le monde numérique comme laboratoire de la désorientation
Dans un environnement saturé d’informations et de sollicitations, le sujet moderne ne se contente pas d’être désorienté par la pluralité : il devient objet et acteur d’une captation industrielle de l’attention et du désir.
Les analyses de Raphaël Liogier, notamment dans Success et Khaos, permettent de saisir la manière dont la modernité transforme le désir en terrain de consommation et de surveillance. En croisant ces réflexions avec celles de Bernard Stiegler, Hartmut Rosa et Byung-Chul Han, il devient possible de comprendre la désorientation contemporaine comme un phénomène à la fois symbolique, temporel et psychologique.
Le désir comme ressource dans le capitalisme numérique
Liogier souligne que la modernité tardive n’a pas seulement fragmenté les imaginaires collectifs : elle a transformé l’intimité en terrain d’exploitation économique. La sexualité, l’affectivité et la subjectivité deviennent des objets traçables et mesurables. Les plateformes numériques, les applications de rencontre, les réseaux sociaux ne se contentent pas de mettre en relation les individus : elles captent et modulant le désir, produisant de nouvelles formes de dépendance et de contrôle symbolique. Dans ce contexte, le sujet est confronté à une double contrainte : d’une part, la possibilité de recomposer ses désirs et identités à volonté ; d’autre part, l’injonction permanente à la performance affective et sociale. Cette tension génère un stress symbolique et une instabilité identitaire comparable à celle que Liogier décrit pour les imaginaires civilisationnels.
Stiegler : l’aliénation de l’attention et la prolétarisation du désir
Bernard Stiegler apporte un éclairage complémentaire sur cette dynamique. Il montre que le capitalisme numérique prolétarise non seulement le travail, mais aussi l’attention et le désir. Les industries culturelles et informationnelles ne se contentent pas de fournir des contenus : elles organisent des flux, structurent les préférences, orientent les émotions. La captation de l’attention transforme la liberté individuelle en obligation performative : le sujet n’est plus seulement sollicité par le monde extérieur, il devient acteur et consommateur simultané de ses propres projections, pris dans un cycle d’exposition et d’auto-optimisation. Le désir se trouve ainsi à la fois instrumentalisé et mis à l’épreuve, générant une tension constitutive de la modernité tardive.
Rosa et Han : accélération, saturation et fatigue de l’existence
Les analyses de Hartmut Rosa permettent de comprendre la dimension temporelle de ce phénomène. L’accélération sociale et technologique intensifie l’exigence d’actualisation continue des désirs et des identités. La temporalité se réduit à un rythme de consommation instantané, où la continuité narrative de soi devient difficile à maintenir.
Byung-Chul Han complète cette perspective en insistant sur la surcharge informationnelle et la performance imposée. Dans une société de la transparence et de la positivité, le sujet n’est plus discipliné par l’interdit mais saturé par les sollicitations. L’exposition continue à des modèles de désir idéalisés et normatifs génère une fatigue chronique et un sentiment de dispersion intérieure.
La pluralité, au lieu de libérer, épuise. L’intimité et le désir deviennent des espaces à la fois fluides et contraints, où se joue la tension entre liberté apparente et assujettissement structurel.
Subjectivation numérique et fragilité identitaire
Dans ce contexte, la subjectivation elle-même est transformée. Le sujet numérique doit naviguer simultanément entre liberté créative et contraintes algorithmiques, entre recomposition identitaire et injonctions à la visibilité. Les appartenances, croyances et désirs deviennent modulables, traçables, performatifs. Liogier montre que cette situation produit une désorientation intime comparable à la fragmentation symbolique observée dans le domaine collectif. L’individu est exposé à des modèles multiples, constamment confronté à la comparaison, et sommé de maintenir sa cohérence narrative dans un monde saturé.
Cette configuration rappelle la notion stieglerienne de « misère symbolique » : la perte de repères culturels et affectifs, combinée à l’exploitation industrielle de l’attention, fragilise l’expérience subjective. Le sujet moderne se trouve dans une double vulnérabilité : il doit inventer son identité tout en étant continuellement sollicité et guidé par des logiques économiques et médiatiques extérieures.
Conséquences psychologiques et sociales
Les effets de cette captation sur le psychisme sont multiples. On observe :
- une fatigue attentionnelle généralisée ;
- des dépendances numériques et affectives ;
- un sentiment d’isolement et de déconnexion, même dans l’hyperconnectivité ;
- la polarisation des appartenances identitaires et des croyances.
