Prendre le temps comme forme de résistance ?

De nos jours, la société occidentale arrive progressivement à s’infiltrer partout, pour déposer son cadre dans le fondement même des autres cultures. Et si la meilleure résistance à cette uniformisation était de prendre le temps ?

Toucher la terre et accepter son silence équivaut à être apaisé par la force, à retrouver son centre, à percevoir le caractère sacré de toute vie. C’est savoir que l’on fait partie d’un tout, d’un environnement global qui se définit par toutes ses composantes et non par l’absence. Joseph Marshall

Si l’on prend un peu de recul sur notre structure, on peut se rendre compte, que l’occident s’est laissé emporter dans une dynamique de modernité. Toujours vers plus de performance, quitte à en être dépassé et à s’aliéner soi-même de cette dynamique lancée.


Je propose pour illustrer ce propos une métaphore filée avec le temps. Il n’y a encore pas si longtemps pour pouvoir échanger avec d’autres individus, les moyens techniques utilisés demandaient du temps et les missives, les courriers, réglaient le temps entre les actions dictées dans l’échange. De plus pour aller d’un point A à un point B les moyens techniques (lorsqu’ils existaient) duraient plus de temps, ce qui là aussi induisait le rythme de la vie et des actes réguliers. Dans de nombreux points, nous pouvons voir que le temps était donc plus lent, et induisait de fait un rythme de vie plus lent. De nos jours,  combien de personnes attendent moins de 15 minutes une réponse à un mail lorsque autrefois, il fallait des jours pour faire parvenir une lettre. Les entreprises du CAC 40, se doivent d’utiliser des logiciels traitant des questions financières au rythme de la microseconde poussant par voie de conséquence tout le rythme de l’entreprise à aller toujours plus vite. Puis par la suite, les autres entreprises se sont mises au même rythme pour faciliter les échanges.

Cela a pour objectif de montrer comment des outils techniques et par la suite une vision mécaniste du monde peut, par son rythme s’emballer et alors qu’elle fut créée pour aider l’humain qui s’en servait, le dépasser et l’aliéner à un rythme effréné. Dépassé par la vitesse de celle-ci, les dirigeants se retrouvent de plus en plus gestionnaires d’une machine incontrôlable. Plus personne n’ose prendre le temps de se poser pour voir si la direction est la meilleure et vers où aller. Une des causes principales étant l’imbrication mondiale des échanges en temps immédiats avec le reste du monde. Un chaînon qui ripe et c’est toute la machine qui s’écroule. Ce qui entraînerait des conséquences sociales, extrêmement délicates et chaotiques.

Pour Hartmut Rosa, le temps a longtemps été négligé dans les analyses des sciences sociales sur la modernité au profit des processus de rationalisation ou d’individualisation. Pourtant, selon lui, l’accélération est la caractéristique de la société moderne. Dans ses essais, il en livre une taxonomie intéressante expliquant que l’accélération sociale que nous connaissons découle de l’accélération technique, de celle du changement social et de celle de nos rythmes de vie. Ce qui est manifesté par un stress, une aliénation toujours plus grande qui nous rend de plus en plus incapables d’habiter le monde.

Pour comprendre ce qu’est l’accélération du monde, il faut comprendre ce que signifie la lenteur, estime Rosa. La lenteur, est une richesse de temps. Elle correspond à un état dans lequel on dispose de suffisamment de temps pour faire ce que l’on doit faire, au temps qui nous reste après avoir tout fait. L’état de lenteur, c’est quand il nous reste encore du temps disponible librement… « La lenteur, c’est le sentiment de ne pas être sous la pression d’une urgence, de ne pas être obligé de faire une chose sans en avoir le temps.

 » La richesse temporelle n’est ni l’ennui, ni une décélération contrainte, mais elle est avant tout un élément d’autonomie. « Toutes les sociétés modernes sont caractérisées par une pénurie de temps : plus une société est moderne, moins elle a de temps ». Ce n’est pas le pétrole qui nous manquera un jour, mais bien plutôt le temps, ironise le philosophe. Plus on économise le temps et moins on vit. Comment expliquer cela ? D’où est-ce que ça vient ?

