La place du bonheur dans notre société

L’énantiodromie est le mal de l’utopie ou de l’idéologie. Lorsque l’on veut construire un monde idéal par des principes rigide, on obtient son contraire. C’est en quelque sorte la revanche de la « nature » sur le désir humain de lui substituer un univers totalement contrôlé. « Il n’y a rien dont l’exécution est plus difficile ou la réussite plus douteuse ou le maniement plus dangereux que l’instauration d’un nouvel ordre des choses», disait en son temps Machiavel.

A une époque où les tensions deviennent de plus en plus visibles, la population intériorise de fait que l’objectif de société, qui est une paix absolue, basé sur un être de raison, est fortement retardé si ce n’est annulé. La réaction entraîne la population dans une forme d’angoisse inconsciente, face à une société qui exprime à longueur de journée que tout idéal est à porté de main.

La personne occidentale se réoriente alors vers un objectif de vie à court terme : la jouissance. A ne plus avoir de vision collective sur un avenir social, et de ne plus avoir de voie spirituelle qui donne du sens à notre existence ; nous cherchons dans notre vie une démarche qui nous entraîne vers le plaisir. Elle pend parfois la forme d’une recherche de bonheur, d’un certain idéal via le développement personnel. Pour le médecin américain Robert Lustig, la quête du plaisir, fondée sur la dopamine, est l’ennemie du bonheur, qui dépend, lui, de la sérotonine. L’auteur postule que ce mécanisme de récompense a été hacké par les grandes compagnies pour nous faire toujours plus consommer.

Le bonheur devenant alors vital et source d’individualisme remettant l’Autre à une place utilitariste.  Aucune société n’a jamais connu une expression de son désir aussi libre pour chacun. Ce qui entraîne en réaction des personnes qui sont toujours dans la réclamation. De nos jours, il paraît logique que chaque être humain doit trouver dans son environnement de quoi le satisfaire, pleinement. Et si ce n’est pas le cas, c’est un scandale, un dommage à  corriger. Ainsi, dès que quelqu’un exprime une quelconque revendication, il en devient légitime en droit, et la législation doit rapidement en être modifiée pour réparer cet incident passager. Une formidable liberté, mais en même temps absolument stérile pour la pensée. Tout nous conduit désormais à considérer que notre besoin et notre droit d’avoir du plaisir pour notre épanouissement personnel sont les seules directions qui devraient régir nos vies. Le reste n’étant là que pour organiser notre accessibilité à la jouissance. Notre société de consommation rendant les plaisirs très accessibles, la frustration inhérente à l’Homme, d’après des courants psychologiques et certains courants spirituels, n’est désormais pas bonne du tout à supporter.

Dans notre monde actuel où la souffrance comme la douleur sont interdites, devenant une problématique à guérir, la question que l’on peut ce poser est : Tout ce qui est possible est-il souhaitable ?

Pour avoir des pistes de réponses face à cette question, arrêtons nous un instant sur le concept d’ Hubris. Comme l’explique le neuropsychologue Sebastian Dieguez : le concept d’hubris est tiré non seulement de la psychanalyse, mais également de la philosophie grecque. On le retrouve chez Platon et Aristote, on le retrouve aussi au théâtre, où il permet de raconter de grandes épopées, où le succès monte à la tête du héros, qui prétend se hisser au rang des dieux ; il est alors impitoyablement remis à sa place par Némésis, la déesse de la vengeance. L’hubris grec renvoie à la démesure et à ses conséquences funestes. Malheureusement, il n’existe pas en français d’équivalent satisfaisant au mot anglais hubris. Une approximation serait « orgueil démesuré ». Mais le champ sémantique du terme anglais est beaucoup plus large : il associe narcissisme, arrogance, prétention, égotisme, voire manipulation, mensonge et mépris. Le terme renvoie également à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et de toute-puissance, en y associant un certain pathétique. Comme le narcissisme, l’hubris désigne aussi un manque d’intérêt pour tout ce qui ne concerne pas le sujet personnellement, une absence générale de curiosité. La caractéristique principale de l’hubris est qu’il est visible de tous, sauf du principal intéressé et de ses fidèles.

La liberté individuelle est donc là, mais au prix de ce qui serait la disparition de la pensée qui fait sens avec le réel, donc apportant une confrontation idéologique avec l’autre. L’excès devient peu à peu la nouvelle norme, et pour freiner cela, vient le règne de l’hygiénisme : la santé comme loi ou comme le nomme le philosophe M. Foucault : le biopouvoir. Lorsque l’État s’occupe de la gestion de la vie et de la santé. Un très bon exemple de cela peut être au japon où l’obésité est devenue illégale : les députés ont voté une loi sur un tour de taille maximum à partir de 40 ans : 85 centimètres pour les hommes et 90 pour les femmes. La loi : Métabo.

