La mondialisation s’est longtemps accompagnée d’un récit normatif associant mobilité et liberté : circuler davantage, personnes, capitaux, informations, serait le signe d’une société plus ouverte et plus émancipée. Pourtant, l’intensification contemporaine des flux produit aussi des effets ambivalents : déracinement, standardisation culturelle et affaiblissement du sens des lieux.
Loin d’un repli identitaire ou d’un provincialisme nostalgique, ce récit valorise les territoires, les communs et les communautés locales comme lieux de ré‑incarnation du social. À partir d’une perspective psychosociologique critique inspirée notamment par Hartmut Rosa, Roland Gori, Miguel Benasayag et Raphaël Liogier, voyons comment la redécouverte de l’« habiter » peut constituer une réponse aux pathologies sociales produites par l’accélération et la rationalité gestionnaire.
La mondialisation comme récit de mobilité
La mondialisation n’est pas seulement un processus économique ou technologique ; elle constitue aussi un récit culturel structurant. Dans ce récit, la mobilité apparaît comme une valeur cardinale de la modernité tardive. L’individu contemporain est encouragé à devenir flexible, adaptable et mobile : travailleur global, étudiant international, touriste permanent. La capacité à circuler devient un indicateur de réussite sociale.
Hartmut Rosa a montré que cette dynamique s’inscrit dans une logique d’accélération sociale où l’augmentation des flux est censée produire davantage de possibilités d’existence (Rosa, Accélération). Pourtant, cette accélération ne conduit pas nécessairement à une appropriation plus riche du monde. Elle peut au contraire engendrer une relation de plus en plus instrumentale aux espaces et aux relations. Le monde devient accessible mais moins habitable.
Les pathologies sociales de l’hyper‑mobilité
Déracinement et fragilité des appartenances
La multiplication des mobilités professionnelles et résidentielles fragilise les ancrages biographiques. Les trajectoires deviennent discontinues, les communautés se recomposent en permanence. Miguel Benasayag décrit cette condition comme celle d’un individu sommé d’être portable, constamment disponible pour se reconfigurer selon les opportunités économiques (La singularité du vivant). Cette plasticité permanente peut produire une fatigue existentielle : l’identité devient un projet à optimiser plutôt qu’une histoire à habiter.
Standardisation des espaces
La mondialisation promettait la diversité culturelle ; elle produit souvent une homogénéisation des paysages urbains. Centres commerciaux, chaînes internationales et architectures standardisées se reproduisent d’un continent à l’autre. Marc Augé parlait déjà de « non‑lieux » pour décrire ces espaces de circulation sans mémoire ni attachement (Non‑Lieux). Les lieux deviennent interchangeables.
La gestion du monde
Roland Gori analyse cette évolution comme l’extension d’une idéologie gestionnaire où toute réalité sociale est évaluée selon des critères d’efficacité et de performance (La fabrique des imposteurs). Dans cette perspective, les territoires sont traités comme des plateformes logistiques plutôt que comme des milieux de vie. Or cette transformation affecte aussi la santé psychique collective. Un monde entièrement organisé autour de flux et d’indicateurs tend à fragiliser les expériences de sens, d’appartenance et de continuité.
L’émergence d’un récit de ré‑localisation
Face à ces tensions, un nouveau récit socio‑politique émerge progressivement : celui de la ré‑localisation du monde. Ce récit ne cherche pas à abolir la mondialisation mais à rééquilibrer la relation entre flux globaux et ancrages locaux. Trois dynamiques concrètes permettent d’observer ce mouvement.
Les AMAP et la relocalisation alimentaire
Les AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) constituent un exemple emblématique de relocalisation. Dans ces dispositifs, des citoyens s’engagent directement auprès d’un agriculteur local pour acheter sa production à l’avance. Cette organisation produit plusieurs effets :
- sécurisation économique du producteur
- réduction des intermédiaires
- reconstruction d’un lien social autour de l’alimentation.
Mais l’enjeu n’est pas seulement économique. Les distributions hebdomadaires deviennent souvent des moments de sociabilité, de discussion et d’apprentissage collectif.
L’alimentation cesse d’être une simple marchandise pour redevenir une relation sociale située. Ces pratiques illustrent ce que Karl Polanyi appelait la ré‑encastrement de l’économie dans le social (La Grande Transformation).
Les communs urbains
Dans de nombreuses villes européennes émergent des expériences de communs urbains : jardins partagés, ateliers coopératifs, bibliothèques d’objets, lieux culturels autogérés. Ces espaces ne relèvent ni du marché ni de la gestion étatique classique. Ils reposent sur des formes d’auto‑organisation collective.
Les travaux d’Elinor Ostrom ont montré que les communautés peuvent gérer durablement des ressources partagées sans passer par une logique purement marchande ou bureaucratique.