Un économiste suédois a proposé un axiome : la richesse du temps est inversement proportionnelle à la richesse matérielle. « Plus on est riche matériellement, plus on devient pauvre en ressource temporelle. Il applique cela à toutes les cultures du monde » : plus les sociétés sont riches, plus les gens sont stressés. Dans les cultures les moins développées, les gens sont pauvres en bien matériel, mais ils ont du temps. Avec la modernisation, l’enrichissement matériel de la société, l’allure des gens devient plus rapide. Un chercheur américain a constaté que plus la société est riche, plus les gens se déplacent rapidement. Cette différence se retrouve aussi dans les groupes sociaux : plus un groupe social est riche, plus il va ressentir la pénurie de temps.


Si nous avons le sentiment d’être prisonniers d’une roue de cage de hamster, c’est qu’il nous faut comprendre la logique de la modernisation, estime Rosa. « Une société moderne est caractérisée par le fait qu’elle a besoin de la croissance, de l’accélération et de l’innovation pour maintenir le statu quo. Elle doit croître, innover, accélérer pour demeurer stable. » C’est une stabilisation toujours dynamique. Nos économistes ne cessent de nous répéter que l’économie doit croître. Que s’il n’y a pas suffisamment de croissance, nous connaîtrons chômage, crise et écroulement de l’État-providence… Une société moderne ne peut donc pas se maintenir qu’au prix de la croissance, de l’innovation et de l’accélération. C’est la logique même du capitalisme, explique Hartmut Rosa.

Le temps présent est le temps du nihilisme, un temps hors causalité hors sens et donc coupé du monde réel. C’est le temps du capitalisme (le temps, c’est de l’argent) une fois capitalisé, on cherche sans cesse à « gagner du temps », et on oublie que vivre, c’est justement ce qui se passe quand on perd du temps à… Vivre.

Nous sommes donc passés du temps du raisonnement (le temps de l’écoulement, de la lenteur et de l’appréciation du coup de l’instant) à un temps de l’instantanéité et de la séquence. Des projets à longs termes (la recherche de sens) on passe à un temps court qui doit rapporter vite. Si l’on veut vraiment vivre dans l’instant présent, c’est un rapport à la lenteur, à l’écoulement et au temps à perdre que nous devons approfondir. C’est également la logique des sciences modernes qui ne cherchent pas tant à conserver et transmettre le savoir que de produire sans cesse de nouvelles connaissances et accélérer le rythme. C’est la logique de la politique et du droit, qui cherchent sans cesse à raccourcir les temps d’élection et à produire de nouvelles lois. La stabilisation par la croissance est l’essence de la modernité, pas celle de la technique.

Et si l’urgence de la situation imposait justement plus de temps de pause pour freiner l’emballement systémique et commencer à regarder vers où aller et comment y aller. Il pourrait être intéressant par exemple de se poser pour avoir une réelle et profonde réflexion sur cette vision occidentale mécaniste du monde et notre rapport à lui. Cherchant toujours plus loin les solutions qui pourraient se trouver en nous (philosophiquement, ontologiquement) ne serait-il pas indispensable de parler de valeurs communes, de remettre ce qui a été délaissé au cercle privé, non pas de manière religieuse et théocratique, mais chercher comment faire fraternité lorsque justement le village-monde regroupe dans une même zone géographique des cultures des visions différentes?

Qui dit prendre son temps, dit s’ennuyer ?

De nombreux ouvrages font l’éloge de l’ennui. Signe de nos temps accaparés par des écrans, sur lesquels défilent des informations sans intérêt.  Bertrand Russell a écrit que savoir supporter l’ennui était essentiel à une vie heureuse. Et Nietzsche attribue à l’ennui des vertus créatives. Chez Proust, c’est souvent sur un fond d’ennui, que surgissent les révélations les plus bouleversantes. Dernière citation ; elle est de Pessoa : « L’ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. »

Bizarrement, remarque Mary Mann (une auteure qui a écrit sur le sujet), la culture occidentale est passée d’une condamnation sans appel de l’ennui à son apologie. De péché mortel, qu’il était pour Thomas d’Aquin, voilà l’ennui devenu synonyme de désengagement, de vacuité propice à la méditation et à la reprise de contrôle sur soi-même. Les moines du Moyen-Age avaient nommé « acédie », l’ennui qui les étreignait en les éloignant de la prière et des tâches quotidiennes. 

