L’être (in)complet : idéalisme et réalité [2]

Notre société qui a choisi, comme base de savoir, l’analyse rationnelle du monde, en a discrédité complètement tous les autres choix de savoir, les faisant passer pour des croyances ou connaissances ridicules voire dangereuses car non-prouvables scientifiquement. De ce fait, cette science a discrédité par exemple l’ontologie, la spiritualité, la philosophie, la psychologie… Et en a donc oublié le pourquoi, c’est-à-dire le sens. En effet, notre société est basée sur la vision d’un Être humain qui ferait ses actes de manière totalement raisonnée, ne voulant pas naturellement faire le mal pour le mal, retirant de fait la place des passions qui, comme l’explique Spinoza, guident la nature humaine. 

Avant la modernité, lorsque la culture était plus basée sur une vision traditionnelle chrétienne (pour faire vite), la réalité était la vision d’un monde avec ses imperfections. Lorsqu’une chose sortait du cadre théorique, c’était normal, c’était la différence entre le théorique et la réalité. Pour approfondir cela, il peut être intéressant de différencier le possible du compossible (de Leibnitz). Le compossible est ce qui est compatible avec la réalité en prenant en compte la dimension biologique et culturelle. En effet, un acte peut être possible en théorie mais ne pas avoir lieu, n’ayant pas pris en compte certaines réalités matérielles, certaines capacités qui limitaient le possible. Par exemple logiquement, de manière théorique, une personne peut traverser à pied une autoroute, il n’y a pas de limitation physique stable. Cependant nos nombreuses recherches montrent que la durée de vie d’un piéton au bord de l’autoroute est fortement limitée. Quant à ses chances de traverser la voie, elles doivent friser le 0%.

Depuis la modernité, la réalité est inconsciemment parfaite (= à l’idéal). S’il y a une imperfection dans le monde réel, ce n’est pas l’idéal et nos idéaux qui sont à revoir, c’est un accident momentané du réel à régler. C’est pour cela, par exemple, que de nombreuses personnes disent que le vrai communisme n’a jamais été appliqué, le vrai libéralisme non plus, le vrai capitalisme non plus… Ces personnes se focalisent sur l’idéal et non sur le réel et ses imperfections normales dans un monde imparfait. Norman Fisher explique la différence entre idéal et réalité : les idéaux sont les reflets de notre nature profondément religieuse, mais comme nous le savons, ils peuvent devenir des poisons quand ils sont pris en trop grande quantité ou de façon incorrecte. En d’autres termes, si nous ne les regardons plus comme des idéaux, mais comme des réalités concrètes. Ils doivent nous inspirer à nous dépasser et nous en avons besoin pour aspirer à évoluer si nous voulons être de vrais humains ce que nous ne faisons jamais véritablement, car justement, nous sommes de vrais humains. Les idéaux sont des outils d’inspiration, mais pas des réalités en eux-mêmes.

Pour le libéralisme expliqué par Adams Smith, “la société est l’espace à l’intérieur duquel se déploient de manière autonome les mouvements des actions individuelles, où chaque partie s’accomplit conformément à ses propres fins, la liberté sans autre intention.”
Si nous admettons que tout Homme est déterminé par sa nature à ne rechercher que ce qui lui est utile, alors l’échange économique devient l’exemple le plus net d’une relation humaine rationnelle. Puisque chaque participant, au terme d’une négociation supposée pacifique, finit toujours par y trouver son compte. Une fois fait table rase de son absurde passé, la société ne pourra que devenir progressivement pacifique, prospère et heureuse. La vision mécaniste, fortement basée sur l’humanisme des lumières, est fondée sur une mystique de « l’an 01 », un film qui retranscrit le rêve d’un changement rapide et profond de la société vers une forme d’utopie. Cela entraine de fait une marchandisation des relations humaines, en réduisant l’Homme à une transaction (que certains nomment l’Homo-œconomicus). C’est en créant cette souveraineté des individus, visant à poursuivre nos propres intérêts sans entraves, que l’on s’est aveuglé sur le but social de la société.

La seule protection face à ce présent en crise et ce futur incertain revient à fuir le réel dans l’imaginaire. Ce qui était jusque-là un objectif fixé dans un hypothétique futur devient ce qui va de soi, créant de fait un singulier renversement pour prendre nos idées et concepts théoriques pour la réalité comme complication à dépasser, freinant la construction de cette nouvelle réalité. Pour illustrer ceci, nous pouvons voir se diffuser sur les réseaux sociaux l’expression : « Je préférerais vivre dans le monde de la théorie, au moins là-bas tout y est plus simple. » Les gens préfèrent donc des légendes qui les sécurisent à des vérités qui les inquiètent. La montée des addictions aux jeux de rôle, aux jeux vidéos où l’on devient un avatar construit tel qu’on le désire, et notre rapport à l’avatar dans la sphère virtuelle en sont d’autres exemples, symptômes significatifs de tentative de s’évader d’un monde devenu pour eux trop austère et complexe.