Or, la souffrance peut être composée d’un noyau de résistance constructrice non symbolisable pour l’être. Ce qui est vu comme un symptôme, un problème, est peut-être dans la singularité du sujet, son lien avec son rapport au monde. Le vivant dans sa biodiversité est sa fragilité. La vie est équilibre, supprimer ce qui est vu comme problématique pousse vers une homogénéisation qui est destructrice de la biodiversité et donc du vivant. Cela est entraîné par une dynamique politique d’infantilisation de l’être. Produisant de la normativité. Le régime politique qui au dépens ou au détriment de la liberté des uns ou des autres voudrait réaliser le bonheur de tous, supprimant les deux peu à peu. La pluralité des visions du bonheur fait que le bonheur ne peut être la fin d’un régime politique sous peine de totalitarisme. Attention, l’interdit moralisateur et le droit au plaisir sont l’un et l’autre important pour l’équilibre humain, mais en devenant tyrannique, le « tout plaisir » devient une drogue tout aussi dangereuse que l’était il n’y a encore pas si longtemps, le « tout interdit ». 

Alors qu’avant, la dignité reposait sur l’honneur, elle repose de nos jours sur la préservation de la vie. Le symbolique (vue par Lacan), le cadre social qui créé la relation à l’autre a été supprimé ou réduit à la préservation individuelle de son existence. La société est fondée sur le culte de la libre expression des désirs, cherchant donc une harmonie avec un objet de satisfaction. La figure du père qui était symbole d’interdit se retrouve allant à l’encontre du culte social et donc perd toute légitimité. Seulement, le père (symboliquement) qui n’a plus d’autorité, de fonction de référence se retrouve à avoir une fonction anachronique que tout invite à rejoindre la fête. De ce fait, l’autorité disparaît en l’amalgamant à l’autoritarisme, déviance violente de cette dernière.

Cependant, par quel mécanisme pervers une valeur acquise par la modernité occidentale face à la culture chrétienne, est-elle devenu une loi et l’interdit d’hier la norme du jour ? Pascal Bruckner y apporte une réponse des plus pertinente. C’est que toute notre religion de la félicité est animée par l’idée de maîtrise : nous serions maîtres de notre destin comme de nos ravissements, capable de les édifier et de les convoquer à loisir. De fait, il existe une redéfinition du statut social qui n’est plus seulement du côté de la fortune ou du pouvoir mais aussi de l’apparence : il ne suffit pas d’être riche, encore faut-il avoir l’air en forme, nouvelle espèce de discrimination et de faire-valoir qui n’est pas moins sévère que celle de l’argent. C’est toute une éthique du paraître bien dans sa peau qui nous dirige et que soutiennent dans leur ébriété souriante la publicité et les marchandises.

Il existe donc deux domaines privilégiés du devoir de béatitude : la sexualité et la santé puisque l’une et l’autre se mesurent et font l’objet d’une attention continuelle. Éros a ceci de particulier qu’il rend l’amour calculable et le soumet au pouvoir des mathématiques ; dans le huit clos de la chambre à coucher les amants passent l’examen du bonheur et se demandent : sommes nous à la hauteur ? C’est à leur sexualité qu’ils demandent des preuves tangibles de leur passion. De la même façon, l’obsession de la santé tend à médicaliser chaque instant de la vie au lieu de nous autoriser une agréable insouciance. Cela se traduit par l’annexion au domaine thérapeutique de tout ce qui relevait jusque-là de l’ordre du savoir vivre. La nourriture par exemple ne se départage plus entre bonne ou mauvaise mais entre saine et malsaine. Le conforme l’emporte sur le savoureux. A vouloir éliminer toute anomalie, toute faiblesse on finit par nier ce qui constitue la principale vertu de la santé : l’indifférence à soi ou comme le disait Leriche le « silence des organes » (même si ce dernier est trompeur).

La santé au final nous coûte au double sens du terme, financièrement et psychologiquement, par toute sortes de contrôles, de surveillances. Elle nous met en position de ne jamais nous oublier puisque maladie et guérison se distingue de moins en moins au risque de créer une société d’hypocondriaque. Les thérapeutes de la santé deviennent de gentils inquisiteurs qui tarissent en chacun la principale source de joie : le détachement, l’insouciance, l’omission des petits maux quotidiens. C’est ce qu’on appelle l’état de grâce : cette parenthèse d’enchantement où l’on tient à distance la meute hurlante des tourments, où le hasard et la chance se coalisent pour nous inonder de leurs bienfaits.

Il ne s’agit pas de savoir si nous sommes plus ou moins heureux que nos ancêtres : notre conception de la chose a varié et changer d’utopies, c’est changer de contraintes. Mais nous constituons probablement les premières société dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux. Vivre uniquement pour le bonheur, c’est donc vivre pour quelques instants et jeter le reste aux orties. Cela veut dire aussi que le malheur commence dès que le bonheur cesse alors que a majeure partie de l’existence échappe à cette alternative et se déroule dans un entre-deux boitillant fait de menues contrariétés, de préoccupations, de petits plaisirs, d’attentes, de projets. Nous voilà condamnés à maudire la banalité pour une recherche de sensationnalisme toujours grandissant, nous rendant aveugle à la douceur de la joie. 

Pour aller plus loin : L’euphorie perpétuelle, essai sur le devoir de bonheur, de Pascal Bruckner