le présent : un état d’être

Nous pouvons lire régulièrement, il faut vivre dans l’instant présent. Est-ce que cela veut dire qu’il ne faut pas se projeter dans le passé ou le futur ?

Le temps présent tel qu’il est vu à notre époque est le temps du nihilisme, un temps hors causalité, et donc hors de toute dynamique de long terme. C’est le temps du capitalisme (le temps, c’est de l’argent) une fois capitalisé, on cherche sans cesse à “gagner du temps”, et on oublie que vivre, c’est justement ce qui se passe quand on perd du temps à… Vivre.

Nous sommes donc passés du temps du raisonnement (le temps de l’écoulement, de la lenteur et de l’appréciation du coup de l’instant) à un temps de l’instantanéité et de la séquence. Des projets à long terme (la recherche de sens) on passe à un temps court qui doit rapporter vite. Si l’on veut vraiment vivre dans l’instant présent, c’est un rapport à la lenteur, à l’écoulement et au temps à perdre que nous devons approfondir.

De plus, c’est tout notre rapport au temps qui peut être conceptualisé de manière bien différente, avec notamment la vision tridimensionnel : 

Le présent du passé : il correspond à tous les éléments qui constitue la donné actuelle en provenance du devenir historique, personnel comme collectif. Comme l’explique l’épistémologue Giuseppe Longo, le passé est présent dans tout système organique sous une forme de “rétention” : il retient dans des circuits historiques le présent qu’il fonde. (Voir aussi Yuval Noah Harari sur l’importance de et des histoires dans la construction du présent). Le meilleur exemple pour cela est la psychologie, ce qui a pu nous arriver dans notre passé entraîne des répercussions dans notre présent. De même, la culture, la science et bien d’autres domaines, évolue par accumulation, par approfondissement, de fait autant au niveau social que personnel. Le passé influe et est toujours bien présent dans notre présent.

Le présent du futur : il s’agit des virtualités qui constituent une invitation ou un défi au coeur du présent. Longo y voit une force de propension, cet effort de l’être pour l’être dont parle Leibniz ou Spinoza avec son conatus. Le futur est donc déjà présent. Prenons un exemple pour expliquer ça. Le gland comporte en lui, comme toute graine, tout ce qu’il fera de lui par la suite une jolie chaîne. De ce fait, le futur est déjà dans le présent sous une forme condensée. De plus, si tu ne fais pas une place dans ton présent, pour ton futur, comment veux-tu alors avoir un futur ? Si je souhaite avoir un enfant, il est important aujourd’hui que je trouve la mère, que je construise une relation, dans laquelle l’enfant aura sa place. Si je ne crois pas en un avenir, alors ça ne peut marcher, il ne se réalisera pas et je vis au jour le jour sans lendemain. Le présent, c’est donc aussi laisser une place et porter une attention sur mon avenir.

Le présent du présent : à savoir un présent à la temporalité épaisse, jamais défini par l’instantanéité mais par la puissance. Relativement à ce temps complexe et épaissi, nous pouvons dire alors que nous sommes toujours dans le présent. 

Prendre du recul, c’est donc influer sur son présent pour mieux comprendre au présent notre cheminement. Plus le temps passe plus on vieillit, plus on vieillis plus on a du recul sur son passé. Effectivement, plus on va prendre de la distance, plus on pourra observer de manière neutre et posée, ce qui s’est passé. Cela permet d’avoir plus de justesse sur l’observation de nos expériences. Coller une feuille contre votre visage, il semble évident que ça sera plus difficile à lire que si vous la mettez à bonne distance.

Multidimensionnel, le présent n’est donc pas un “territoire” de l’individu, mais un ensemble organique convergent dans lequel l’individu n’existe qu’en tant que multiplicité agencée avec d’autres multiplicités (son environnement). Une personne ne participe pas à une situation en tant qu’unité fermés sur elle-même : des parties d’elle-même sont sollicités par une situation donné et s’agencent avec les autres parties (personnes, environnement, histoire, géographie…). “Je” n’existe que dans la mesure où il m’est possible de me désolidariser de ma petite histoire personnelle, pour assumer les défis des situations présentes. 

Vivre dans l’instant présent, peut donc être dans le sensitif, la pleine conscience de ce qui se passe à l’instant ; mais vivre dans le présent peut avoir lors événements plus problématiques ou pour construire et orienter ses actes, une démarche tout autre. Vivre dans le présent, questionne notre rapport au temps et la place du recul nécessaire dans une vie quotidienne. C’est à dire savoir de temps en temps, oublier le piège de son individualité (s’enfermer sur soi), pour être de plus en plus présent dans les situations où il est impliqué.