par les normes, les évaluations, les sondages, les statistiques, etc.

Pour citer l’ouvrage « La folie évaluation, les nouvelles fabriques de la servitude » : L’évaluation est par essence ségrégative : elle produit des classements d’individus, elle désigne les meilleurs et stigmatise implicitement les autres. Elle instaure une compétition permanente entre les institutions, les équipes, les chercheurs et les professionnels. Elle porte ainsi atteinte au lien social en constituant comme concurrents et rivaux potentiels ceux qui devraient s’éprouver comme solidaires. 

Le coût humain de l’évaluation est lourd : non seulement celle-ci accroît les charges de travail de l’évalué et l’incite à faire toujours plus, mais elle est aussi fondamentalement suspicieuse envers lui. Les activités humaines ont toujours fait l’objet d’une évaluation spontanée, reposant a priori sur une confiance accordée aux institutions et aux professionnels. L’évaluation méthodique commence par retirer cette confiance. Elle instaure une surveillance des évalués, qui augmente avec l’exigence : elle n’a pas à justifier sa foncière suspicion puisqu’elle est inhérente à son fonctionnement.

Notre culture dominée par la rationalité pratico-formelle porte une forme d’utilitarisme le plus cynique, propre à favoriser toutes les dérives. Il y a des domaines de connaissance et d’action où les ravages de ces dispositifs sont limités, voire quasiment sans conséquences, et d’autres où ils sont terrifiants car la rationalité pratico-formelle est incompatible avec la finalité spécifique des métiers auxquels elle s’impose : notamment le soin, l’éducation, la justice, le travail social, la recherche, la culture etc. Comme l’écrit Pasolini : « le véritable fascisme est celui qui s’en prend aux valeurs, aux âmes, aux langages, aux gestes, aux corps du peuple, et qui mène, sans bourreaux ni exécutions de masse, à la suppression de larges portions de la société elle-même. »

Répercussion sociale de cette vision

Pour le libéralisme expliqué par Adams Smith “la société est l’espace à l’intérieur duquel se déploient de manière autonome les mouvements des actions individuelles, où chaque partie s’accomplit conformément à ses propres fins, la liberté sans autre intention.”
Si nous admettons que tout Homme est déterminé par sa nature à ne rechercher que ce qui lui est utile, alors l’échange économique devient l’exemple le plus net d’une relation humaine rationnelle. Puisque chaque participant, au terme d’une négociation supposée pacifique, finit toujours par y trouver son compte. Une fois fait table rase de son absurde passé, la société ne pourra que devenir progressivement pacifique, prospère et heureuse. La vision mécaniste, fortement basée sur l’humanisme des lumières est fondée sur une mystique de « l’an 01 » un film qui retranscrit le rêve d’un changement rapide et profond de la société vers une forme d’utopie. Cela entraîne de fait une marchandisation des relations humaines, en réduisant l’Homme à une transaction (que certains nomment l’Homo-œconomicus). 

Lorsque la forme prends le pas sur le fond sous logique d’apparence scientifique alors le nid est prêt pour que le règne des imposteurs advienne. Cette gouvernance exercée sur le mode d’une « tyrannie de l’évaluation », traduit en langage politicien, prône des objectifs de croissance intenables proférés sur un mode quasi névrotique, annihile toute créativité et tend à formater les individus qui n’ont d’autres choix que de se conformer pour ne pas subir l’ostracisme auquel s’expose tout penseur critique ou anticonformiste.

Tout l’intérêt de l’essai de Roland GORI « la fabrique des imposteurs » réside dans le fait qu’il souligne l’influence néfaste de notre société sur la construction identitaire des individus. (Nous avons alors, les bases pour construire le profil de plus en plus démocratisé du « pervers narcissique. ») Il démontre comment « l’imposteur relève doublement d’une psychopathologie qui s’enracine dans le social et le symbolique ». Il relativise ainsi la responsabilité des imposteurs vis-à-vis de leurs impostures en précisant : « que sa souffrance (celle de l’imposteur) provient de l’environnement qui l’a obligé à vivre au-dessus de ses moyens en le conduisant à une hyperadaptation aux idéaux et aux normes, formes imposées par l’autre. C’est d’ailleurs sur cette scène-là qu’il va déployer ses symptômes, symptômes qui sont autant les siens que ceux de l’autre. D’autre part l’imposteur est pris dans le social, en tant que plus que toute autre pathologie il a compris la dimension de semblant impliqué par tout discours, en particulier le discours organisé par la mascarade de l’éthique capitaliste. C’est à ce titre que, pour le propos qui est le mien ici, j’ai cru bon de l’appeler à la barre des témoins d’un procès en accusation de cette pathologie de la raison formelle qui prétend aujourd’hui organiser nos existences »

De nos jours, le système économique moderne, bien que se donnant l’image d’être « rationaliste » (mythe de l’homo œconomicus), est beaucoup plus idéaliste (au sens « qui vit de chimères, d’illusions, sans tenir compte de la réalité » ) que les « idéalistes » qu’il rejette en les désignant sous ce terme, car les « experts » économiques vivent dans un monde unidimensionnel formater par les évaluations et les statistiques qui ne reflètent pas les valeurs et les aspirations humaines du monde qu’ils régissent. Signalons également ici que ce type de rationalité permet au mythe de l’homo œconomicus de de poursuivre son œuvre de « destruction massive » en toute impunité bien que nous ayons désormais la confirmation scientifique, grâce aux travaux de Daniel Kahneman et d’Amos Tversky, récompensée par un prix Nobel d’économie en 2002, de son absurdité et de son ignorance quant à la réalité de la complexité humaine.

Or comme nous l’explique Olivier Chambon, nous possédons en nous, comme entrelacés, deux grands systèmes d’appréhensions du réel. Le premier est de nature objectivante et cherche, précisément, à décrypter les signes du vivant d’une manière univoque. Par exemple, le langage scientifique est par nature de type sémiologique, tout comme celui des mathématiques. Le second grand système est de nature symbolique. Nous sortons ici d’une logique binaire (1=1) pour entrer dans un univers de la multiplicité du sens, ce que les spécialistes nomment la polysémie. Sous ce terme barbare se trouve la différence entre un signe qui n’a qu’une représentation et un symbole qui renvoie à une multitude de sens possible. La conséquence de cet état de fait est que le langage symbolique est un langage des multiples, de l’innarété et de l’incertain, mais aussi celui d’une multidimensionnalité plus en phase souvent avec la complexité du vivant.

Pour aller plus loin : 

  • L’occidentalisation du monde de Serge Latouche
  • L’esprit des lumières de Tzvetan Todorv
  • Les pathologies de la démocratie de Cyntia Fleury
  • La dynamique de l’Occident de Norbert Elias
  • Impasse Adam Smith de J.C. Michéa
  • La guérison du monde de Frédéric Lenoir
  • La folie évaluation, les nouvelles fabriques de la servitude de  Roland Gori et Marie-Jean Sauret
  • La tyrannie de l’évaluation de Angélique DEL REY
  • La fabrique des imposteurs de Roland GORI