La propagande est souvent pensée comme une technique exceptionnelle, mobilisée dans les contextes de guerre ou de régime autoritaire. Une telle conception empêche de saisir sa mutation contemporaine : la propagande est devenue un milieu, une structure ordinaire d’organisation du sens dans les sociétés modernes. Elle ne vise plus prioritairement l’opinion, mais la formation des subjectivités, des manières d’habiter le monde, de se représenter soi-même, de donner sens à la souffrance et à l’existence.
Jacques Ellul fut l’un des premiers à formuler cette intuition décisive : « la propagande réussie est celle qui ne se voit plus ». Elle ne fonctionne pas par imposition, mais par intégration. Elle ne contraint pas : elle rend le monde habitable dans un contexte de désagrégation symbolique. Dans les sociétés techniciennes, privées de mythes communs, la propagande devient une fonction anthropologique : elle fournit des récits simplifiés, des affects stabilisés, des évidences partagées.
Généalogie : de la propagande politique à la propagande existentielle
La propagande moderne naît avec les démocraties de masse. Dès les années 1920, Edward Bernays définit explicitement la propagande comme « l’ingénierie du consentement ». Il ne s’agit plus de convaincre des citoyens rationnels, mais d’orienter les comportements par des symboles, des images et des affects. C’est le passage d’un pouvoir juridique à un pouvoir psychologique. Foucault permettra de théoriser ce basculement comme un déplacement de la souveraineté vers la gouvernementalité : gouverner, ce n’est plus interdire, mais structurer le champ des possibles. La propagande devient ainsi un art de gouverner les conduites, un dispositif qui agit en amont du choix conscient.
Ellul : propagande, technique et désymbolisation du monde
Chez Ellul, la propagande ne peut être comprise indépendamment de la Technique. Celle-ci n’est pas un ensemble d’outils, mais un système autonome qui impose ses propres normes d’efficacité. La destruction des cadres symboliques traditionnels produit un vide anthropologique que la propagande vient combler. La fonction de la propagande est alors de fournir un monde déjà interprété, afin de réduire l’angoisse produite par la liberté moderne. Elle agit comme un substitut de sacré : répétition, ritualisation, simplification, manichéisme. À ce titre, elle rejoint l’analyse de Simone Weil, pour qui la force moderne réside dans la capacité à rendre les individus consentants à ce qui les écrase (L’Enracinement).
Avec le néolibéralisme, la propagande change de registre. Elle ne concerne plus d’abord les idées politiques, mais les formes de subjectivation. Dardot et Laval montrent que le néolibéralisme est une « rationalité gouvernementale » qui produit un sujet entrepreneur de lui-même (La nouvelle raison du monde). La propagande devient alors immanente aux dispositifs : évaluation, performance, développement personnel, optimisation de soi. Pierre Bourdieu parlait déjà de violence symbolique pour désigner cette domination qui s’exerce avec le consentement des dominés. La propagande existentielle opère précisément ainsi : elle transforme des normes sociales en désirs personnels, des contraintes en choix, des obligations en projets. La généalogie de la propagande révèle un déplacement fondamental : elle ne s’adresse plus à ce que les individus pensent, mais à ce qu’ils sont autorisés à être. Elle organise les conditions de l’expérience elle-même. C’est pourquoi elle est devenue presque invisible : elle coïncide avec la normalité.
Quand le social devient psychique
La propagande sociologique ne se contente pas d’organiser le sens collectif : elle produit les subjectivités capables de l’habiter. Elle agit sur les modes d’identification, les régimes d’affects, les narrations de soi. Bourdieu parlait d’habitus pour désigner cette incorporation du social dans le corps et le psychisme. La propagande sociologique agit précisément à ce niveau : elle fait du monde social une seconde nature, si bien que les normes apparaissent comme des choix, les contraintes comme des désirs, les dominations comme des évidences. Le sujet contemporain devient ainsi le relais actif de ce qui le contraint. Il se surveille, s’évalue, se compare, se corrige. La propagande atteint ici sa forme la plus accomplie : elle n’a plus besoin d’être imposée, elle est auto-produite par les individus eux-mêmes.
La clinique contemporaine révèle les effets psychiques de cette organisation du sens. Burn-out, dépression, troubles anxieux, sentiment d’imposture, honte, culpabilité chronique : ces symptômes ne sont pas des anomalies individuelles, mais des pathologies de la normalité (Gori, La fabrique des imposteurs). Roland Gori a montré comment la psychologisation du social transforme les conflits structurels en défaillances personnelles. Ce que le sujet vit comme un échec intime est souvent l’effet d’une contradiction sociale : injonction à l’autonomie dans un monde de contraintes, injonction à la performance dans un monde épuisant, injonction à la positivité dans un monde violent. Foucault parlait de biopolitique pour désigner ce pouvoir qui s’exerce sur la vie elle-même. Aujourd’hui, cette biopolitique devient psychopolitique : elle gouverne les affects, les émotions, les désirs. La souffrance psychique est alors le lieu où le sujet paie le prix de sa fidélité aux normes postmoderne. La dépression peut ainsi être comprise, comme l’a suggéré Ehrenberg, comme la maladie d’un individu sommé d’être lui-même (La fatigue d’être soi). Mais elle est aussi, plus radicalement, une défaillance du récit social, une panne de sens.
