La prospective des futurs souhaitables : la force collective chez Mathieu Baudin

La pensée développée par Mathieu Baudin, notamment dans Dites à l’avenir que nous arrivons, ne se réduit pas à un discours sur l’optimisme, elle constitue une tentative de transformation culturelle opératoire visant à restaurer la capacité collective à orienter le devenir. Fondateur de Institut des Futurs souhaitables, Baudin élabore une démarche à la fois pédagogique, stratégique et symbolique.

Son travail peut être interprété comme une réponse anthropologique à une crise contemporaine caractérisée par la contraction du temps, l’épuisement des récits et la désorientation des institutions. Contrairement à de nombreuses analyses critiques qui décrivent la crise sans proposer de médiations pratiques, la singularité de Baudin réside dans sa capacité à traduire ces diagnostics en dispositifs concrets de mise en action.

Le diagnostic : une crise du rapport au futur

Au cœur de la pensée de Mathieu Baudin se trouve l’idée que la crise contemporaine n’est pas seulement écologique, économique ou politique : elle est fondamentalement une crise du rapport au futur. Cette crise ne se manifeste pas par l’absence de projections, mais par leur déséquilibre structurel. Trois figures dominantes du futur peuvent être identifiées.

 

Le futur redouté : l’horizon de l’effondrement

La première figure est celle du futur catastrophique. Les discours sur l’effondrement écologique, la montée des violences systémiques ou l’épuisement des ressources installent un imaginaire où l’avenir apparaît principalement comme menace.

Anthropologiquement, cette configuration produit un effet de contraction symbolique. Lorsque le futur est perçu comme fermeture, la capacité projective diminue. L’énergie collective se tourne vers la protection immédiate ou le repli identitaire. Le temps devient anxiogène. Baudin ne nie pas la gravité des crises ; cependant, il souligne que l’installation exclusive dans la perspective catastrophiste peut produire une paralysie décisionnelle. Le risque devient l’unique cadre d’analyse.

 

Le futur technicisé : l’illusion solutionniste

La deuxième figure est celle du futur technicisé. Ici, l’avenir est conçu comme un problème d’ingénierie : innovation technologique, optimisation algorithmique, intelligence artificielle, transition énergétique pilotée par la performance. Dans cette configuration, le futur est externalisé. Il devient l’objet d’une expertise spécialisée. Les choix de société sont traduits en paramètres techniques.

Anthropologiquement, cette posture réduit le devenir à une variable fonctionnelle. Le politique se dissout dans la gestion, et l’imaginaire collectif se subordonne à la promesse d’efficacité. Baudin critique cette réduction. La transformation du monde ne peut être laissée à la seule dynamique technologique, car elle engage des choix de valeurs. La question du « souhaitable » ne peut être tranchée par l’optimisation.

 

Le futur financiarisé : la tyrannie du court terme

La troisième figure, particulièrement prégnante dans les organisations, est celle du futur financiarisé. L’horizon temporel est déterminé par les cycles budgétaires, les rendements trimestriels, les indicateurs de performance. Le futur devient un calcul. Il est mesuré en croissance annuelle, en part de marché. Cette réduction produit une contraction temporelle. Les décisions sont évaluées selon leur rentabilité immédiate plutôt que selon leur soutenabilité systémique.

On peut ici mobiliser l’analyse de Hartmut Rosa : l’accélération sociale compresse le présent et empêche la stabilisation d’horizons durables. Cependant, là où Rosa développe une sociologie critique du phénomène, Baudin opère un déplacement pragmatique. Il ne se limite pas à constater la compression temporelle ; il cherche à la corriger dans les pratiques concrètes.

 

 

Une pathologie du temps : fragmentation et perte de continuité

Ces trois figures, catastrophisme, solutionnisme, financiarisation, partagent un même trait : elles fragmentent le temps. Le catastrophisme ferme l’avenir. Le solutionnisme le dépolitise. Le court-termisme l’appauvrit. Dans les trois cas, le futur cesse d’être un espace de délibération collective. Il devient soit menace, soit variable technique, soit projection comptable.

Anthropologiquement, cela correspond à une altération de la continuité symbolique. Le passé, le présent et le futur ne sont plus articulés dans un récit partagé. La société perd sa capacité à se raconter dans la durée. Baudin identifie cette rupture comme un obstacle majeur à toute transformation. Sans horizon désiré, les efforts restent défensifs.