Le capitalisme attentionnel et la saturation numérique transforment l’expérience intime en un espace de gestion de soi, où le désir n’est plus seulement vécu mais surveillé, optimisé et marchandisé. Cette transformation prolonge et accentue les phénomènes de désorientation décrits dans les chapitres précédents, mais à l’échelle de l’expérience subjective.
Anthropologie clinique du sujet numérique : désorientation et fragilité subjective
Le sujet numérique ne se limite pas à une abstraction sociologique : il est un corps et un esprit en tension, traversé par les effets combinés de la mondialisation, de l’hyperpluralité et du capitalisme attentionnel.
Hyperconnexion et isolement
L’une des caractéristiques du sujet numérique est paradoxale : il est constamment connecté, mais souvent isolé dans sa perception du monde et de soi. Les technologies permettent la circulation instantanée de l’information, des émotions et des identités, mais cette fluidité crée aussi un sentiment d’absence de lien réel.
Liogier décrit cette condition comme une saturation de signaux symboliques : le sujet est exposé à une pluralité ininterrompue de modèles de vie, de normes affectives et de récits identitaires. Cette exposition n’augmente pas nécessairement la capacité à se situer ; elle fragilise la cohérence narrative du soi et accentue le sentiment d’errance existentielle.
Rosa parlerait ici d’un déficit de résonance : le monde ne répond plus de manière stable aux efforts du sujet pour se relier et se situer. Han ajoute : la saturation de stimulations transforme l’attention en ressource épuisable, et le soi en projet de performance permanente.
Fragmentation attentionnelle et fatigue normative
La multiplication des sollicitations numériques entraîne une fragmentation de l’attention. Le sujet est sollicité simultanément par des flux multiples : notifications, réseaux sociaux, contenus médiatiques, informations professionnelles. Cette fragmentation réduit la capacité à approfondir une réflexion, à maintenir des liens affectifs et à construire un récit de soi cohérent.
Cette surcharge cognitive produit ce que Han nomme une fatigue normative : le sujet doit constamment se conformer à des modèles de désir et de réussite, que ce soit dans le registre professionnel, affectif ou social. L’expérience quotidienne devient une course contre la désorientation, où le choix permanent se substitue à la stabilité héritée des grands récits modernes.
Stiegler relie ce phénomène à la prolétarisation de l’attention : le sujet ne consomme pas seulement de l’information ; il est exploité dans ses capacités attentionnelles et affectives, ce qui accentue la tension entre liberté apparente et assujettissement structurel.
Angoisse diffuse et perception de l’incertitude
La désorientation subjective s’accompagne d’une angoisse diffuse. L’incertitude devient constitutive de l’expérience du soi : le monde est à la fois hypervisible et instable, les identités sont recomposables mais fragiles, et la temporalité accélérée réduit le temps de réflexion.
Liogier montre que cette situation favorise la recherche de récits simplificateurs ou de dispositifs symboliques compensatoires : mythes identitaires, appartenances polarisées, ou modèles idéalisés de réussite et de désir. Ces stratégies peuvent offrir un soulagement temporaire, mais elles ne résolvent pas la fragilité structurelle du sujet contemporain.
La clinique observe alors des formes de sous-jacent anxieux et de tension existentielle, parfois traduites par des addictions numériques, des compulsions de performance ou des comportements identitaires rigides.
Oscillation identitaire : fluidité et rigidification
Le sujet numérique se trouve dans une oscillation permanente : il doit négocier sa fluidité identitaire tout en répondant aux exigences normatives de ses environnements sociaux et numériques.
Cette oscillation est double :
- D’un côté, une liberté accrue : recomposition des identités, exploration de désirs et d’appartenances multiples, créativité narrative dans la constitution de soi.
- De l’autre, une contrainte implicite : exposition permanente, injonctions à la visibilité et à la performance, surveillance symbolique par les dispositifs numériques.
Cette tension peut conduire à une rigidification défensive, où le sujet cherche à stabiliser ses appartenances et ses choix pour résister à l’incertitude, reproduisant ainsi les mêmes mécanismes que ceux analysés par Liogier dans les imaginaires du conflit civilisationnel.
