La société néolibérale : une vision destructrice de collectif

Nous allons voir ici à travers l’ouvrage de Raphaël Glucksmann : Les enfants du vide, le lien entre vision néolibérale et déconstruction des grands récits, destruction des idéologies collectives.

Histoire et création :

Les théoriciens libéraux reprochent traditionnellement à la gauche de produire une pensée normative. De partir de l’homme tel qu’il devrait être et non tel qu’il est. Or c’est précisément ce que le néolibéralisme a fait. Un homme nouveau, fondamentalement « libre », au sens de non reliés aux autres et coupé de tout. Le devoir-être a engendré l’être.

Comme l’exprimait Margaret Thatcher « l’économie est la méthode pour passer d’une société collectiviste à une société individuelle. » L’économie donne le point de départ et la finalité de la transformation politique et sociale envisagées. Elle n’est plus conçue ici comme une simple science humaine, mais comme la science de l’humain par excellence, celle qui domine toutes les autres, une sorte de métaphysique : précisément ce que les libéraux des 17eme et 18eme siècle refusaient. Cela peut sonner bizarrement à nos oreilles, mais le big bang individualiste des années 1980, le triomphe de l’argent roi, l’atomisation sociale découlent d’une forme d’idéalisme. Au commencement était la volonté de faire naître un individu réellement libre, antidote aux horreurs collectives nazies ou communistes contre lesquelles Friedman et Hayek façonnèrent leurs doctrines.

La science économique a même donné son nom à cet homme nouveau se prenant lui-même comme horizon de toute chose : l’homme-economicus, l’individu réduit à la seule quête d’intérêts personnels. De simples hypothèse micro-économique servant à décrypter le fonctionnement du marché, il s’est imposé comme le principe d’une entreprise cohérente de transformation du monde. Le raisonnement est simple et basique, comme dans toute idéologie pratique et efficace : l’homme étant naturellement égoïste et égocentrique, il convient de rechercher l’organisation de la cité la plus adéquate à sa nature. En toute logique, cette organisation est celle qui a fait le moins de place à l’espace public qui oblige et dépossède l’homme de lui-même, le dénature, et le plus de place au marché qui l’enrichit et laisse s’épanouir sa véritable nature. Autrement dit : il faut bâtir la société qui correspond à la nature égoïste de l’homme. Une société individualiste. Gary Becker (étudiant de Milton Friedman) obtint le prix Nobel d’économie en 1992 pour avoir présenté tout un argumentaire sur cette question.

Dans Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, les auteurs notent que la révolution néolibérale des années 1980 a conduit au remplacement de la philosophie politique par la psychologie. Tout se voir ramené à l’intime. Cela permet de traiter « sous l’angle de la psychologie et de la responsabilisation individuelle les déficits structurels, les contradictions et les paradoxes propres à nos sociétés. Le travail, par exemple, est progressivement devenue une affaire de projets personnels de créativité et d’entreprenariat ; l’éducation, une affaire de compétences individuelles et de modes de vies ; l’amour, de choix et de personnalité ; le progrès social, de prospérité individuelle, et ainsi de suite. » Nous sommes devenus des individus. Et rien d’autre. Rien de plus. Toute construction sociale pouvant créer du collectif et faire société a disparu.

Dans son traité de l’autorité politique, Spinoza souligne combien nos vices et nos vertus sont influencés par les institutions et l’atmosphère culturelle de nos cités.

Notre attitude altruiste ou individualiste est, comme le reste, artificielle. Construite. Or, les géniteurs de l’homo economicus ont théorisé et mis en pratique la relégation de l’empathie, la capacité qu’a chacun d’entre nous à sortir de soi pour se mettre à la place de l’autre, au second plan. Voire totalement hors champ.

Un socle collectif rompu :

Macron, embrassant la révolution individualiste, ne peut faire naître un « nous » et redonner du sens à sa fonction qu’à travers la mise en scène de sa propre autorité. D’où le décor « majestueux » de sa première nuit de règne au Louvre lors de son élection. La politique devient un spectacle. Moins le pouvoir est grand, plus il doit se montrer et se dire.

Une société individualiste créé une société de solitude. Et comme le savent depuis des années tous thérapeutes, la solitude installe une société anxiogène. Toutes les statistiques montrent qu’il y a moins de crimes violents en France aujourd’hui qu’il y a trente, quarante ou cinquante ans et pourtant nous avons l’impression de vivre dans un pays de plus en plus dangereux. « Jadis, on n’aurait jamais toléré cela » : pas un jour ne passe sans que l’on entende cette phrase. Alors que « jadis », « on tolérait cela » – la violence dans le corps social- bien plus facilement. Le risque était objectivement plus grand et subjectivement moins ressenti. Prisonniers de notre espace privés et ultra-connectés, nous vivons les meurtres, les viols, les vols qui nous sont rapportés par l’actualité ou les réseaux sociaux comme s’ils avaient lieu chez nous.

