La modernité tardive produit-elle un sujet capable d’habiter la pluralité, ou un sujet structurellement désorienté, oscillant entre angoisse identitaire et dispersion attentionnelle ?
Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales décrivent une mutation profonde du lien social : mondialisation des flux, numérisation des interactions, fragmentation des récits collectifs, recomposition du religieux, accélération des temporalités. Les travaux de Raphaël Liogier offrent une lecture transversale de ces transformations : la modernité ne débouche pas sur l’ordre rationnel promis, mais sur un khaos structurel, générateur de récits compensatoires et de subjectivités fragilisées. Cette désorientation n’est pas seulement politique ou symbolique : elle touche la constitution même du sujet.
Modernité tardive et crise des imaginaires
De la promesse d’ordre au régime d’instabilité
La modernité s’est constituée autour d’une promesse fondamentale : substituer à l’ordre théologique et hiérarchique un monde fondé sur la raison, la science et l’autonomie du sujet. Cette promesse portait l’idée d’une pacification progressive de l’histoire par la rationalisation des institutions et la maîtrise technique du réel. Or, les travaux de Raphaël Liogier, notamment dans Khaos : La promesse trahie de la modernité et La Guerre des civilisations n’aura pas lieu, invitent à renverser cette perspective.
La modernité comme productrice d’instabilité
Dans Khaos, Liogier soutient que la modernité, loin d’avoir tenu sa promesse d’ordre rationnel, a généré une interdépendance systémique d’une ampleur inédite. Les flux économiques, informationnels et culturels se déploient à une vitesse et à une échelle qui rendent les systèmes sociaux à la fois plus puissants et plus vulnérables. Plus les réseaux sont denses, plus les perturbations se propagent rapidement. L’instabilité n’est donc pas un accident ponctuel, crise financière, attentat terroriste, polarisation politique, mais une caractéristique constitutive du monde moderne avancé. La rationalisation elle-même engendre des effets imprévus, des rétroactions, des zones d’opacité. La promesse de maîtrise se retourne en complexité incontrôlable.
Parallèlement, les grands récits qui structuraient encore l’horizon moderne, progrès, émancipation universelle, souveraineté nationale, révolution sociale, ont perdu leur force intégratrice. Leur affaiblissement n’a pas produit une neutralité pacifiée, mais une pluralisation concurrentielle des visions du monde. La disparition d’un récit dominant ne laisse pas place au vide ; elle ouvre un espace saturé de significations rivales. Ainsi, la modernité tardive se caractérise moins par l’absence de sens que par une inflation de sens possibles, sans hiérarchie stabilisée.
L’inflation des imaginaires concurrents
Dans La Guerre des civilisations n’aura pas lieu, Liogier montre que l’idée d’un affrontement entre blocs culturels homogènes relève moins d’un constat empirique que d’une construction imaginaire. Le récit du choc des civilisations fonctionne comme un dispositif de simplification dans un monde devenu illisible. Face à la pluralité mondialisée, ce récit réintroduit des frontières claires, redessine des appartenances nettes et transforme la complexité en dramaturgie binaire. Il stabilise symboliquement un univers perçu comme mouvant. L’opposition « Occident » / « Islam » offre un cadre rassurant là où les identités réelles sont hybrides, traversées et en constante recomposition.
La mondialisation expose les individus à une diversité de normes, de valeurs et de modes de vie sans précédent. Théoriquement, cette pluralité élargit l’horizon des possibles. Mais l’augmentation des options ne garantit pas une augmentation corrélative de la liberté vécue. Elle peut au contraire générer une fatigue normative : l’obligation de choisir, de se positionner, de se définir en permanence. La crise des imaginaires n’est donc pas celle d’un déficit narratif, mais celle d’une compétition incessante entre récits concurrents. Dans ce contexte, les narrations simplificatrices prospèrent parce qu’elles réduisent la complexité à un schéma intelligible.
