Les thèmes d’extrême droite s’intègrent à la culture populaire et au débat public ; leur banalisation s’accompagne de ralliements et d’accommodements ; enfin, des pouvoirs économiques et numériques acquièrent une capacité croissante à structurer l’espace public et les conduites.
Le fascisme contemporain est souvent décrit comme un retour. La formule est puissante, mais elle risque de suggérer que les mouvements actuels reproduiraient simplement les régimes de l’entre-deux-guerres. Il serait plus pertinent de se demander : par quels mécanismes des idées autoritaires deviennent-elles aujourd’hui culturellement familières, politiquement acceptables et techniquement opérantes ?
La conquête culturelle : rendre les idées familières
Le premier niveau de cette dynamique est culturel. Plottu et Macé décrivent la manière dont des thèmes associés à l’extrême droite circulent sur Internet sous des formes variées, parfois éloignées du discours politique traditionnel. Des contenus consacrés au sport, au développement personnel, au lifestyle ou à la culture populaire peuvent contribuer à faire entrer dans la conversation des représentations identitaires, des obsessions racistes ou des récits de déclin. Le message politique n’est donc pas toujours énoncé comme tel : il peut être transmis par des codes, des plaisanteries, des références ou des habitudes de consommation médiatique. (editionsdivergences.com)
Cette stratégie répond à une logique de familiarisation. Une idée que l’on aurait d’abord rencontrée dans un espace militant apparaît ensuite dans des contenus de divertissement, puis dans des commentaires médiatiques ou des débats politiques. Sa répétition ne signifie pas automatiquement qu’elle convainc tout le monde ; elle peut néanmoins contribuer à déplacer les frontières du dicible et à imposer certains sujets comme prioritaires. L’enjeu de la « bataille culturelle » n’est donc pas seulement de persuader des électeurs. Il est aussi de déterminer quels problèmes semblent urgents, quels groupes sont désignés comme responsables et quelles solutions paraissent envisageables. Les plateformes numériques constituent alors des lieux de diffusion, mais aussi des environnements où les formats courts, la réaction immédiate et la recherche de visibilité peuvent favoriser les messages les plus polarisants.
La normalisation : des marges au centre du jeu politique
La circulation des idées ne suffit pas, à elle seule, à expliquer leur traduction politique. Il faut aussi étudier les médiateurs qui les reprennent, les aménagent ou leur donnent une légitimité nouvelle. C’est le point central du Temps des salauds. Hugues Jallon insiste sur le rôle des ralliements, des ambiguïtés et des compromis par lesquels l’extrême droite devient fréquentable. La banalisation ne résulte pas uniquement de ses propres militants : elle implique aussi des responsables politiques, des éditorialistes, des intellectuels ou des acteurs économiques qui contribuent, volontairement ou non, à rendre ses propositions acceptables. (editionsdivergences.com)
Cette analyse permet de distinguer l’adhésion explicite de l’accommodement. On peut ne pas se reconnaître dans une idéologie extrémiste tout en reprenant certains de ses diagnostics, en acceptant les termes qu’elle impose ou en jugeant secondaire la défense des normes démocratiques. Le déplacement est parfois progressif : les alliances qui auraient paru impossibles deviennent discutables ; les mesures exceptionnelles sont présentées comme pragmatiques ; les attaques contre des contre-pouvoirs sont justifiées au nom de l’efficacité ou de la volonté populaire. Le fascisme, dans cette perspective, ne « devient réel » que lorsqu’une culture politique autoritaire trouve des relais capables de la traduire en pratiques, en institutions et en décisions. La notion de fascisation désigne alors un processus, plutôt qu’un état déjà achevé : l’érosion graduelle des normes pluralistes, l’affaiblissement des protections accordées aux minorités et la remise en cause de l’autonomie des institutions.
Le technofascisme : une convergence entre pouvoir privé et ambition politique
Le troisième niveau concerne les acteurs technologiques. Apocalypse Nerds explore les idées et les projets de certains entrepreneurs, investisseurs et penseurs de la Silicon Valley. Les auteurs décrivent notamment un imaginaire de sécession : la perspective d’enclaves ou de communautés autonomes, organisées comme des entreprises et soustraites à une partie des contraintes de l’État-nation et du contrôle démocratique. Leur analyse met ainsi en question la prétention de certains acteurs privés à gouverner des espaces sociaux sans répondre aux mêmes obligations que les institutions publiques. (editionsdivergences.com)
Il faut toutefois préciser ce que recouvre le terme technofascisme. Il ne désigne pas nécessairement une doctrine unifiée, ni l’identité politique de toute l’industrie technologique. Il sert ici à analyser la rencontre possible entre trois éléments : une concentration extrême des ressources économiques, une défiance envers les mécanismes démocratiques de contrôle et une représentation de la société comme système à optimiser ou à administrer.