Implications pour l’anthropologie clinique
L’anthropologie clinique permet de lire ces phénomènes non seulement comme des effets sociaux ou technologiques, mais comme des expériences incarnées du monde. Le sujet contemporain est traversé par :
- la saturation sensorielle et cognitive,
- la tension entre fluidité et besoin de cohérence,
- l’angoisse liée à l’exposition et à la surveillance symbolique,
- la recherche de récits compensatoires pour stabiliser le soi.
La clinique contemporaine ne peut ignorer ces dimensions : comprendre la désorientation numérique, c’est comprendre la manière dont la modernité tardive restructure l’expérience subjective, et comment elle transforme les pratiques du lien, de la temporalité et du désir.
Réenchanter la modernité : régénération de l’attention et des imaginaires
Ralentir : retrouver des temporalités soutenables
Hartmut Rosa insiste sur le rôle de l’accélération dans la désorientation contemporaine. Les rythmes sociaux et technologiques empêchent le sujet de stabiliser son expérience du monde et de soi. La première étape pour régénérer l’attention consiste à réintroduire des temporalités soutenables :
- ralentir les rythmes de consommation de l’information,
- structurer des temps de réflexion et de silence,
- cultiver des pratiques d’immersion durable dans des activités significatives.
Cette démarche permet de restaurer la résonance avec le monde, c’est-à-dire la capacité à percevoir des interactions stables et durables entre soi et son environnement. Elle contribue à réduire la fatigue normative et la surcharge cognitive identifiées par Han.
Concentrer : régénérer l’attention et l’énergie subjective
Le capitalisme attentionnel exploite la dispersion de l’attention et la fragilité du désir. Selon Stiegler, la prolétarisation de l’attention peut être contrée par des pratiques de concentration et de sélection des flux :
- choisir activement les sources d’information et de stimulation,
- limiter les sollicitations numériques pour retrouver des espaces de focalisation,
- pratiquer des rituels permettant de réguler l’attention et de réinvestir le désir dans des projets incarnés et cohérents.
Liogier souligne que le sujet moderne a besoin de ressources symboliques stables pour soutenir son identité. Concentrer l’attention permet de retrouver une continuité narrative, de reconstruire un récit de soi et d’orienter les choix dans un monde saturé d’options.
Symboliser : reconstruire des imaginaires et des récits de cohérence
La modernité tardive a fragmenté les grands récits et multiplié les imaginaires concurrents. La crise identitaire ne se résout pas seulement par la gestion de l’attention, elle exige une régénération symbolique :
- créer ou réinvestir des récits personnels et collectifs qui donnent du sens,
- valoriser des pratiques culturelles et spirituelles qui stabilisent la mémoire et le lien social,
- développer des espaces de dialogue et de médiation pour accueillir la pluralité sans chercher à la réduire.
Les travaux de Liogier montrent que la peur d’un « choc des civilisations » naît de l’absence de récits stabilisateurs. La création de récits accessibles, incarnés et partagés peut constituer une réponse à l’angoisse identitaire, permettant au sujet de se positionner dans la complexité du monde contemporain.
Pratiques de réenchantement : du soin aux engagements collectifs
Au niveau clinique et social, ces stratégies se traduisent par des pratiques concrètes :
- dans le domaine thérapeutique, accompagner les individus à identifier et hiérarchiser les flux attentionnels, restaurer la cohérence narrative de soi et cultiver des ressources symboliques stables ;
- dans le champ éducatif et culturel, encourager des formes d’apprentissage et de création qui valorisent la lenteur, la profondeur et l’interaction réelle ;
- dans la sphère collective, promouvoir des espaces de reconnaissance et de médiation, où les appartenances multiples peuvent coexister sans générer de polarisation.
Ces pratiques s’inscrivent dans une logique de résilience symbolique et subjective, visant à restaurer la capacité du sujet à habiter le monde sans être écrasé par la pluralité et l’hyperconnexion.
Vers un horizon d’espérance critique
La modernité tardive reste marquée par des tensions et des incertitudes. La désorientation n’est pas une fatalité. La conjonction de ralentissement, de concentration et de symbolisation offre un cadre pour réenchanter la modernité.
L’enjeu est double :
- Préserver la liberté et la créativité du sujet, tout en protégeant sa cohérence psychique et identitaire ;
- Transformer la pluralité et la saturation en ressources, plutôt qu’en sources d’angoisse ou de rigidification.