Accélération et instabilité : l’éclairage de Hartmut Rosa
Les analyses de Liogier trouvent un prolongement décisif dans la théorie de l’accélération sociale développée par Hartmut Rosa. Selon Rosa, la modernité tardive est marquée par une triple accélération : celle des innovations techniques, celle des transformations sociales et celle des rythmes de vie individuels. Cette dynamique engendre une instabilité permanente. Les institutions deviennent révisables, les carrières réversibles, les relations modulables. Rien ne semble durable. L’identité elle-même devient un projet continuellement réévalué. Dans un tel contexte, la liberté moderne se transforme en exigence constante d’auto-définition. L’individu est sommé d’être l’auteur de sa trajectoire, de ses choix, de ses appartenances. La multiplication des possibles devient pression à l’actualisation permanente. Ainsi, l’accélération ne produit pas seulement de l’agitation ; elle fragilise les conditions mêmes de la stabilité symbolique.
Saturation et surcharge : l’analyse de Byung-Chul Han
Là où Rosa insiste sur la dynamique temporelle, Han met en lumière la dimension subjective de la saturation contemporaine. La société actuelle, selon lui, ne repose plus prioritairement sur la discipline externe, mais sur une logique de performance et de positivité. Le sujet n’est plus dominé par l’interdit, mais exposé à une surabondance de stimulations. L’information circule sans interruption, les sollicitations numériques sont constantes, les injonctions à la visibilité et à la productivité se multiplient. Cette pluralité de contenus et de sollicitations se transforme en surcharge cognitive et affective. Le sujet contemporain est moins contraint qu’épuisé.
Dans ce contexte saturé, les récits simplificateurs acquièrent une puissance particulière. Ils réduisent la complexité, condensent le flux informationnel en schémas clairs, transforment l’incertitude en antagonisme lisible. Le mythe du choc des civilisations peut ainsi être compris comme une réponse symbolique à la surcharge : une tentative de ramener l’excès de pluralité à une opposition structurante.
Mondialisation, déculturation et fragilité identitaire
La déculturation du religieux : croyance sans territoire
L’un des apports majeurs de Liogier consiste à montrer que la religion, loin de disparaître sous l’effet de la modernité, change de forme. Elle se détache progressivement des matrices culturelles locales qui la structuraient.
Dans un monde globalisé, les traditions religieuses circulent à travers les réseaux numériques, les migrations. Elles ne sont plus nécessairement enracinées dans un territoire ou dans une continuité culturelle stable. Cette circulation favorise une recomposition des croyances : elles deviennent plus individualisées, parfois plus scripturalisées, souvent détachées des pratiques communautaires traditionnelles. Le religieux n’est plus simplement transmission ; il devient choix. Cette mutation transforme la croyance en ressource identitaire parmi d’autres. Ainsi, la mondialisation ne produit pas une homogénéisation culturelle, mais une hybridation permanente. Les identités religieuses se redéfinissent dans un espace transnational, déterritorialisé, où la référence à une tradition peut coexister avec des formes d’appropriation très contemporaines.
Fluidité identitaire et angoisse normative
Cette mobilité accrue des appartenances ouvre théoriquement un champ élargi de possibilités. L’individu contemporain peut se reconnaître dans plusieurs registres simultanément : national, religieux, professionnel, numérique, affectif. Cependant, cette pluralité implique une responsabilité accrue. Si l’identité n’est plus largement héritée, elle doit être élaborée. Le sujet devient l’architecte de son propre récit. Or, cette exigence d’auto-construction permanente peut générer une insécurité diffuse. L’absence d’ancrages stables rend plus difficile la continuité narrative de soi. Les appartenances deviennent révisables, négociables, parfois précaires. Dans ce contexte, la fluidité identitaire peut produire deux mouvements opposés : Soit une ouverture à la complexité et au métissage ; Soit une tentation de rigidification, lorsque la pluralité est vécue comme perte de cohérence.
