L’être (in)complet : et sa réponse politique [4]

À partir de la Révolution française,  le pouvoir se veut petit à petit une représentation de la société. On élit les gens. Cette société se sépare du pouvoir et devient indépendante. C’est l’essor de l’économie. Désormais, ce qui compte ce n’est plus l’ordre insufflé par le politique, mais la dynamique sociale de l’initiative individuelle, libérale. On passe de la domination du politique à la domination de l’économie, l’emblème de l’indépendance de la société, laquelle acquiert son nom de société qu’elle n’avait pas. La société, telle que la sociologie basique nous l’enseigne, c’est une notion qui ne s’impose vraiment qu’à la fin du XIXe siècle. 

Il n’y a jamais eu qu’un pas du primat de la raison pratique à la haine pour la théorie. T. W. Adorno

La place de l’Etat dans notre système démocratique (5eme république)

L’Etat s’identifie à la nation. S’il devient l’Etat nation, alors il prend la forme unitaire connue avec un gouvernement et un parlement. Il se croit investi de la mission qui serait censée représenter les intérêts du peuple. Tandis qu’en réalité l’expérience montre partout qu’il finit par s’en éloigner de plus en plus. En démocratie unitaire, faite avec l’Etat nation, la majorité élue impose ses lois à la minorité. Pour sortir de ce problème, l’idéologie dominante se dit qu’il faut supprimer les frontières des Etats pour créer des unions. Ceci est basé sur le postulat que l’union crée une harmonisation, entre les groupes (ici les pays) qui se regroupent dans des intérêts communs. Ce postulat place donc l’économie comme centre des relations dépassant les possibles conflits culturels (ce qui créé le concept d’homo-économicus). L’union européenne par exemple tente de supprimer pas à pas les Etats nations, avec une monnaie unique, plus de frontières, une législation commune…. Seulement, tout cela reste exactement dans le même paradigme. L’Etat se situe dans une superstructure. Le problème est donc remonté un cran plus haut, mais la même conception de la démocratie y réside et en réalité celle-ci s’éloigne un peu plus ; la dernière étape serait donc un gouvernement mondial très loin du peuple et donc loin de la démocratie réelle.

Maintenant, quelle est la place du peuple dans ces formes de démocraties unitaires ?

Les électeurs votent pour un programme créé en bloc, et ne votent pas point par point chaque proposition.  En définitive, le citoyen ne peut être que déçu de la réalisation d’un programme électoral, n’étant jamais en total accord avec tout le programme ; d’où l’une des raisons d’une tendance à la démobilisation facilement observable.  Pour régler ce problème au lieu de revenir à la source, ils ont recours à des moyens qui n’ont plus rien à voir avec le programme lui-même. Ils engagent des conseillers en communication, vendent une image, et la campagne électorale devient une campagne publicitaire. Et à partir de là, on met tout en œuvre pour démonter son adversaire. Puisque l’électeur ne se laisse plus prendre par le mirage du programme, il ne peut plus voter en faveur d’un parti, et donc continue d’aller aux urnes pour voter contre.  Nous n’élisons plus un parti mais excluons l’adversaire.  Dans cette forme de démocratie, ça en devient inévitable et les électeurs l’ont bien compris. L’essentiel de leurs efforts consiste, d’un côté, à fabriquer une image féérique d’eux-mêmes, et de l’autre, à fournir à l’électeur des arguments pour voter contre l’adversaire.  

Mais alors quelle place devrait avoir l’Etat, devrait-on le supprimer ?

Prenons exemple sur la question de la démocratie directe qui est un courant bien diffusé sur internet. Il y a beaucoup de débats passionnés sur la manière de la mettre en place, en réponse à des personnes trouvant cela bien trop utopique. Tentons alors d’approfondir la question rapidement.

Rappel philosophique, les sophismes sont de faux raisonnements qui ont l’apparence du vrai et qui sont destinés à tromper. Cette démarche rhétorique, analysée et pratiquée depuis l’antiquité, est la critique principale de la démocratie directe.  Il y aura toujours des personnes qui l’utiliseront pour convaincre d’autres à rejoindre sa vision. Et plus il y a de monde, plus grand est le risque. Ne pouvant (par temps, et capacité) maîtriser tous les sujets, ceux que l’on ne maitrise pas, seront influencés par le discours.  Ceux qui sont riches peuvent se payer des cours oratoires pour convaincre les autres… Et on retombe dans un problème masqué par la vision de Rousseau, mais souligné par Spinoza de l’humain fait de passions, qui est prêt à manipuler pour arriver à ses fins. Sans parler des très riches, on voit qui pourra avoir une culture et des cours d’éloquence et qui ne pourra pas en avoir et quelle classe sociale sera mise en avant et quelles voix ne seront pas entendues. 

Certains proposent que chacun se réapproprie la constitution et les textes de lois. Nottament via le tirage au sort avec le risque de ne pas voir tout le travail que de nombreuses personnes font actuellement est-il vraiment le plus pertinent ? Recommencer chaque fois à zéro, est-ce vraiment le mieux et n’est-ce pas trop basé sur la vision du gentil sauvage de Rousseau ? C’est une vision basée sur un relativisme absolu qui supprime la force de la transmission et de la compétence. Dans tous les domaines, donc, on peut créer une loi sans savoir de quoi on parle (n’est-ce pas là une des critiques fortes portée à notre gouvernement ?), la déconnexion des élites et des personnes concernées par la loi reste présente, car dans de nombreux domaines il y a des points particuliers que l’on ne peut connaitre ou même réaliser si on ne pratique pas le domaine concerné : une vision de la gestion d’un pays des plus capitalistes, qui rejette le poids important de la connaissance théorique et pratique du domaine, autant que ce qu’est la politique en elle-même. 

