Qu’est ce que le « privilège » ? Les explications d’une féministe sud-africaine

« Il est toujours plus évident de voir l’oppression qui nous affecte personnellement plutôt que les privilèges dont nous bénéficions », souligne dans ce texte la féministe Sian Ferguson. Elle fournit les ressources pour comprendre ce concept de « privilège » qui fait débat.

« Privilège » est un mot qu’on entend souvent dans les espaces qui débattent de sujets de société, qu’ils soient en ligne ou hors ligne. Certaines personnes voient tout de suite de quoi il s’agit. Pour d’autres – et j’en étais – le concept est confus et demande à être expliqué.

Si vous vous demandez : « C’est quoi, les privilèges ? Par où commencer ? » Alors cet article est pour vous !

 

Tout d’abord, précisons que cet article n’est pas exhaustif. Il n’a pas pour vocation d’expliquer en détail tout ce qu’il y a à savoir sur les privilèges. Simplement de donner de bonnes bases de départ. Expliquer les privilèges ne se fait pas en une leçon. C’est un champ d’études : pour comprendre, il nous faut continuer à lire, à apprendre et à penser de façon critique.

Définir les privilèges

L’origine du terme « privilège » dans le sens qui nous intéresse ici peut être se trouver dans les années 1930, où W.E.B. DuBois parlait du « salaire psychologique » des blancs qui leur permettait de se sentir supérieurs aux noirs [1]. En 1988, Peggy McIntosh développe le concept de privilège dans un article [2].

On peut définir les privilèges comme un ensemble d’avantages donnés a priori à des gens qui appartiennent à un groupe social spécifique. Certaines personnes sont privilégiées dans la société en fonction de certains aspects de leur identité. Ces aspects peuvent inclure la race comme construction sociale, la classe, le genre, l’orientation sexuelle, la langue, l’origine géographique, le handicap, la religion, pour n’en nommer que quelques-uns.

Mais des concepts comme celui de privilège sont beaucoup plus que leurs définitions de base. Pour beaucoup, ces définitions soulèvent d’ailleurs davantage de questions qu’elles ne fournissent de réponses. Voici donc quelques précisions.

  1. Les privilèges sont l’autre face de l’oppression

Il est souvent plus facile de voir les oppressions que les privilèges. Il est toujours plus évident de voir l’oppression qui nous affecte personnellement plutôt que les privilèges dont nous bénéficions, de même qu’avoir été maltraité nous touche généralement plus qu’avoir été traité équitablement. Petit exercice : en quoi êtes-vous oppressé.e ? En quoi êtes-vous désavantagé.e par la façon dont la société traite certains aspects de votre identité ? Êtes-vous une femme ? Avez-vous un handicap ? Êtes-vous queer ? Êtes-vous racisé.e ? Êtes-vous non binaire ?

Toutes ces choses peuvent vous rendre la vie difficile car la société prive de certains droits les personnes qui appartiennent à ces groupes sociaux. Voilà pour l’oppression. Mais qu’en est-il des gens dont les droits ne sont pas limités ? Ceux que la société empouvoire (« empowers ») aux dépens des autres ? Voilà pour le privilège. Les privilèges sont simplement le revers de la médaille de l’oppression.

  1. Nous devons comprendre les privilèges dans le contexte des relations de pouvoir

La société repose sur différentes relations de pouvoir : le patriarcat, la suprématie blanche, l’hétéronormativité [3], la cisnormativité [4], le classisme [5] – entre autres. Ces relations interagissent entre elles au sein de la kyriarchie (système social dans lequel tous les systèmes d’oppression se combinent, s’influencent et se soutiennent réciproquement). Les groupes privilégiés exercent un pouvoir sur les groupes opprimés. Les personnes privilégiées sont plus susceptibles d’être en position de pouvoir – par exemple, elles vont plus souvent dominer l’espace politique, appartenir à la classe supérieure, avoir de l’influence dans les médias et du pouvoir exécutif dans les entreprises. Ces personnes privilégiées peuvent utiliser leur position pour en faire bénéficier d’autres personnes comme elles – c’est-à-dire, d’autres personnes privilégiées.