Mondialisation et exposition permanente
La mondialisation ne transforme pas seulement les appartenances ; elle modifie également les conditions de leur visibilité. Les médias numériques exposent en permanence les individus à des modes de vie, des valeurs et des représentations issus d’horizons culturels multiples. Cette exposition constante accentue la conscience de la pluralité. L’altérité n’est plus distante ; elle est présente, médiatisée, intégrée au quotidien. Cette proximité peut favoriser l’ouverture, mais elle peut aussi intensifier les comparaisons, les tensions et les sentiments de déclassement symbolique. La visibilité accrue des différences culturelles nourrit parfois l’impression d’une concurrence identitaire. Dans ce contexte, les récits essentialisants offrent une grille de lecture simplifiée. Ils transforment la coexistence en opposition structurée.
Désorientation et quête de pureté
La fragilité identitaire ne se manifeste pas nécessairement par un effacement de l’appartenance, mais par une recherche de cohérence accrue. Lorsque les repères deviennent incertains, la tentation peut être grande de se tourner vers des formes d’identité plus exclusives, perçues comme plus stables. La quête de pureté identitaire constitue alors une réponse à la complexité. Elle promet une continuité, une unité, une clarté. Dans La Guerre des civilisations n’aura pas lieu, Liogier montre que la rhétorique civilisationnelle participe de cette dynamique : elle transforme des identités plurielles en entités closes et homogènes. Elle substitue à la fluidité réelle des appartenances une opposition figée entre « eux » et « nous ». Ce mécanisme peut être interprété comme une stratégie de réduction de l’angoisse. Face à l’indétermination, la rigidification offre un sentiment de stabilité. Elle réduit l’ambivalence au prix de la simplification.
Fragilité identitaire et condition numérique
La condition numérique accentue encore cette dynamique. Les plateformes numériques encouragent la mise en scène de soi, la déclaration d’appartenances, l’affirmation de positions. L’identité devient visible, performative, de plus en plus polarisée. Dans cet espace, la reconnaissance se joue souvent sur le registre de la distinction et de la clarté. Les positions nuancées circulent moins aisément que les affirmations tranchées. La logique algorithmique favorise les contenus susceptibles de susciter réaction et engagement. La fluidité identitaire se trouve ainsi prise dans une tension : d’un côté, la possibilité de recomposition ; de l’autre, la pression à l’affirmation nette. Le sujet numérique évolue dans un espace où les appartenances sont à la fois multiples et exposées. Cette exposition permanente peut fragiliser la cohérence intérieure et encourager des formes d’auto-définition plus rigides.
Désaffiliation culturelle et radicalités identitaires : la production d’un imaginaire du conflit
L’une des thèses centrales d’La Guerre des civilisations n’aura pas lieu consiste à déconstruire l’idée d’un affrontement structurel entre blocs culturels homogènes. L’ouvrage montre que ce qui est présenté comme un choc des civilisations relève davantage d’une construction politique et médiatique que d’une réalité anthropologique stable. Les conflits contemporains ne surgissent pas de matrices culturelles closes sur elles-mêmes ; ils émergent plutôt d’espaces de désaffiliation, de fractures sociales et de quêtes identitaires exacerbées.
La conflictualité contemporaine : spiritualistes, fondamentalistes et charismatiques
Dans plusieurs de ses travaux consacrés aux mutations du religieux et de l’imaginaire contemporain, Raphaël Liogier propose une lecture originale des tensions actuelles. Plutôt que de parler d’un simple « choc des civilisations », formule popularisée par Samuel Huntington, il suggère que notre époque est traversée par un conflit plus diffus, plus transversal : un affrontement entre trois dynamiques socio-symboliques qui se recomposent à l’intérieur même des sociétés mondialisées. Ces trois dynamiques sont : les spiritualistes, les fondamentalistes, les charismatiques. Il ne s’agit pas de groupes fermés ni de catégories strictement religieuses, mais de logiques de pouvoir, de reconnaissance et d’imaginaire.