Dans cette perspective, la modernité peut être pensée non pas comme un chaos irrémédiable, mais comme un champ d’expérimentation pour la réinvention de l’expérience subjective et collective. Les récits, les pratiques symboliques et les dispositifs de soin deviennent alors des instruments de régénération, permettant au printemps symbolique d’advenir après les périodes d’hiver que traverse le sujet contemporain.
Synthèse des constats
- Instabilité des imaginaires : La modernité tardive a multiplié les flux culturels, informationnels et symboliques. L’effacement des grands récits n’a pas produit un monde pacifié, mais une inflation d’imaginaires concurrents. Les récits simplificateurs, comme le mythe du choc des civilisations analysé par Liogier, servent à réduire l’excès de complexité en schémas lisibles.
- Fragilité identitaire : La mondialisation et la déculturation religieuse transforment l’identité en un projet à construire plutôt qu’un héritage à recevoir. L’individu navigue entre fluidité et rigidification, entre recomposition des appartenances et besoin de cohérence. Les travaux d’Olivier Roy et Liogier montrent que les radicalités contemporaines naissent souvent de cette fragilisation, plutôt que de traditions figées.
- Désorientation numérique et capitalisme attentionnel : La saturation de l’information et la captation industrielle de l’attention et du désir, analysées par Stiegler et Han, accentuent l’épuisement subjectif. La temporalité accélérée, selon Rosa, fragilise la continuité narrative du soi, tandis que les sollicitations numériques intensifient la fatigue normative et l’angoisse existentielle.
- Conséquences cliniques : À l’échelle du sujet, ces dynamiques produisent isolement, dispersion, tension identitaire et anxiété diffuse. L’anthropologie clinique permet d’observer comment ces phénomènes structurels se traduisent dans l’expérience concrète, et d’envisager des stratégies d’accompagnement pour restaurer la cohérence narrative et la stabilité symbolique.
Ouverture académique et pratique
La lecture croisée de Liogier, Stiegler, Rosa et Han montre que les tensions de la modernité tardive sont à la fois collectives et individuelles, structurelles et subjectives. Cette compréhension ouvre plusieurs perspectives :
- Pour la recherche : approfondir l’étude des effets du capitalisme attentionnel sur les imaginaires et les appartenances, en articulant sociologie, philosophie et anthropologie clinique.
- Pour la clinique et l’accompagnement : développer des interventions centrées sur la régulation attentionnelle, la consolidation narrative du soi et la mobilisation de ressources symboliques stables.
- Pour la société et les politiques publiques : créer des espaces de médiation, de dialogue et de formation qui soutiennent la résilience des individus face à la pluralité et à la saturation informationnelle.
Cette approche permet de dépasser le paradigme de la peur et de l’affrontement pour proposer une vision constructive de la modernité, où la pluralité, la fluidité et la complexité deviennent des ressources plutôt que des menaces.
Si la modernité tardive peut être perçue comme un hiver de désorientation et de saturation, elle porte en elle la promesse d’un printemps symbolique. La désorientation, lorsqu’elle est comprise et accompagnée, peut devenir une opportunité de réinvention. Le sujet contemporain, à la croisée des flux globaux, des imaginaires multiples et des sollicitations numériques, peut apprendre à habiter la pluralité, réguler son attention et reconstruire des récits de cohérence.
Le défi de notre époque n’est pas de restaurer un ordre ancien ou des certitudes immuables, mais de cultiver des capacités de résonance, de concentration et de symbolisation, permettant à la liberté et à la créativité de se déployer dans un monde complexe, accéléré et saturé. Ainsi, la modernité tardive, loin d’être une fatalité chaotique, devient un terrain d’expérimentation pour la régénération des subjectivités et des imaginaires, offrant une perspective d’espoir lucide pour les individus et les sociétés.
Sources :
Liogier, Raphaël. Success : l’industrialisation du mensonge.
Liogier, Raphaël. Khaos : la promesse trahie de la modernité..
Citton, Yves (dir.). L’économie de l’attention : Nouvel horizon du capitalisme ?
Rosa, Hartmut. Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive.
Stiegler, Bernard. « L’attention, entre économie restreinte et individuation collective », dans L’économie de l’attention : Nouvel horizon du capitalisme ?
Anthropologie du sujet hypermoderne et crise des imaginaires