La place des idées en politique

Virer les idéologies de la politique, pour penser technique et outils les plus pertinents pour créer une société apaisée, est une phase nous rapprochant d’une forme d’autoritarisme. Je ne peux que conseiller de lire Roland Gori sur la vision du monde qui devient une « gestion du monde » sortie de toute symbolique et idéologie, qui entraîne de très nombreuses impasses. Le problème fondamental de la politique actuelle vue par les philosophes vient justement de la sortie des idées pour réduire la politique à une gestion économique d’un pays comme d’une entreprise, et là, ce sont les fondements de la vision des très grosses entreprises qui ont été totalement intériorisées par la population, au point d’avoir du mal à penser hors d’un cadre philosophique de gestion économique (et on en arrive même en psychologie, dans les livres de développement personnel, à parler de « gestion des émotions » terme qui aurait été aberrant il y a quelques années et qui est devenu courant aujourd’hui.)

Il serait intéressant de comprendre que la multiplicité des idées est bien plus enrichissante qu’une pensée commune uniformisante et que pour cela, on doit accepter les formes de conflit inhérentes à l’être humain, qui servent à confronter des idées différentes entre des personnes singulières vivant des expériences pas toujours égales.

Nous sommes arrivés à oublier ce qu’est, au final, la politique. Chaque idéologie étant convaincue qu’elle a la vision la plus naturelle et positive qui existe pour être dans une paix sociale, tente d’expliquer comment mettre en œuvre sa démarche. Ceci en ne voyant plus que les confrontations se basent sur des « pourquoi » et que cette vision serait meilleure qu’une autre. La campagne présidentielle, avec un candidat comme Macron qui disait sortir des idéologies (gauche – droite) pour aller vers une forme de gestion managériale du pays, en est un très bon exemple. Il se retrouve confronté à des extrêmes qui réaffirment leurs idéologies différentes sur le rôle et le fonctionnement d’un Etat et la place des citoyens en son sein. Le néolibéralisme (managérial) se retrouve alors à rejoindre une forme d’anarchisme (deux courants qui peuvent se retrouver notamment dans la vision libertarienne), convaincu que c’est la structure ou la technique qui pose problème, bien plus qu’une vision ou des valeurs. La politique se retrouve déconnectée des rapports sociaux si longtemps analysés, par la philosophie et la psychologie sociale. Pour citer Renaud Payre, une société sans clivage n’existe pas. La démocratie repose même sur cette réalité.

Paul Ricoeur fait la définition suivante de la démocratie : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage. » Si on s’attarde sur cette définition, elle nous dit quoi ? Déjà que la démocratie reconnaît qu’il y a une division structurelle dans une société. C’est-à-dire que les intérêts des grands patrons, des petits patrons des travailleurs, des chômeurs… ne sont pas les mêmes, donc cela créé des tensions et des conflits sociaux. Ensuite, « d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions » cela veut dire une liberté d’expression quelque soit la classe sociale que tu as. Un point que la révolution dû à internet a permis. Viens à partir de là l’analyse de ce qui est exprimé, comme une analyse politique et sociale pour comprendre les dynamiques en jeux (là où un ancien Premier ministre disait que la sociologie ne fait pas qu’expliquer mais justifie les actes, il s’en prenait directement à ce point). Enfin, la délibération : le débat politique est structurel à la démocratie, le but n’est pas qu’une élite éduque dans son sens, mais bien qu’elle se confronte aux avis des différentes classes sociales et des différents intérêts des citoyens. Lorsqu’il il y a une réponse définitive ce n’est donc plus de la démocratie, mais une forme autoritaire.  

Mais, tout cela n’est point inné, mais issus d’un apprentissage politique ce qui se nomme l’éducation politique ou populaire. Comme disait Condorcet : “Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux Hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger.” Un politiste comme Otto Kirchheimer qui par son histoire était si attentif à la vulnérabilité de la démocratie voyait notamment dans l’affaiblissement du bagage idéologique des partis l’avènement de « partis attrape-tout » (le débat du populisme dans la politique). Défendre les clivages est donc nécessaire si on pense que les élections comptent et qu’elles ne sont pas encore rangées au rang de « spectacles fermement contrôlés », selon l’expression du politiste britannique Colin Crouch, ou de simples prétextes occupant les masses dans une démocratie dépassée ou dans une post-démocratie.

L’objectif d’une réflexion politique n’est donc pas de rejeter d’un bloc une vision, ou une démarche politique, mais bien de recréer du débat entre les idéologies pour comprendre et découvrir les voies qui peuvent nous sembler si éloignées de la nôtre. Apprendre à voir les visions et démarches philosophiques qui sous-tendent chaque idée politique pour trouver au mieux un compromis vers un apaisement social, voilà ce que devrait être un vrai débat politique, une manière de redonner à celle-ci ses lettres de noblesse. A partir de là seulement, la question de la méthode pour y parvenir retrouverait, je pense, tout son sens et sa pertinence. Car les démarches préalables auront mis en évidence les pièges à éviter des personnes des idéologies adverses et communes.

Aller plus loin :

  • Les pathologies de la démocratie, Fleury Cyntia
  • La dynamique de l’Occident, Elias Norbert
  • Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux, Roland Gori
  • Impasse Adam Smith, Michéa J.C.
  • La démocratie évolutive, Laloux Michel