Cela a malheureusement créé une situation inattendue liée à la confrontation au réel. La vie de tous les jours nous montrant que nous ne vivons apparemment pas dans cette société dite idéale, nous nous poussons, pour y arriver, à créer une forme d’individu artificiel vidé de toute substance, histoire de supprimer tout ce qui pourrait être créateur de conflit. Cette attitude est poussée inconsciemment par l’image que devrait être la personne idéale prônée dans chaque revue bien-être, émission télé et personnage fictif des romans aux films de fiction. Nous pouvons, du coup, voir apparaître des personnages fictifs représentant une forme de héros universel auquel tout le monde tente de ressembler mais auquel on a supprimé tout ce qui fait le quotidien des êtres. Une autre dynamique qui représente bien cela est l’explosion des thématiques de développement personnel, travail infini pour tenter de se rapprocher de la figure de l’humain parfait tant prôné dans notre culture occidentale. Nous nous retrouvons donc à passer d’une époque de la représentation (recherche d’idéal) à la présentation (nous vivons un idéal possible, corrompu par des accidents).

Notre rapport à la transparence est lui aussi à questionner. Il s’agit aujourd’hui d’exhiber. Il n’y a plus aucune limite à l’exigence de transparence et le regard devient cette sorte de tortionnaire devant lequel rien ne peut être dissimulé. Ceci se retrouve jusque dans la structure même du langage, qui devient de plus en plus clair et technique, sans équivoque « on appelle un chat un chat », là où autrefois, on appréciait jouer de symbolique et de métaphore. Loin est l’époque d’un philosophe comme Voltaire qui prônait le fait de « cultiver son jardin secret. » De nos jours, l’intime est un concept devenu marginal, probablement dangereux, possiblement résistant. Cela a entraîné une suppression de toute distance propre au sacré qui hébergeait des thèmes comme la sexualité, la mort… Pour rendre, une fois de plus, le réel plus mécanique.

Nous pouvons ajouter à cela l’émergence d’une philosophie centrée sur le relativisme absolu, (concept mal intégré se rapprochant bien plus d’une forme de nihilisme). Le relativisme ne soutient pas que tout se vaut mais que tout est en relation avec autre chose et plusieurs : c’est un relationnisme et un pluralisme, pas un nihilisme. Le nihilisme est une doctrine selon laquelle rien n’existe au sens absolu ; c’est une négation de toute réalité substantielle, de toute croyance. Une négation des valeurs morales et sociales ainsi que de leur hiérarchie. En affirmant que toutes les aspirations et toutes les valeurs se valent et sont, en conséquence, légitimes, le nihilisme conduit à une dépossession du monde, c’est-à-dire à un sentiment d’impuissance sociale devant les inégalités réelles du social. Nous passons ainsi aisément d’une attitude exigeant le regard critique sur toute réalité, c’est-à-dire refusant les certitudes absolues, à une autre attitude, consistant à absolutiser la relativité, c’est-à-dire à refuser le principe même de certitude. La diffusion de cette grille philosophique de lecture ouvre la voie à tous les révisionnismes et à tous les négationnismes. Le débat et le combat collectif conflictuel pour mettre fin à une situation jugée scandaleuse cèdent alors le pas aux réponses individualistes. « Les gens réclament la liberté de parole comme compensation à la liberté de penser qu’ils utilisent rarement » disait Soren Kierkegaard au 19ème siècle.

Les répercussions psychologiques, de plus en plus visibles dans nos sociétés qui suivent cette idée, sont l’augmentation des visites chez un thérapeute, d’un côté, et la prise de risque allant jusqu’à l’augmentation de consommation de drogues de l’autre ; ces attitudes ayant souvent une cause commune : la confrontation entre la vision dite normale et surtout normative de ce que devrait être toute personne telle que les médias nous la présentent, et que l’on a intégrée. La réalité nous met face à nos contradictions, nos désirs parfois opposés, bref à ce qui compose un être réel. De ces formes de conflits psychiques sortent 2 types de personnes. Les premières qui tentent de rester le plus possible dans le cadre de la personne artificielle vide d’elle-même prenant médicament ou thérapie pour trouver ce qui cloche chez elle, culpabilisant à chaque singularité pouvant être conflictuelle avec l’image que l’on doit devenir. Et les deuxièmes qui, de l’autre côté, veulent au contraire s’échapper fortement de ce personnage fictif passant soit par des drogues diverses et variées, ou partant vivre dans la nature en pouvant être comme bon leur semble, utilisant les avantages de la société pour les seules utilités dont ils ont besoin.

Pour aller plus loin :  

  • L’occidentalisation du monde de Serge Latouche
  • Eloge du conflit de Miguel Benasayag et Angelique del Rey
  • Impasse Adam Smith de J.C. Michéa
  • Essai sur l’individualisme de Louis Dumont