Dans une société patriarcale, le fait d’être une femme ne facilite pas l’accès au pouvoir institutionnel. Dans une société de suprématie blanche, le fait d’être une personne racisée ne facilite pas l’accès au pouvoir institutionnel. etc. Il est important de garder cela à l’esprit car le privilège ne peut pas s’inverser. Le fait que certaines femmes aient accès au pouvoir institutionnel ne crée pas un privilège féminin. Idem, le privilège noir, le privilège trans ou le privilège pauvre n’existent pas car ces groupes n’ont pas de pouvoir institutionnel.

C’est important, car on regarde souvent les privilèges sous un prisme individuel et non systémique. Sans nier les expériences individuelles, nous devons tenter de comprendre les privilèges en termes de systèmes et de schémas sociaux. Nous devons considérer la règle, plutôt que les exceptions à la règle.

  1. Les privilèges et l’oppression s’influencent mais ne s’annulent pas

Je vis mon identité queer en l’articulant avec ma féminité. Je vis ces aspects de mon identité en les articulant à mon expérience de personne neuroatypique, de personne blanche, de personne sud-africaine, de personne valide, de personne cisgenre. Tous ces aspects de nos identités – qu’ils soient opprimés ou privilégiés par la société – interagissent les uns avec les autres. Nous les vivons tous ensemble en même temps, pas un par un.

Cette interaction entre les différents aspects de nos identités est souvent décrite par le terme d’intersection. L’intersectionnalité est un mot forgé par Kimberlé Crenshaw, qui l’a utilisé pour décrire l’expérience des femmes noires – qui vivent à la fois le sexisme et le racisme [6]. Bien que toutes les femmes doivent faire face au sexisme, le sexisme auquel les femmes noires doivent faire face est unique en cela qu’il est alimenté par le racisme.

Autre exemple : les troubles psychiques sont souvent stigmatisés. En tant que femme souffrant de troubles psychiques, on a pu me dire que mon syndrome de stress post-traumatique n’était « qu’un syndrome prémenstruel » et dû au fait que j’étais « une femme trop sensible ». On a ici l’intersection entre validisme [7] et misogynie.

Les aspects de notre identité qui sont privilégiés affectent les aspects qui sont opprimés. Oui, les privilèges et les oppressions s’influencent – mais ils ne s’annulent pas. Souvent, on pense qu’on ne peut pas être privilégié quand on est aussi opprimé. Un exemple répandu est l’idée que les blancs pauvres n’ont pas de privilège blanc car ils sont pauvres. Mais c’est faux. Être pauvre n’efface pas le fait qu’en tant que personne blanche, vous avez moins de probabilités d’être victime de violences policières dans la plupart des pays du monde, par exemple. Être pauvre est une oppression, c’est vrai, mais cela n’annule pas les bénéfices accordés par le privilège blanc.

Comme l’écrit Phoenix Calida : « Le privilège signifie simplement ceci : dans des circonstances parfaitement identiques, votre vie serait plus dure sans vos privilèges. Être pauvre est difficile. Être pauvre et handicapé est plus difficile. Être une femme cis est difficile. Être une femme trans est plus difficile. Être une femme blanche est difficile. Être une femme racisée est plus difficile. Être un homme noir est difficile. Être un homme noir homosexuel est plus difficile. »

Prenons l’exemple des blancs pauvres. Être blanc.he signifie que vous avez accès à des ressources qui peuvent vous aider à survivre. Vous avez plus de probabilités d’avoir un entourage de soutien relativement plus aisé. Vous pouvez utiliser cet entourage pour trouver du travail.

Si vous allez à un entretien d’embauche, vous avez plus de chances d’être reçu.e par une personne blanche, les blancs étant plus souvent dans des positions de cadres. Les personnes en situation de pouvoir vont plus souvent être de la même race sociale que vous ; et si ces personnes ont des préjugés racistes, il y a plus de chances pour qu’elles vous privilégient.

Quelqu’un de noir et de pauvre, en revanche, n’aura pas accès aux mêmes ressources, ne sera probablement pas de la même race sociale que les personnes aux postes de pouvoir auxquelles elle ou il aura à faire, et a plus de probabilités de souffrir de préjugés racistes. Je le répète : être blanc et pauvre est difficile. Être noir et pauvre est plus difficile.

