idéalisme contre matérialisme : 2 faces d’une même pièce ?

La pensée est quelque chose de très matériel. Comme le démontre B. Vergely. La preuve, notre monde dépend de concepts comme la justice ou la liberté. Le matérialisme devrait nous l’enseigner, il devrait être platonicien, Platon ayant compris et fait comprendre que les idées sont réelles. Tel n’est pas le cas, le matérialisme ordinaire passant son temps à dévaloriser la pensée, histoire de ne pas s’illusionner à son sujet.

Inversement, la matière est très spirituelle. L’idéalisme devrait nous l’enseigner, il devrait être démocritéen, Démocrite ayant compris et fait comprendre combien la matière est porteuse de pensée. Il ne le fait pas, l’idéalisme ordinaire passant son temps à dévaloriser la matière en ne voyant en elle que lourdeur et obstacle. 

Drame de la pensée. Ni la matière ni la pensée ne sont vécues. Ce sont des dogmes, des armes dont on se sert pour avoir raison et l’emporter sur ces adversaires au sein d’une course au pouvoir. La conséquence se lit sous nos yeux. La pensée est malade et, avec elle, la culture. L’athéisme dogmatique et la religion dogmatique s’affrontent. Par le passé, cette dernière l’a emporté en fustigeant la matière. Aujourd’hui, c’est l’athéisme dogmatique qui l’emporte en fustigeant la pensée. D’une façon générale, c’est la violence qui l’a emporté et qui l’emporte encore. C’est elle qui triomphe, les dogmatismes, qu’ils soient idéalistes ou matérialistes, faisant son jeu. 

On pense en pensant contre, parce que l’on a un compte à régler avec l’existence. On éprouve du ressentiment vis-à-vis de celle-ci parce que l’on ne veut pas affronter le passage de l’esprit à la matière et de la matière à l’esprit auquel elle nous convie. On ne veut pas vivre la transmission. Un monde immédiat. Immédiatement incarné. Immédiatement spiritualisé. On ne veut pas mourir à la matière pour aller vers l’esprit, ce qui donne le matérialisme. On ne veut pas mourir à l’esprit pour aller vers la matière, ce qui donne l’idéalisme. On ne veut pas muter en allant dans tous les sens, de l’esprit à la matière et de la matière à l’esprit, ce qui induit le drame de la pensée. Un drame fait de diabolisation et d’idéalisation. Diabolisation de l’idée par le matérialisme, diabolisation de la matière par l’idéalisme. Rêve d’un paradis ici bas par le matérialisme, rêve d’un paradis dans l’eau delà par l’idéalisme. 

Fuite dans tous les cas : fuite dans la matière, la vie mondaine, le divertissement pour le matérialisme, fuite dans le rêve d’un monde idéal dématérialisé pour l’idéalisme. Fuite vengeresse de part et d’autre, entraînant l’avènement d’une matière violente et d’un idéal tout aussi violent. Quand cette soif d’idéalisme nourrit de vengeance prend des formes politiques, elle donne le nihilisme terroriste rêvant d’un cataclysme afin de régénérer l’humanité (vision millénariste). Dans le monde contemporain, le rejet de l’idéal et de l’idée conduit à d’autres errances. Celles du rêve machinique pouvant se résumer ainsi : un monde de corps se combinant à l’infini afin de satisfaire l’ivresse de pouvoir et de sexe. Monde du marquis de Sade, monde du matérialisme pur et dur. Là, plus de Dieu bien sûr, mais plus d’humain non plus. Rien que des corps sans origine et sans destination, projetés dans le vertige d’un devenir dionysaque délirant, autre forme de néant après le néant mystique. Ces deux néants se rejoignent, se confortant, l’un et l’autre s’appelant par riposte. Oui Nietzsche a vu juste : la pensée est en proie à la question du nihilisme qui est la tentation de sa propre mort. Passion très humaine, trop humaine. Celle de régler des comptes, de se venger de la vie en rejetant sa dynamique de transmission. D’où le drame de la pensée. Un drame illustrant la grande loi de la vie : la vie que l’on n’a pas vécue revient sous forme de mort.  

 

Source : 

Retour à l’émerveillement de Bertrand Vergely