La singularité de la démarche de Baudin réside dans le passage du diagnostic à la transformation des pratiques décisionnelles. Réintroduire le temps long ne signifie pas seulement évoquer les générations futures dans un discours éthique. Cela implique : modifier les cadres de discussion stratégique, élargir les indicateurs d’évaluation, intégrer les interdépendances écologiques et sociales, créer des espaces de réflexion dégagés de l’urgence immédiate. La prospective des « futurs souhaitables » devient ainsi une pédagogie du ralentissement stratégique. Elle vise à transformer les régimes d’attention au sein des organisations. Il ne s’agit pas d’un exercice spéculatif. Il s’agit d’un travail sur la manière dont les acteurs perçoivent, hiérarchisent et interprètent les enjeux.

 

 

Transformer les régimes d’attention

Un des apports les plus importants de Baudin est peut-être là : la prospective agit sur l’attention collective. Dans un contexte saturé d’informations et de crises, l’attention se disperse. Les décisions sont réactives. Le temps long disparaît derrière l’urgence. Les dispositifs de l’Institut des Futurs souhaitables cherchent à : ralentir le flux, ouvrir des espaces de projection, mettre en dialogue des temporalités différentes, reconnecter stratégie et sens.

Ce travail sur l’attention est fondamental. Anthropologiquement, l’attention structure la réalité perçue. Ce que l’on ne regarde pas n’existe pas dans la délibération collective. En réorientant l’attention vers les conséquences à long terme et vers les futurs désirables, Baudin transforme le cadre même de la décision. Le cœur du déplacement opéré par Baudin peut se résumer ainsi : passer d’un futur subi à un futur orienté.

Dans les trois figures pathologiques identifiées, le futur est :

  • soit inéluctable (catastrophe),
  • soit piloté par des experts,
  • soit déterminé par les marchés.

La prospective des souhaitables propose un autre modèle : le futur comme champ d’orientation collective. Ainsi, la transformation du rapport au futur devient un levier anthropologique majeur : elle restaure la puissance instituante d’une société.

 

 

Le « souhaitable » comme pivot opératoire

L’un des apports majeurs de Baudin est la centralité donnée à la notion de « souhaitable ». Cette catégorie ne relève ni du vœu pieux ni de l’utopie abstraite. Elle fonctionne comme un levier stratégique. Dans les dispositifs de l’Institut des Futurs souhaitables, la question n’est pas uniquement : « Que va-t-il se passer ? » mais : « Quel futur voulons-nous rendre plus probable ? »

Ce déplacement est décisif. Il transforme les acteurs :

  • de spectateurs en auteurs,
  • de gestionnaires du risque en co-constructeurs d’horizon.

La notion peut être éclairée par la théorie de l’imaginaire instituant de Cornelius Castoriadis : toute société repose sur des significations imaginaires sociales. En interrogeant le souhaitable, Baudin engage un travail sur ces significations. Mais son originalité tient au fait qu’il ne reste pas au niveau théorique : il crée des espaces où ces significations peuvent être débattues et reformulées collectivement.

 

 

Une pédagogie du temps long

La démarche de Baudin s’inscrit dans une pédagogie du passage du court au long terme. Cette pédagogie prend plusieurs formes :

  • exploration de scénarios contrastés,
  • analyse systémique des interdépendances,
  • intégration des générations futures dans la délibération,
  • hybridation des savoirs (économie, écologie, culture).

On peut mobiliser ici, en appui secondaire, la réflexion de Paul Ricœur sur le récit comme structuration du temps humain : se projeter dans un futur souhaitable suppose une mise en intrigue collective. Cependant, chez Baudin, cette narration n’est pas purement symbolique ; elle débouche sur des choix organisationnels concrets.

 

 

Transformer les organisations de l’intérieur

Une dimension centrale, parfois sous-estimée du travail de Baudin, réside dans son inscription au sein même des structures modernes : entreprises, institutions publiques, grandes organisations. L’Institut des Futurs souhaitables agit comme un laboratoire de transformation interne. Il ne se place pas en posture extérieure critique, mais en médiateur culturel.

La critique latourienne du « Grand Partage » formulée par Bruno Latour éclaire cette dynamique : penser l’avenir exige de reconnaître les interdépendances entre humains et non-humains. Baudin traduit cette exigence dans les pratiques stratégiques des organisations. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la séparation moderne, mais d’introduire concrètement une pensée relationnelle dans les décisions économiques et politiques.