Des exemples concrets existent dans plusieurs villes :
- jardins partagés à Paris ou Berlin
- coopératives urbaines à Bologne
- lieux culturels autogérés dans plusieurs métropoles européennes.
Ces expériences permettent de reconstruire une capacité collective à habiter les espaces urbains.
Le municipalisme et la démocratie locale
Une troisième dynamique concerne les expériences de municipalisme démocratique, particulièrement visibles dans certaines villes espagnoles après 2015.
À Barcelone, la plateforme citoyenne Barcelona en Comú a tenté de développer des politiques urbaines reposant sur la participation citoyenne, la gestion des communs et la relocalisation des décisions politiques. Des initiatives comparables existent dans d’autres villes européennes. Ces expériences illustrent une tentative de repolitiser le territoire : la ville n’est plus seulement un espace administré mais un lieu de délibération collective. David Harvey souligne que la ville constitue un espace central de lutte pour le droit à la ville, c’est‑à‑dire le droit collectif de transformer l’environnement urbain.
Habiter plutôt que circuler
La distinction entre circuler et habiter devient centrale dans ces transformations. Circuler correspond à une logique de flux : l’espace est traversé, consommé, optimisé. Habiter implique au contraire une relation sensible et symbolique au lieu. Hartmut Rosa parle ici de résonance : une relation au monde dans laquelle l’individu se sent affecté, engagé et transformé.
Un lieu habité n’est pas seulement un espace fonctionnel. C’est un espace :
- de mémoire
- de relations
- de pratiques partagées.
Habiter signifie entrer dans une relation de résonance avec les paysages, les rythmes sociaux et les autres habitants.
Le local comme point d’ancrage relationnel
Cependant, la relocalisation comporte un risque majeur : celui de dériver vers un localisme identitaire. Dans plusieurs contextes politiques contemporains, la valorisation du territoire est récupérée par des discours nationalistes ou xénophobes. Le défi consiste donc à formuler une conception du local qui échappe à cette dérive.
Le local ne doit pas devenir une frontière. Il doit devenir un point d’ancrage relationnel. Cette idée implique plusieurs principes :
- un territoire habité reste ouvert aux circulations humaines
- les identités locales sont plurielles et évolutives
- l’ancrage n’exclut pas l’hospitalité.
La philosophe Doreen Massey a proposé de penser les lieux comme des nœuds de relations ouvertes, constitués par des interactions multiples plutôt que par des identités fermées. Dans cette perspective, la relocalisation ne signifie pas fermeture mais densification des relations. Un lieu habité n’est pas un bastion identitaire ; c’est un espace où des trajectoires différentes peuvent se rencontrer.
Relocalisation et « poésie sociale »
La relocalisation du monde ne relève pas seulement d’une stratégie économique ou écologique. Elle possède aussi une dimension symbolique et existentielle. On peut parler ici de poésie sociale. La poésie sociale désigne la capacité d’une société à produire des formes de vie qui donnent sens au temps partagé.
Elle apparaît dans des pratiques modestes :
- cultiver un jardin collectif
- transmettre une mémoire locale
- organiser des fêtes de quartier
- prendre soin d’un paysage commun.
Ces pratiques n’ont pas la puissance spectaculaire des grandes infrastructures globales. Pourtant, elles constituent des formes de soin du tissu social. Elles réintroduisent dans l’espace public des expériences de lenteur, de relation et de signification. Dans une société dominée par l’accélération et la gestion, ces gestes rappellent que la valeur d’une existence ne se réduit pas à sa productivité.
Conclusion
La mondialisation a longtemps été portée par un récit simple : plus de mobilité signifiait plus de liberté. L’expérience sociale contemporaine révèle cependant les limites de cette promesse. L’hyper‑mobilité peut produire déracinement, standardisation et perte de sens des lieux.
Face à ces tensions, un nouveau récit émerge : celui de la ré‑localisation du monde. À travers des expériences concrètes, AMAP, communs urbains, municipalisme, se dessinent des tentatives de ré‑incarner le social dans des territoires habités.
Le défi consiste toutefois à éviter que cette relocalisation ne bascule dans un localisme identitaire. Le local ne doit pas devenir une frontière. Il doit devenir un point d’ancrage relationnel, capable d’articuler hospitalité, pluralité et responsabilité collective.
Dans un monde dominé par l’accélération et la gestion, ré‑apprendre à habiter les lieux pourrait constituer l’une des conditions d’un monde à nouveau vivable et partageable.
sources :
Augé, M. Non‑Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.
Benasayag, M. La singularité du vivant.
Gori, R. La fabrique des imposteurs.
Rosa, H. Accélération. Une critique sociale du temps.
Rosa, H. Résonance. Une sociologie de la relation au monde.
Liogier, R. La guerre des civilisations n’aura pas lieu.