Les spiritualistes : le pouvoir économique et symbolique
Les spiritualistes incarnent la forme dominante de la religiosité dans la modernité avancée. Ils ne sont pas nécessairement affiliés à des institutions religieuses traditionnelles. Leur spiritualité est souvent individualisée, fluide, compatible avec le marché et la mondialisation. Liogier a notamment analysé ce phénomène dans Le Bouddhisme mondialisé et dans La Guerre des civilisations n’aura pas lieu. Il montre comment une spiritualité « soft », centrée sur le développement personnel, le bien-être, l’authenticité et la quête de soi, s’articule parfaitement avec l’économie néolibérale.
Caractéristiques principales :
- primat de l’expérience intérieure
- valorisation de l’autonomie individuelle
- hybridation religieuse (syncrétisme, pratiques alternatives)
- compatibilité avec le capitalisme globalisé
Les spiritualistes détiennent un pouvoir économique (ils sont majoritairement situés dans les classes intégrées à la mondialisation) et un pouvoir symbolique (ils imposent une norme culturelle : ouverture, tolérance, mobilité, fluidité identitaire). Ce pouvoir est discret, rarement revendiqué comme tel, mais structurant.
Les fondamentalistes : la revendication du pouvoir symbolique
Face à cette hégémonie culturelle spiritualiste, émergent ou se renforcent des dynamiques fondamentalistes. Celles-ci ne se réduisent pas à l’islamisme ou aux radicalités religieuses violentes. Elles désignent plus largement une réaction identitaire visant à restaurer un ordre symbolique stable.
Les fondamentalistes :
- sacralisent la tradition
- revendiquent une vérité absolue
- refusent la fluidité des identités
- dénoncent la dilution culturelle produite par la mondialisation
Ils ne possèdent pas forcément le pouvoir économique dominant (ça peut l’être comme au Quatar), mais ils réclament le pouvoir symbolique : celui de définir la norme, le bien, le vrai, le légitime. Leur force ne vient pas seulement d’un retour au passé, mais d’une stratégie moderne d’occupation de l’espace médiatique et politique. Le fondamentalisme est une réponse structurée à l’insécurité symbolique produite par l’hypermodernité.
Les charismatiques : la frustration du pouvoir économique perdu
La troisième dynamique est plus subtile : celle des charismatiques. Ce terme ne renvoie pas seulement aux mouvements religieux charismatiques, mais à une posture socio-politique fondée sur la revendication d’un leadership incarné.
Les charismatiques sont porteurs :
- d’un imaginaire de puissance
- d’une demande d’autorité forte
- d’un besoin de reconnaissance collective
Ils expriment souvent la frustration de groupes qui estiment avoir perdu le pouvoir économique ou le contrôle des ressources matérielles dans le processus de mondialisation. Cette dynamique peut se traduire par : le populisme politique, la recherche de leaders forts, la valorisation de la nation ou du « peuple réel ». Ici, la conflictualité ne se joue pas d’abord sur le plan théologique, mais sur le terrain de la redistribution symbolique et matérielle.
Un conflit transversal plutôt qu’un choc des civilisations
La thèse de Liogier déplace profondément l’analyse des tensions contemporaines. Le conflit n’oppose pas « l’Occident » au « reste du monde ». Il traverse les sociétés elles-mêmes.
On retrouve ces trois dynamiques :
- dans les métropoles européennes
- aux États-Unis
- dans le monde musulman
- en Asie
- en Afrique
La mondialisation produit une homogénéisation des structures économiques, mais elle fragmente les appartenances symboliques. Le cœur du conflit est donc une lutte pour la définition du sens : Qui définit l’identité légitime ? Qui fixe les normes culturelles ? Qui incarne l’autorité ?