Tocqueville souligne que l’atomisation sociale est le terreau du despotisme. De la multitude disparate émerge l’appel au tyran. Dans l’éparpillement germe le désir de fusion et de soumission. Nous en sommes là partout en occident : nos sociétés de solitude suscitent un tel sentiment d’insécurité que les institutions et les principes de la démocratie libérale apparaissent comme des obstacles à abattre pour enfin être protégés.

Puisque la politique n’arrive plus à produire de sens ou de transcendance (par direction et choix politique), les personnes vont vers ce qui peut rassembler et refaire du lien. Et nous voyons alors revenir le besoin de religion et spiritualités structurante.

L’individu occidental ne croit plus dans les idéologies qui permettaient hier encore d’appréhender l’avenir avec espoir et de donner une signification à la vie en commun. Nous sommes les enfants du vide. Tout autour de nous et en nous s’étale l’immensité d’un désert de sens. N’étant arrimés à rien de solide ou de tangible (plus de sens collectif et de base idéologique structurant notre société), nous vivons dans la crainte de perdre ce que nous avons. Ce que nous avons et ce que nous sommes.

Nos biens matériels comme notre identité, cette « base » essentielle conçu, lorsque la politique s’efface (et avec elle ce qui « fait collectif »), comme une donnée fixe. Une transmission depuis des siècles dont chaque altération semble être une trahison. Isolés, nous voyons l’extériorité (l’autre), l’altérité, le changement comme des menaces.

Réaction sociale à l’atomisation des cadres collectifs

Cette peur de l’autre, du différents de son identité (seule socle encore stable sur lequel s’appuyer) encourage des discours de nationalisme et de traditionalisme qui porte un discours fédérateur fantasmé. C’est pourquoi il devient de plus en plus important de pouvoir questionner et repenser cette atomisation sociale, cette dilution du collectif, la démission générale de la république.

Car, pour s’intégrer dans une cité, encore faut-il pouvoir le faire, savoir à quoi s’intégrer. Plus les liens sociaux et civique se délitent, plus les capacités d’intégration d’une société s’amenuisent. Cette érosion a lieu précisément au moment où nos nations sont plus multiculturelles, multiethniques, multiconfessionnelles que jamais. Privées d’horizons civiques mobilisateurs, elles se regroupent de façon grégaire, se replient sur leur environnement immédiat et s’enferment dans ce qu’elles sont ou croient être spontanément. Là où les structures collectives d’ordre politique s’effacent, les individus se rassemblent en communautés d’origine, de foi, de couleur de peau…

Il faut donc traiter le problème global de l’affaiblissement de la proposition universaliste. Il est vain de dénoncer l’essor de communautarisme sans remettre en cause les logiques qui approfondissent le vide dont il se nourrit.

L’autre gauche, qualifiée de différentialiste, qu’elle soit libérale ou radicale, connaît le problème inverse. Elle part de l’échec réel de la république à combattre les discriminations ou à produire un corps politique uni et finit par renoncer à la proposition universaliste en elle-même. Elle rencontre ainsi les tendances centrifuges du néolibéralisme. « Come as you are » – « viens comme tu es » – est un superbe titre pour une chanson de Nirvana ou une publicité efficace pour McDo, mais cela ne peut être une maxime politique.

Une confusion s’est aujourd’hui installée dans le débat public entre deux termes qui sont pourtant bien distincts : le cosmopolitisme et le multiculturalisme. Il est urgent de rétablir cette distinction. Le cosmopolitisme cherche à construire un corps politique uni à partir d’origines sociales, ethniques ou religieuses différentes. C’est une exigence de tous les instants formulés à l’endroit de la cité et des individus qui la composent. Le multiculturalisme, lui, relève du constat – le fait que des cultures différentes coexistent sur le territoire d’une nation- ou de l’idéologie – la transformation de cet état de fait en finalité. S’il est un constat, il est indéniable et, puisqu’il est indéniable, sa valeur politique est pauvre. S’il devient une idéologie, il rejoint le travail de sape du néolibéralisme conduisant au morcellement de la république. Le cosmopolitanisme, au contraire, donne à la politique sa mission la plus haute : former un peuple civique à partir d’un corps social multiple et reconnu comme tel. Confondre les deux devient donc dangereux pour une vision collective de rassemblement.

Conclusion :

Nous sommes donc à une époque où la recherche de sens collectif et non simplement individuel est de plus en plus important, comment construire un humanisme basé sur du bien commun pour cadrer et refaire société ? Comment s’enregistrer dans le temps et ne plus être des individus hors sol, déconnecté de tout socle commun ? Comment reconstruire un socle collectif cosmopolite qui associe tradition et modernité ?

 

Pour aller plus loin :

Du sentiment de vide de sens collectif à un renouveau citoyen

 

Source :

Les enfants du vide de Raphaël Glucksmann