  1. Tout le monde devrait être privilégié

Quand on utilise le mot de « privilège » dans un contexte de justice sociale, cela veut dire quelque chose d’un peu différent de son usage habituel. Souvent, on utilise comme synonymes « privilèges » et « avantages spéciaux ». On entend souvent : « X est un privilège, pas un droit », pour dire que X n’est pas un dû. À cause de cette utilisation habituelle du mot « privilège », les gens sont souvent très contrariés quand d’autres personnes relèvent certains de leurs privilèges.

Une de mes connaissances avait du mal à comprendre le concept de privilège. Cet homme me disait : « Les hommes ne subissent généralement pas de harcèlement de rue à cause de leur genre, mais ce n’est pas un privilège. C’est quelque chose qui devrait être normal pour tout le monde. » Exactement ! Tout le monde devrait pouvoir s’attendre à être traité ainsi. Tout le monde a le droit d’être traité ainsi. Le problème, c’est que certaines personnes ne sont pas traitées ainsi.

Par exemple : personne ne devrait être jugé indigne de confiance à cause de sa couleur de peau. Mais souvent, les personnes racisées sont vues avec méfiance, à cause de préjugés racistes. Les blancs, en revanche, ne connaissent pas ce racisme systémique. C’est ce qu’on appelle le « privilège blanc » : les blancs ne subissent pas d’oppression du fait de leur couleur de peau.

Nous n’utilisons pas le terme de « privilège » parce qu’il nous semble que tout le monde ne devrait pas être traité également. Nous utilisons le terme de « privilège » pour reconnaître le fait que tout le monde n’est pas traité également.

  1. Avoir des privilèges ne veut pas dire que cela n’a pas été dur

Les gens sont souvent sur la défensive quand quelqu’un pointe le fait qu’ils bénéficient de certains privilèges. Et je comprends parfaitement pourquoi – afin de vraiment comprendre le concept de privilèges, je réagissais de la même manière. Beaucoup de gens associent avoir des privilèges et avoir la vie facile. Ils se sentent donc personnellement attaqués quand on relève leurs privilèges. C’est comme si on leur disait qu’ils n’avaient jamais eu de difficultés ou qu’ils n’avaient jamais eu à travailler dur. Ce n’est pas ce qu’avoir des privilèges veut dire.

On peut avoir des privilèges tout en ayant une vie très dure. Avoir des privilèges ne signifie pas que votre vie est facile, mais plutôt qu’elle est plus facile par rapport à d’autres. J’ai vu une comparaison brillante qui comparait le privilège blanc et le transport à vélo dans une ville faite pour les voitures, et qui m’a inspirée pour élargir cette analogie au privilège en général.

Disons que vous et votre amie décidiez d’aller faire du vélo. Vous allez parcourir la même distance, mais en empruntant des itinéraires différents. Vous prenez une route inégale en légère descente. Il fait très chaud, mais vous avez généralement le vent dans le dos. Vous finissez par arriver à destination, mais vous avez un coup de soleil, vos jambes vous font mal, vous êtes à bout de souffle et vous avez une crampe.

Quand vous retrouvez votre amie, elle vous dit que son trajet était horrible. La route qu’elle a empruntée était tout aussi inégale, mais elle montait tout le temps. Elle a plusieurs coups de soleil car elle n’avait pas de crème solaire. À un moment, une forte rafale de vent l’a renversée et elle s’est blessée au pied, et elle n’avait plus d’eau à mi-chemin. Lorsque vous lui racontez votre trajet, elle remarque que votre expérience lui semble plus facile que la sienne. Est-ce que cela signifie que vous n’avez pas pédalé du mieux que vous pouviez ? Que vous n’avez affronté aucune difficulté ? Que vous n’avez pas travaillé dur ? Non. Cela signifie que vous n’avez pas fait face aux mêmes obstacles.

Avoir des privilèges ne signifie pas que votre vie est facile ou que vous n’avez pas travaillé dur. Cela signifie simplement que vous n’avez pas à affronter certains obstacles que d’autres personnes doivent affronter. Cela signifie que la vie est plus difficile pour ceux qui ne bénéficient pas du privilège systémique dont vous bénéficiez.

Alors que faire ?