Contrairement aux discours alarmistes, Liogier ne décrit pas une guerre inévitable entre blocs irréconciliables. Il met en lumière des dynamiques qui coexistent, se chevauchent, se recomposent. Cette approche permet : d’éviter l’essentialisation culturelle, de comprendre les radicalités comme symptômes d’un déséquilibre symbolique, de penser la mondialisation autrement que comme simple domination occidentale. Le conflit entre spiritualistes, fondamentalistes et charismatiques n’est pas un accident : il est une conséquence structurelle de la modernité globale.
une anthropologie des imaginaires concurrents
La proposition de Raphaël Liogier offre un cadre analytique puissant pour comprendre notre époque. Elle montre que le véritable choc n’est pas celui des civilisations, mais celui des imaginaires du pouvoir.
- Les spiritualistes veulent un monde fluide, individualisé, ouvert.
- Les fondamentalistes veulent un monde ordonné par la tradition.
- Les charismatiques veulent un monde structuré par l’autorité incarnée et la reconquête matérielle.
Ces trois dynamiques ne sont pas exclusives : elles peuvent coexister en un même individu, en un même mouvement politique, en une même nation. Penser notre temps exige donc une sociologie fine des désirs de reconnaissance, des frustrations économiques et des recompositions symboliques. C’est dans cette tension, plus que dans l’opposition de cultures homogènes, que se joue l’avenir du monde contemporain.
Conflit de civilisation ?
Dans L’islam mondialisé ou Le Djihad et la mort, Olivier Roy met en évidence un phénomène de « déculturation » : la radicalité contemporaine n’est pas le produit d’une tradition religieuse enracinée, mais celui d’une rupture avec les cultures d’origine. Le djihadisme européen, par exemple, ne serait pas l’expression d’une fidélité à une civilisation islamique supposée cohérente, mais l’effet d’une religiosité déracinée, recomposée dans l’espace globalisé, souvent portée par des individus en situation de marginalité sociale et symbolique. Ainsi, loin d’un affrontement entre civilisations, nous assistons à une recomposition des appartenances. Les identités se détachent des ancrages historiques pour devenir des marqueurs électifs, parfois absolutisés. La religion, dans ce cadre, fonctionne comme une ressource identitaire disponible dans un marché mondialisé du sens. Elle n’est plus transmise par immersion culturelle, mais choisie, revendiquée, parfois radicalisée dans un geste de rupture.
Cette perspective rejoint l’analyse proposée par Raphaël Liogier, notamment dans Le Mythe de l’islamisation et plus largement dans ses travaux sur l’hypermodernité. Liogier montre que l’obsession occidentale d’une islamisation imminente relève d’un imaginaire de la peur. Cet imaginaire fonctionne comme un récit de cohésion négative : il produit une unité politique en désignant un ennemi culturel. La « guerre des civilisations » devient alors un mythe mobilisateur, un récit simplificateur qui permet de canaliser des angoisses diffuses liées à la mondialisation, à la perte de repères et à la fragmentation sociale.
L’apport croisé de Roy et de Liogier permet ainsi de déplacer le regard. Le problème n’est pas la coexistence de civilisations irréductibles, mais la fragilisation des cadres symboliques communs. La mondialisation ne produit pas un affrontement entre blocs, mais une intensification des circulations, des hybridations et des recompositions identitaires. C’est dans cette zone d’instabilité que surgissent les radicalités : non comme fidélité à une tradition, mais comme tentative désespérée de réenchantement identitaire. Dès lors, la question n’est plus de prévenir une guerre des civilisations, mais de comprendre comment se fabrique l’imaginaire du conflit. Cela suppose de réintroduire de la complexité là où dominent les récits binaires, de reconnaître la pluralité interne de chaque tradition et de penser la modernité non comme une opposition entre mondes clos, mais comme un espace de circulation et de tensions créatrices.