Le soin sous influence : la colonisation thérapeutique
La propagande sociologique ne s’arrête pas à la production des subjectivités : elle investit également le champ du soin. Ivan Illich parlait déjà de médicalisation de la vie pour désigner ce processus par lequel les institutions transforment des expériences humaines en problèmes techniques. Aujourd’hui, cette médicalisation s’étend au psychisme, aux émotions, aux relations, à l’existence elle-même. Le soin devient un outil de normalisation. La psychologie positive, le coaching, certaines formes de psychothérapie brève, de mindfulness instrumentale ou de spiritualité fonctionnelle participent d’un même mouvement : réparer le sujet sans questionner le monde. Elles produisent des individus résilients, adaptables, pacifiés, mais désarmés face aux causes sociales de leur souffrance. Bernard Stiegler analysera ce phénomène comme une prolétarisation psychique : les individus sont dépossédés de leur capacité à penser, à désirer, à prendre soin d’eux-mêmes et des autres. Le soin devient une industrie, le psychisme un marché, la souffrance une opportunité économique. La propagande atteint ici une dimension éthique : elle transforme le soin, qui devrait être un lieu de parole et de conflictualité, en un dispositif de gestion du vivant.
L’enjeu de la clinique n’est alors plus de faire taire la souffrance, mais de l’entendre comme un langage social, une protestation muette, une tentative de rester humain dans un monde qui tend à réduire l’humain à sa fonctionnalité. La clinique devient ainsi un lieu politique au sens noble : un espace où le sujet peut retrouver la possibilité de se réapproprier son histoire, de relier sa douleur à celle des autres, de sortir de la solitude imposée par la propagande sociologique.
Résistances, récits, désenvoûtement : désenvoûter l’évidence : critique, conflictualité et réouverture du possible
La propagande sociologique ne se maintient que parce qu’elle se présente comme l’ordre naturel des choses. Elle transforme l’histoire en nécessité, les normes en évidence, les rapports de pouvoir en réalités indiscutables. Résister suppose donc un travail de désenvoûtement, au sens fort : rendre visible le caractère construit de ce qui se donne comme allant de soi. Bourdieu rappelait que la domination symbolique est d’autant plus efficace qu’elle n’est pas perçue comme telle. La première tâche critique consiste alors à réintroduire de la distance réflexive, à restaurer la conflictualité là où la propagande impose le consensus. Ce désenvoûtement n’est pas seulement intellectuel : il est aussi clinique. Dans la parole singulière du sujet, lorsque la honte cesse d’être personnelle pour devenir sociale, lorsque l’échec cesse d’être individuel pour devenir structurel, un déplacement s’opère. Le sujet cesse de se vivre comme déficient pour se reconnaître comme pris dans un monde déficient.
Récits, poésie et mythes : contre-propagande du sens
La propagande sociologique agit par appauvrissement symbolique : elle réduit les récits possibles, les figures disponibles, les manières de dire l’expérience. À cette réduction, les sociétés ont toujours opposé des contre-récits : mythes, contes, chants, poèmes, figures marginales du fou, du prophète, du poète, du troubadour. La poésie, en ce sens, n’est pas une fuite, mais une pratique politique du langage. Elle rompt avec la langue fonctionnelle, réintroduit l’ambiguïté, le tremblement, le silence. Elle rend à la parole sa capacité de révélation, là où la propagande l’utilise comme un outil de gestion. Le récit poétique est une attention offerte au monde, un refus de sa réduction à l’utilité.
Pour une écologie du psychisme : soin, lien et espérance pratique
Résister à la propagande sociologique ne signifie pas s’en extraire, mais créer des contre-milieux symboliques, des espaces où la vie psychique peut se déployer autrement. Bernard Stiegler parlait de la nécessité d’une « pharmacologie » : toute technique est à la fois poison et remède (La société automatique). L’enjeu est donc de réinventer des usages du langage, du soin, du temps, de la relation, qui restaurent la capacité de désirer et de penser. Ivan Illich proposait déjà une convivialité : des formes de vie où les outils servent les humains, et non l’inverse (La convivialité). Une écologie du psychisme prolonge cette intuition : elle pense ensemble le soin du langage, le soin du corps, le soin du lien, le soin du vivant. Elle suppose de ralentir, de ritualiser, de raconter, de partager, de faire communauté même fragile, même provisoire. L’espérance, ici, n’est pas un optimisme. Elle est une pratique, une discipline, un acte quotidien de résistance. Comme l’écrivait Ellul, « l’espérance est une décision contre l’évidence » (L’espérance oubliée). Elle consiste à continuer à ouvrir du possible là où le monde se ferme.
Résister à la propagande sociologique, ce n’est pas dénoncer de l’extérieur, mais réapprendre à parler avec le monde, à l’habiter autrement, à y faire circuler des récits qui rendent la vie à nouveau pensable, partageable, habitable.
Sources :
- Bernays. Propaganda.
- Bourdieu. Le sens pratique.
- Bourdieu. Ce que parler veut dire.
- Dardot, & Laval. La nouvelle raison du monde.
- Ellul. Propagandes.
- Ellul. Le système technicien.
- Gori. La fabrique des imposteurs.
- Illich. La convivialité.
- Stiegler. Prendre soin.
- Stiegler. La société automatique.
La Technique comme destin anthropologique : penser le monde moderne