Le problème politique n’est pas uniquement que des entreprises influencent les décisions publiques. Il tient aussi au fait que des infrastructures essentielles : communication, stockage de données, circulation de l’information, peuvent dépendre d’acteurs privés dont la responsabilité démocratique reste limitée. Le pouvoir ne réside alors pas seulement dans la capacité de prendre des décisions, mais dans celle d’organiser les conditions dans lesquelles les autres peuvent agir, parler et être entendus.
Le pouvoir cognitif : gouverner les conditions de perception
C’est sur ce dernier point que l’analyse d’Asma Mhalla rejoint celle de Hadjadji et Tesquet. Dans Cyberpunk, Mhalla décrit l’émergence d’un pouvoir qui ne se limite ni à la contrainte physique ni à la surveillance directe : un pouvoir capable d’orienter l’attention, de structurer les perceptions et d’influencer la formation des opinions. Elle insiste aussi sur l’imbrication entre entreprises technologiques et institutions étatiques, plutôt que sur l’idée d’une disparition pure et simple de l’État. (asma-mhalla.com)
Cette approche élargit la définition du contrôle politique. Celui-ci peut s’exercer par la collecte de données et la surveillance, mais aussi par la mise en visibilité de certains contenus, la répétition de récits ou la saturation de l’espace informationnel. La question démocratique devient alors celle de l’autonomie du jugement : dans quelle mesure les citoyens peuvent-ils confronter des interprétations différentes du monde lorsqu’une partie des canaux de communication est organisée par des dispositifs qu’ils ne contrôlent pas ?
Il ne s’agit pas de supposer que les algorithmes déterminent mécaniquement les comportements, ni que toute technologie numérique est intrinsèquement autoritaire. L’intérêt de l’analyse est plutôt de montrer que les choix techniques sont aussi des choix de pouvoir : ils distribuent inégalement la visibilité, rendent certains comportements plus faciles que d’autres et confèrent à leurs propriétaires une capacité de décision sur l’espace public.
Une séquence de transformation, non une trajectoire inévitable
La mise en relation des quatre ouvrages permet de proposer un schéma en quatre moments :
- Diffusion culturelle : des thèmes d’extrême droite sont intégrés à des contenus et à des formats populaires.
- Normalisation discursive : leur répétition contribue à déplacer les limites de ce qui paraît dicible et acceptable.
- Médiation politique : des responsables et des institutions reprennent ces thèmes ou s’accommodent de leurs conséquences.
- Consolidation technopolitique : des acteurs privés contrôlant des ressources numériques acquièrent une capacité accrue à organiser la communication, l’information et certains services collectifs.
Ce schéma ne signifie pas que chaque étape conduit nécessairement à la suivante. La circulation d’idées ne produit pas automatiquement un régime autoritaire ; une entreprise technologique n’est pas, par définition, fasciste ; une politique sécuritaire ne suffit pas à qualifier un système de fasciste. Il s’agit plutôt d’identifier des mécanismes qui peuvent se renforcer mutuellement.
Le fascisme historique renvoie à des expériences précises, marquées notamment par un parti de masse, un nationalisme radical, la mobilisation politique, la violence organisée et la destruction du pluralisme. Les formes contemporaines peuvent en reprendre certains traits tout en s’inscrivant dans des contextes institutionnels et techniques différents. Employer le terme « fascisme » suppose donc d’expliciter ce qu’il désigne : une filiation historique, une idéologie, une pratique de gouvernement ou un processus de fascisation.
Conclusion : le fascisme comme transformation de l’espace démocratique
Les quatre ouvrages invitent à comprendre l’évolution du fascisme contemporain comme une transformation des conditions de la vie démocratique. La conquête peut commencer dans les imaginaires, se poursuivre dans les mots du débat public, être facilitée par les ralliements d’acteurs établis et s’appuyer sur des infrastructures techniques contrôlées par un nombre limité d’organisations. La nouveauté tient moins à l’apparition d’une idéologie entièrement inédite qu’à la combinaison de formes anciennes et de moyens nouveaux : nationalisme et exclusion, rhétorique de la crise, personnalisation du pouvoir, économie de l’attention, concentration numérique et contestation des limites imposées par le contrôle démocratique. Le pouvoir autoritaire peut ainsi se présenter non comme une rupture avec la modernité, mais comme une promesse de fluidité, d’efficacité et d’innovation.
La question politique centrale n’est donc pas seulement de savoir si le fascisme « revient ». Elle est de déterminer à quel moment la normalisation de ses thèmes, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et la privatisation des infrastructures collectives convergent au point de réduire concrètement le pluralisme. C’est en cela que ces livres forment, ensemble, une grille de lecture du présent : ils conduisent à étudier non seulement les partis et les élections, mais aussi les cultures numériques, les coalitions de pouvoir et les dispositifs qui façonnent l’expérience quotidienne de la démocratie.