Ce déplacement théorique ouvre une perspective anthropologique et politique décisive : si le conflit n’est pas structurellement inscrit dans des civilisations figées, alors il devient possible d’agir sur les conditions sociales, économiques et symboliques qui alimentent les radicalités. La prévention ne passe plus par la défense d’une identité menacée, mais par la reconstruction de liens, de médiations et d’espaces de reconnaissance.
Conclusion
L’analyse croisée de Raphaël Liogier, d’Hartmut Rosa, de Byung-Chul Han et d’Olivier Roy permet de dégager une hypothèse centrale : la modernité tardive ne produit pas un choc de civilisations, mais un choc d’imaginaires au sein d’un monde hyperconnecté et structurellement instable. La désorientation contemporaine n’est pas le signe d’un vide de sens ; elle résulte d’une inflation concurrentielle des récits, d’une accélération des temporalités et d’une exposition permanente à la pluralité.
Le sujet numérique évolue ainsi dans un environnement paradoxal : jamais les possibilités d’identification n’ont été aussi vastes, jamais les cadres symboliques n’ont été aussi fragiles. L’identité devient projet, performance, revendication visible. Dans cet espace saturé, les récits simplificateurs prospèrent parce qu’ils offrent ce que la complexité refuse : clarté, cohérence, stabilité. La rigidification identitaire, la tentation fondamentaliste ou le désir d’autorité charismatique apparaissent alors non comme des archaïsmes, mais comme des réponses modernes à l’instabilité moderne.
La thèse de Liogier opère un déplacement décisif : le conflit n’oppose pas des civilisations closes, mais traverse les sociétés mondialisées selon des lignes de tension symboliques et matérielles. Spiritualistes, fondamentalistes et charismatiques ne représentent pas des blocs culturels distincts ; ils incarnent des manières concurrentes d’habiter l’incertitude. Le véritable enjeu n’est donc pas la défense d’une identité menacée, mais la capacité collective à supporter la pluralité sans la réduire à l’antagonisme. Dès lors, la crise contemporaine peut être interprétée moins comme un effondrement que comme une transition instable. La modernité tardive ressemble à une saison de déséquilibre : un automne des certitudes, où les anciens récits se délitent sans que de nouveaux cadres stabilisateurs aient encore émergé. L’hiver des tensions est réel, polarisation politique, radicalités identitaires, saturation attentionnelle, mais il ne constitue pas l’horizon indépassable de notre temps.
Car si la modernité produit du khaos, elle produit aussi des possibilités inédites de recomposition. La pluralité mondialisée ouvre un espace d’invention symbolique. La circulation des imaginaires, loin de condamner au conflit, peut devenir le laboratoire d’une nouvelle hospitalité culturelle. L’enjeu anthropologique et politique devient alors clair : créer des médiations capables de transformer la désorientation en créativité, la pluralité en dialogue, l’instabilité en dynamique féconde.
Habiter la modernité tardive ne consiste pas à restaurer une pureté perdue, mais à apprendre à vivre dans la complexité sans céder à la simplification. C’est peut-être là que se joue l’avenir du sujet numérique : non dans la quête d’un ordre rassurant, mais dans la capacité à faire de l’incertitude un espace d’invention commune.
Sources :
Liogier, Raphaël. La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIᵉ siècle.
Liogier, Raphaël. Khaos : La promesse trahie de la modernité.
Liogier, Raphaël. Manifeste métaphysique
Castoriadis, Cornelius. L’Institution imaginaire de la société.
Byung-Chul Han. La Société de la transparence.
Latour, Bruno. Nous n’avons jamais été modernes.
Roy, Olivier. L’Islam mondialisé.
Roy, Olivier. L’Échec de l’islam politique.
Roy, Olivier. La Sainte Ignorance. Le temps de la religion sans culture.
Roy, Olivier. L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l’empire des normes.
Capitalisme attentionnel et subjectivation du désir un monde de désorientation