On pense souvent que les féministes et les militant.e.s relèvent les privilèges des gens pour les faire se sentir coupables. Ce n’est absolument pas le cas ! Notre but n’est pas de vous faire vous sentir coupable. Notre but est de vous inviter à nous rejoindre afin de combattre les systèmes qui privilégient certaines personnes et en oppriment d’autres. La culpabilité n’aide personne : elle nous fait nous sentir honteux, ce qui nous empêche de nous exprimer publiquement et de faire changer les choses. Comme l’écrit Jamie Utt : « Si la culpabilité d’avoir des privilèges m’empêche de combattre l’oppression, c’est qu’il s’agit d’un autre outil d’oppression. »

Vous n’avez pas à vous sentir coupable d’avoir des privilèges : ce n’est pas de votre ressort, ce n’est pas quelque chose que vous avez choisi. Ce que vous pouvez choisir en revanche, c’est de retourner votre privilège et de l’utiliser de façon à combattre les systèmes oppressifs plutôt qu’à les perpétuer. Alors que pouvez-vous faire, en tant que personne bénéficiant de privilèges ? Comprendre le concept de privilèges est un début, vous avez donc déjà commencé ! Eh oui !

Il y a énormément d’informations en ligne, je vous recommanderais donc d’abord d’en lire davantage sur les concepts d’oppression et de privilèges pour étendre votre compréhension. Les liens fournis dans cet article sont un bon début. Mais comprendre ne suffit pas. Il nous faut agir.

Écoutez les personnes concernées quand elles s’expriment au sujet de leurs oppressions. Apprenez à travailler de façon solidaire avec des groupes opprimés. Rejoignez des communautés militantes et féministes pour soutenir celles et ceux qui sont moins privilégiés que vous. Informez les autres personnes privilégiées de leurs privilèges et de ce que cela signifie. Surtout, n’oubliez pas que vos privilèges existent.

 

Sian Ferguson

Traduction : Rafaëlle Gandini Miletto

Ce texte a été publié à l’origine sous le titre “Privilege 101 : A Quick and Dirty Guide par Sian Ferguson” sur le site everydayfeminism.com.. Nous en publions ici la traduction avec l’accord de l’autrice.

Sian Ferguson, féministe sud-africaine, est une collaboratrice du magazine Everyday Feminism. Elle étudie actuellement à l’université du Cap et écrit également pour Women24 et Foxy Box, ainsi que dans son blog personnel. Pendant son temps libre, elle tweete excessivement @sianfergs, lit des articles sur l’actualité et profite de son magnifique groupe d’amis.

Rafaëlle Gandini Miletto est éditeur freelance. La nuit, Rafaëlle écrit sur le genre, le féminisme et la sarabande capitaliste chez Ballast ou Réfractions, où on trouve aussi ses portfolios et collages de poèmes. On trouve ses critiques de livres et de spectacles et l’étymologie du mot « gigoter » sur son blog www.rafaellegm.wordpress.com et ses rééditions de textes comiques de l’Antiquité chez www.editionsragami.com.

Notes

[1] William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) est à l’origine des premières recherches sociologiques et historiques sur la communauté africaine-américaine. Activiste politique, il fonde en 1905 le mouvement Niagara, puis est cofondateur de la National Association for the Advancement of Colored People en 1910. Il est l’auteur entres autres de Les Âmes du peuple noir et de Les Noirs de Philadelphie.

[2] Intitulé « White Privilege and Male Privilege : A Personal Account of Coming to See Correspondences through Work in Women’s Studies ».

[3] Système de pensée institutionnalisé dans lequel l’hétérosexualité est la seule forme de sexualité et de couple légitime, et qui exclut les autres sexualités, modes de vie et constitutions familiales existantes.

[4] Système de pensée institutionnalisé dans lequel être cisgenre est la seule identité de genre légitime, et qui exclut les autres identités de genre existantes. Cisgenre : dont l’identité de genre correspond à celle attribuée à la naissance.

[5] Discrimination fondée sur la classe sociale.

[6] L’intersectionnalité est l’interaction simultanée de plusieurs formes de domination ou de discrimination qui constituent un système d’oppression.

[7] Discrimination fondée sur le fait d’avoir ou non un handicap.