Médicalisation de la pensée divergente

Une nouvelle dynamique, semble apparaître de plus en plus dans les lieux de débats, que ce soit sur la toile ou dans des réunions réelles. Une dynamique qui me semble montrer un rapport de plus en plus complexe et problématique avec l’idée même de débat et de pensée différentes de la nôtre.

 

Il y a en effet depuis maintenant quelques années une ouverture des sujets de psychologie au grand public, avec de plus en plus d’ouvrages de vulgarisation, qui se vendent qui plus est, très bien. Ce qui apporte du coup une différence notable.

Il y a quelques années, se présenter en tant que psychologue provoquait une admiration, une peur d’être ‘analysé’ immédiatement, un repli sur soi ou à l’inverse, un flux de confessions et de questions, ou encore des jugements tels que « pfff, ça sert à rien », mais depuis quelque temps, de nouvelles réactions apparaissent : « moi aussi, je suis très psychologue, tout le monde se confie à moi » ou encore, « je comprends très bien les autres, ce qu’ils cachent»…

Loin d’être anodines, ces réflexions traduisent, un sentiment de plus en plus partagé, selon lequel tout le monde pourrait être psychologue. Écoute et empathie suffiraient-ils donc à acquérir ce diplôme et à répondre aux maux des patients ? À en croire les magazines grand public qui banalisent la psychologie, on pourrait le penser tant les explications avancées tiennent davantage du bon sens que d’une réflexion analytique.

On pourrait rétorquer que ces propos ne font d’autres victimes que le seul narcissisme des psychologues, mais il apparaît de plus en plus clairement que c’est loin d’être le cas. Nous constatons en effet une augmentation inquiétante des jugements psychologiques, parfois d’une grande violence pour ceux à qui ils s’adressent, et toujours exploités pour catégoriser les individus et répondre à un besoin croissant de contrôle de son environnement. De fait, des termes comme : déni, dissonance cognitive, clivage, commencent à apparaître dans des conversations courantes. Seulement, ils arrivent dans des discussions, où leur place symbolise un tout autre problème plus profond associé au désir de contrôle de son environnement.

Un débat, est la rencontre d’idées différentes, voire opposées, qui vont, aux moyens d’arguments, se contredirent, se nourrirent mutuellement pour faire avancer la pensée. Et donc de permettre à plusieurs personnes d’échanger des points de vue et non d’obtenir un consensus. Mais quel est le degré de validité d’un débat ? Il existe différents types de débats.

  • Le débat philosophique : les protagonistes parlent de thèmes philosophiques en raisonnant entre eux, mais sans donner de réponses définitives, la conclusion restant un problème ouvert. Lorsque le relativisme est plus poussé, cela s’appelle du postmodernisme, selon lequel toutes les idées se valent (et non les faits seuls). Logiquement, le débat philosophique est aussi le débat que l’on pourrait retrouver entre différentes personnes qui parlent de politique.

 

  • Le débat scientifique : les protagonistes se basent tous sur l’objectivité, ils présentent leurs hypothèses et les ont confrontées aux faits seuls, les arguments reposent toujours sur des faits vérifiables, et les hypothèses sont réfutables. En science, les théories et les hypothèses sont une problématique qui reste ouverte, le critère de réfutabilité est la base de la scientificité, le débat scientifique est toujours ouvert, mais à condition de se baser sur la méthode scientifique sinon ce ne serait plus un débat scientifique.

Du point de vue de la collectivité, le débat est un moyen de prévention de la violence. C’est poser les divergences à plat, explorer ce qui fait question, laisser éclater le conflit – sur le terrain intellectuel et théorique – de façon à le prévenir sur le terrain – tout court.

 

Seulement la psychologisation à outrance montre aujourd’hui le reflet du rejet de l’opinion contraire. L’adversaire, la personne qui ne pense pas comme moi, n’as plus une vision différente, mais à une problématique psychologique, une dissonance cognitive qui le pousse à dire ce qu’il dit. De fait, le débat en devient inutile voire stérile. Ce n’est plus la rencontre de deux pensées différentes, mais une personne saine qui explique à une autre sa pathologie qui la pousse à croire et fonctionner ainsi. Surgis alors, une vision malsaine du rapport à l’autre et de la construction sociale. Le bien-vivre ensemble, devient de plus en plus despotique, et rejette toutes visions différentes devenues pathologiques. 

La vulgarisation d’une science, n’est pas égale à la complexité de cette dite science. Il devient donc important, de réussir à prendre du recul sur notre rapport aux domaines qui peuvent nous intéresser, pour ne pas nous retrouver via des contres sens, à rendre scientifiques nos rapports interpersonnels. Cela pour justifier de manière pseudo-scientifique, un refus plus complexe, d’écouter des personnes qui n’ont en fait qu’une vision différente de la nôtre.

La construction sociale ne peut passer, qu’en prenant réellement, en considération les visions différentes, hétérodoxes qui peuvent exister au sein d’une même société, d’une même zone géographique. Apprendre à vivre avec l’autre, commence toujours par chercher à comprendre le mode de pensée de l’autre et le confronter via le dialogue, au nôtre. Sinon il ne peut y avoir de véritables et profondes constructions sociales.