L’ennui contemporain est alimenté par les écrans sur lesquels nous passons dorénavant une partie dévorante de nos existences. Il faut nous voir faire défiler des messages censés alimenter notre curiosité, des informations dépourvues d’intérêt et, pour cette raison, constamment renouvelées ! D’où la vogue des livres pratiques, nous exhortant à « ralentir », à « décrocher », à « faire le vide », à nous « désintoxiquer des écrans addictifs. Il s’agit d’échapper à l’extraordinaire frustration que provoque le défilé des gazouillis de Twitter et des proclamations de Facebook, de ces emails qu’on n’a jamais fini de dépouiller, puisqu’il en tombe tout le temps de nouveaux…

John Cage disait : « si quelque chose est ennuyeux sur deux minutes, faites le durer quatre minutes. Si c’est encore ennuyeux, essayez huit, 16, une demi-heure. A la fin, ce n’est plus ennuyeux, c’est devenu intéressant. » Cage avait étudié le bouddhisme zen et découvert les pouvoirs hypnotiques des mantras, les vertus de la répétition.

Conclusion: tout cela pour dire quoi?

Déjà que je n’ai aucune méthode miracle, rapide et performante pour changer le monde et notre vie quotidienne. Juste une petite réflexion, sur l’importance un peu trop oubliée de savoir prendre son temps. Prendre son temps pour comprendre le monde, prendre son temps pour analyser les informations que l’on nous sert par des médias dominants prêts à éduquer des dominés ? Prendre son temps pour ne rien faire, juste pour redécouvrir le rythme naturel de la vie, pour poser son cerveau et peut être même écouter ce qui se passe autour de nous, voir en nous. Pour se demander quelle place la technique, la culture occidentale, a prise dans ma vie, dans mon rapport à moi, aux autres ? Peut-être que cela vous apportera des pistes, des réflexions vous ouvrant vers des alternatives à ce monde, et puis si ce n’est pas le cas, vous aurez peut-être juste passé un bon moment, posé, à observer la nature, la vie, vous-même, et cela vous aura au moins apporté une respiration profonde et saine pour reprendre votre rythme.

Maintenant une question qui peut venir, c’est est-ce que prendre le temps de vivre, c’est vivre dans le présent ? Et bien, en fait, je pense que le présent n’est pas qu’une question de temporalité, mais aussi de maturité. C’est-à-dire que c’est une relation que j’ai avec la réalité. C’est pour ça qu’en français, on peut dire « je te sens présent ». Ce qui veut dire que l’on peut être dans le présent sans y être. Le mot présent a au final 3 sens : le temps présent, l’état de présence, et aussi le cadeau « un présent ». Alors attention, quand je vis le présent en étant présent, c’est que j’ai compris que chaque présent est un présent. Donc si l’on gaspille notre présent, c’est qu’au final, on gaspille des occasions d’être. Et toute occasion ratée reviendra se présenter pour te permettre d’évoluer. C’est ça, le présent de la vie.

 

 

« De nombreuses personnes pensent que le développement matériel est le véritable sens de la vie humaine. Nous pouvons cependant voir que dans ce monde, peu importe les progrès matériels que nous faisons, ils ne réduisent jamais la souffrance et les problèmes des humains. Bien au contraire, ils sont souvent cause d’un accroissement de la souffrance et des problèmes. Par conséquent, le développement matériel n’est pas le vrai sens de la vie humaine » Géshé Kelsang Gyatso

Notes pour aller plus loin :

Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive de Hartmut Rosa 

La guérison du monde de Frédéric Lenoir (sur la vision mécaniste du monde et comment s’en sortir)