La pensée de Jacques Ellul sur la technique constitue l’une des critiques les plus radicales de la modernité. Loin de réduire la technique à un ensemble d’outils, Ellul la conçoit comme un système autonome, totalisant, normatif, qui impose ses propres valeurs et reconfigure l’anthropologie humaine.
La technique : d’un moyen à un système
L’erreur fondamentale de la modernité, selon Ellul, est d’avoir pensé la technique comme un simple moyen au service de fins humaines. Ellul renverse cette perspective : la technique est devenue un système autonome qui impose ses propres fins, indépendamment de toute considération morale, politique ou humaine. La technique se définit alors par un principe unique : l’efficacité absolue. Tout ce qui est techniquement possible doit être réalisé, non parce que c’est souhaitable, mais parce que c’est faisable. Ce principe, une fois installé, devient normatif : il redéfinit ce qui est rationnel, ce qui est acceptable, ce qui est réel. Ce passage marque un tournant majeur : la modernité n’est plus gouvernée par des valeurs, mais par des procédures.
Autonomie de la technique et fin de la liberté humaine
L’autonomie de la technique ne signifie pas seulement qu’elle échappe au contrôle humain : elle transforme la liberté elle-même. L’homme moderne croit choisir, mais il ne choisit qu’entre des options déjà déterminées par le système technique. La liberté devient un choix entre des moyens, jamais une remise en question des fins. Ellul anticipe ici ce que Foucault appellera plus tard la gouvernementalité : un pouvoir qui ne contraint pas, mais qui structure le champ du possible. Dans le monde technique, le possible est toujours défini à l’avance. L’aliénation moderne n’est donc pas la perte de la liberté, mais sa réduction à une illusion fonctionnelle : l’individu agit, mais ne décide plus du sens de son action.
Technique et désymbolisation du monde
L’un des aspects les plus profonds de la critique d’Ellul est la désymbolisation qu’opère la technique. En détruisant les mythes, les récits, les traditions, les lenteurs, les ambivalences, la technique vide le monde de sa profondeur symbolique. Tout devient calculable, mesurable, optimisable. Ce qui échappe à la mesure devient suspect. Le tragique, le mystère, le sacré sont évacués. Ellul montre que cette perte du symbolique rend l’homme vulnérable : privé de sens, il devient psychiquement dépendant de la technique elle-même, qui lui fournit alors des significations simplifiées, répétitives, fonctionnelles. C’est ici que s’articule la propagande : elle est le complément symbolique de la technique. Elle fournit des récits pauvres pour compenser la perte des récits riches.
Propagande et technique : un couple indissociable
Ellul montre que la propagande est une nécessité structurelle de la société technicienne. Celle-ci produit un monde trop complexe, trop rapide, trop instable pour être supporté psychiquement sans médiation. La propagande n’est donc pas un mensonge : elle est une thérapie sociale. Elle simplifie, stabilise, rassure, oriente. Elle donne aux individus le sentiment de comprendre, de participer, d’agir alors même que les décisions leur échappent. Sans propagande, la technique produirait de l’angoisse, du chaos, de la révolte. La propagande transforme ces affects en adhésion.
L’originalité d’Ellul est de penser la technique comme un fait anthropologique total, qui transforme non seulement les institutions, mais les structures psychiques. L’homme technicien devient impatient, fragmenté, dépendant de la stimulation, incapable de silence et de lenteur. La technique modifie la temporalité : tout doit aller vite. Elle modifie le langage : tout doit être clair, simple, efficace. Elle modifie le désir : tout doit être satisfaisable. Ce que la clinique contemporaine nomme burn-out, anxiété, dépression, peut être lu comme des effets psychiques de la temporalité technique. Ellul, sans vocabulaire clinique, en avait déjà perçu la logique.
Ellul n’est pas un nostalgique. Il ne propose pas un retour en arrière, ni une utopie. Sa pensée est tragique : la technique est devenue notre milieu, et il n’y a pas de sortie simple. Mais il affirme la nécessité de lieux de résistance : parole, foi, poésie, gratuité, non-efficacité, relation. La liberté, pour Ellul, n’est pas un état, mais un acte de rupture, toujours fragile, toujours local. Elle consiste à refuser que l’efficacité soit la valeur suprême.
Conclusion : l’actualité radicale d’Ellul
À l’ère des algorithmes, de l’intelligence artificielle, de la quantification du vivant, la pensée d’Ellul apparaît non comme dépassée, mais prophétique. Il avait vu que le danger de la technique n’est pas la machine, mais la transformation de l’homme en fonction de la machine. Relire Ellul aujourd’hui, c’est retrouver une pensée capable de nommer ce que nous vivons sans le comprendre : un monde où tout fonctionne, mais où le sens se retire. C’est aussi réapprendre que la critique de la technique est indissociable d’une éthique de la parole, du lien et de la lenteur une résistance fragile, mais essentielle.
Bibliographie
Ellul. La Technique ou l’enjeu du siècle.
Ellul. Le système technicien.
Ellul. Le bluff technologique.
Foucault. Naissance de la biopolitique.
Stiegler. La société automatique.
Illich. La convivialité.
Gori. La fabrique des imposteurs.