 

 

Désir collectif et capacitation

Un élément fondamental de la pensée de Baudin est la réhabilitation du désir. Un futur souhaitable doit être désirable, sinon il ne mobilise pas. Cette insistance sur le désir distingue sa démarche d’une prospective purement technocratique. Elle rejoint l’intuition anthropologique selon laquelle les sociétés se maintiennent par la production de significations investies affectivement. La transformation sociale suppose une transformation sensible. Toutefois, là encore, la spécificité de Baudin réside dans l’articulation entre désir et décision stratégique. Il ne s’agit pas uniquement de ressentir autrement le monde, mais d’agir différemment dans les structures existantes.

On peut dès lors qualifier la pensée de Baudin d’anthropologie appliquée de la capacitation collective.

Elle repose sur quatre axes :

  1. Restaurer un horizon temporel élargi.
  2. Interroger les significations imaginaires dominantes.
  3. Réintroduire la responsabilité intergénérationnelle.
  4. Outiller les acteurs pour orienter stratégiquement le devenir.

Dans le contexte contemporain, cette démarche apparaît comme une anthropologie du passage : elle ne se contente pas d’analyser la mutation civilisationnelle, elle accompagne concrètement sa traversée. Dire à l’avenir que nous arrivons n’est pas seulement un geste symbolique ; c’est une invitation à redevenir auteurs du monde commun.

 

 

Conclusion : anthropologie d’une saison de passage

Si la prospective des futurs souhaitables élaborée par Mathieu Baudin constitue une anthropologie de la capacitation collective, elle s’inscrit également dans une temporalité plus vaste que celle des cycles économiques ou politiques : une temporalité saisonnière, au sens symbolique du terme.

Nos sociétés semblent aujourd’hui situées dans un moment d’automne civilisationnel. Les récits dominants se délitent, les certitudes s’effritent, les institutions vacillent sous l’effet des crises écologiques, sociales et géopolitiques. L’accélération décrite par Hartmut Rosa, la crise des significations imaginaires analysée par Castoriadis, ou encore la remise en cause du Grand Partage mise en évidence par Bruno Latour, convergent pour décrire un monde en transition.

L’automne est une saison ambivalente : elle marque la fin d’un cycle de croissance, mais elle prépare aussi la germination future. Les feuilles tombent, les structures se transforment, les paysages se dépouillent. Cette phase peut être perçue comme déclin ou comme maturation.

La lucidité impose de reconnaître qu’un hiver s’annonce ou est déjà engagé. Les tensions actuelles, polarisation politique, dérèglement climatique, fragilisation démocratique, fatigue institutionnelle, ne disparaîtront pas par la seule force du désir. Les transitions sont rarement linéaires ; elles comportent des phases de contraction, de repli et parfois de conflictualité accrue.

Cependant, une anthropologie attentive aux cycles historiques et culturels rappelle qu’aucune saison n’est définitive. Les périodes de recomposition sont aussi celles où émergent de nouvelles significations, de nouvelles formes de coopération et de nouvelles manières d’habiter le monde. La prospective des futurs souhaitables ne promet pas un printemps immédiat. Elle propose d’en préparer les conditions. Elle invite à agir dans l’automne avec la conscience de l’hiver possible, tout en travaillant à rendre le printemps plus probable. Dire à l’avenir que nous arrivons, dans ce contexte, signifie accepter la traversée des tensions sans céder au fatalisme. Cela suppose une éthique de la patience active : cultiver dès maintenant les imaginaires, les pratiques et les institutions capables de soutenir une régénération future.

Si l’automne est le temps de la chute des illusions, il peut aussi être celui de la clarification. Si l’hiver est le temps de l’épreuve, il peut devenir celui de l’intériorité et de la consolidation. Et le printemps, lorsqu’il advient, ne surgit jamais ex nihilo : il naît du travail silencieux accompli dans les saisons précédentes. Dans cette perspective, la pensée de Mathieu Baudin et l’action de l’Institut des Futurs souhaitables ne relèvent ni d’un optimisme naïf ni d’un catastrophisme paralysant. Elles participent d’une anthropologie du passage : une manière d’habiter l’incertitude en maintenant ouverte la possibilité d’un monde renouvelé.

L’espérance ici n’est pas déni ; elle est orientation. La lucidité n’est pas résignation ; elle est condition d’un agir ajusté. Nous sommes peut-être en automne. L’hiver est probable. Mais la capacité humaine à instituer du sens, à transformer ses imaginaires et à orienter son devenir demeure intacte.

 

Sources :

Baudin, Mathieu. Dites à l’avenir que nous arrivons : la (r)évolution des conspirateurs positifs.

Baudin, Mathieu. Le développement durable, nouvelle idéologie du XXIᵉ siècle ?

Viveret, Patrick & Baudin, Mathieu. Le bonheur en marche.

 

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