Penser l’avenir aujourd’hui relève presque d’un acte de courage. Non pas parce que nous manquerions d’informations, mais parce que nous sommes pris dans une tension paradoxale : une saturation d’images catastrophistes coexiste avec une méfiance profonde envers toute projection positive. Comme si espérer était devenu suspect.
Utopie, dystopie et protopie ne sont pas seulement des figures intellectuelles. Elles traduisent cette lutte intérieure et collective : entre désir d’un monde autre, peur de l’illusion, et difficulté à agir dans un présent fragmenté.
L’utopie : ouvrir le possible, au risque de le figer
L’utopie reste une ressource précieuse. Elle dénaturalise le monde, elle rappelle que ce qui est pourrait être autrement. Elle introduit une brèche dans l’évidence.
Mais, comme l’a montré Miguel Benasayag, elle peut aussi dériver vers une abstraction dangereuse : un futur idéalisé qui nie les épaisseurs du présent. Lorsqu’elle devient programme, elle tend à simplifier le vivant, à écraser les contradictions. Elle donne une direction mais souvent au prix du réel.
La dystopie : alerter, sans enfermer
La dystopie, elle, révèle les ombres. Elle rend visibles les logiques de domination, les dérives technocratiques, les fractures sociales. Elle est un outil de lucidité.
Mais dans nos sociétés contemporaines, analysées par Byung-Chul Han, cette lucidité peut se retourner contre elle-même. À force d’anticiper le pire, nous intégrons l’idée que rien ne peut réellement changer. La critique devient atmosphère, mais sans prise. Elle donne une limite mais parfois au prix de l’élan.
La protopie : un chemin… à condition de ne pas renoncer à espérer
C’est ici que la protopie prend une importance particulière et souvent mal comprise.
Elle n’est pas seulement une voie moyenne entre utopie et dystopie. Elle peut être une tentative de sortir d’un blocage plus profond : la peur d’espérer.
Notre époque oscille entre deux excès :
- croire aveuglément au progrès (illusion moderne)
- ne plus croire en rien (fatigue contemporaine)
Entre les deux, une prudence s’installe. Mais cette prudence, si elle n’est pas interrogée, devient une forme d’impuissance.
Refuser d’espérer pour ne pas être déçu, c’est encore une manière de se retirer du monde. Benasayag propose un déplacement décisif : espérer ne consiste pas à anticiper un résultat, mais à s’engager dans une situation.
La protopie, dans cette perspective, cesse d’être un récit du progrès. Elle devient une pratique du possible. Elle ne promet rien. Elle n’annonce pas un monde meilleur. Elle affirme simplement ceci : quelque chose peut advenir, ici et maintenant, si nous nous y engageons.
C’est une espérance sans garantie mais non sans puissance.
Du progrès au soin : réorienter la protopie
La critique classique de la protopie pointe à juste titre son risque de récupération néolibérale : amélioration continue, optimisation de soi, adaptation douce à un monde pathologique.
Mais s’arrêter à cette critique serait insuffisant. Car la protopie peut aussi être retournée. Détournée. Réhabité.
Elle peut devenir non pas une logique de performance, mais une éthique du soin.
Non pas « devenir meilleur », mais :
- prendre soin de soi, sans basculer dans le narcissisme gestionnaire
- prendre soin des autres, dans des formes concrètes de solidarité
- prendre soin des milieux de vie, humains et non humains
Joan Tronto (Un monde vulnérable) nous rappelle que le care est une pratique politique avant d’être une disposition morale. Il engage des formes d’organisation, de réciprocité, de responsabilité. Dans cette perspective, chaque « petit pas » n’est plus une optimisation. C’est un geste de réparation du tissu social.
Micro-résistances et pluralité des individus
Un autre point mérite d’être souligné pour éviter une vision trop homogène du sujet contemporain.
Bernard Lahire insiste sur la pluralité dispositionnelle des individus. Nous ne sommes pas des agents cohérents, entièrement façonnés par le système. Nous sommes traversés de contradictions, de tensions, de potentialités hétérogènes. Et c’est précisément là que réside une possibilité politique.
Car cette pluralité ouvre des lignes de fuite :
- des bifurcations inattendues
- des résistances discrètes
- des créations situées
La protopie, dans sa version la plus féconde, devient alors un espace de micro-résistances créatrices.
Non pas des grands gestes héroïques, mais des déplacements concrets :
- réinventer des formes d’entraide
- transformer des espaces du quotidien
- expérimenter d’autres manières de faire lien
Ces pratiques ne renversent pas immédiatement les structures. Mais elles les travaillent de l’intérieur.
Articuler les imaginaires : une espérance lucide
Utopie, dystopie, protopie : aucune de ces figures ne suffit seule.
Mais à la lumière de ce déplacement, leur articulation change de sens :
- l’utopie ouvre des horizons désirables
- la dystopie maintient une vigilance critique
- la protopie rend possible l’engagement situé
Et au cœur de cette articulation, il y a une question centrale : comment espérer sans se mentir ?
Peut-être en acceptant que l’espérance ne soit ni un optimisme, ni une croyance mais une pratique.
Poésie sociale : réapprendre à habiter
C’est ici que la poésie sociale trouve toute sa pertinence. Elle ne propose pas un futur abstrait. Elle transforme la texture du présent.
Elle fait de chaque micro-transformation une expérience sensible :
- un repas partagé devient un acte politique
- un espace public réinvesti devient un lieu de résonance
- un rituel inventé devient un point d’ancrage collectif
Dans un monde où tout tend à être fonctionnel, mesurable, optimisé, elle réintroduit de l’inutile essentiel : du lien, du rythme, de la présence.
Elle ne nie pas les crises. Mais elle refuse qu’elles aient le dernier mot.
Conclusion : espérer comme pratique
Le véritable enjeu n’est peut-être pas de choisir entre utopie, dystopie ou protopie. Il est de sortir de cette peur diffuse qui nous empêche d’habiter pleinement le futur. Espérer, ici, ne signifie pas croire que tout ira bien. Cela signifie ne pas abandonner la possibilité d’agir.
La protopie, lorsqu’elle est réorientée par le soin, la relation et la créativité, peut devenir le nom de cette posture : une manière d’avancer sans certitude, de transformer sans illusion, de relier sans simplifier. Une manière, peut-être, de faire du futur non pas une promesse, mais un espace à cultiver.
Pas à pas.
Ensemble.
Et malgré tout.