Le convivialisme : habiter le conflit, retisser le monde

À l’heure où nos sociétés semblent prises dans un double mouvement de fragmentation et de saturation, multiplication des interactions sans épaisseur, accélération des rythmes sans véritable rencontre, la question du vivre-ensemble se pose avec une acuité renouvelée. Non pas comme un problème abstrait ou strictement moral, mais comme une expérience quotidienne diffuse : celle d’un monde où l’on coexiste davantage qu’on ne cohabite, où l’on communique plus qu’on ne se relie, où l’on est exposé aux autres sans pour autant être engagé avec eux.

 

Dans ce contexte, le convivialisme, porté notamment par Alain Caillé, apparaît moins comme une doctrine que comme une tentative de réorientation. Il ne promet pas une réconciliation générale ni une harmonie retrouvée, mais cherche à rendre à nouveau habitable un monde traversé par des tensions irréductibles. Il pose une question simple, presque désarmante dans sa radicalité : comment faire société sans sombrer dans la violence ou l’indifférence ?

 

 

Pour cela, le communalisme propose cinq principes :

 

  1. Le principe de commune humanité

Il affirme que tous les êtres humains partagent une même dignité fondamentale. Ce principe s’oppose à toutes les formes de déshumanisation, qu’elles soient économiques (les « inutiles »), politiques (les exclus), ou culturelles (les altérités disqualifiées).

  1. Le principe de commune socialité

Nous ne sommes pas seulement semblables, nous sommes interdépendants. L’individu autonome est une fiction pratique, mais une illusion anthropologique. Les travaux de Bernard Lahire montrent que chaque individu est traversé par des dispositions multiples, issues de ses appartenances sociales. Cette pluralité interne reflète une pluralité de liens. Défaire le social, c’est fragiliser l’individu lui-même. Lors des confinements liés au Covid-19, par exemple, l’expérience de l’isolement a révélé à quel point le lien social est une condition psychique de base, et non un simple agrément.

  1. Le principe d’individuation légitime

Le convivialisme ne prône pas la dissolution dans le collectif. Il reconnaît la légitimité du désir de singularité, d’autonomie, de reconnaissance. Mais et c’est ici que la tension apparaît, cette individuation ne doit pas se transformer en absolutisation du moi. Byung-Chul Han l’a bien montré : la quête de performance et d’auto-réalisation peut devenir une nouvelle forme d’aliénation. On le voit dans les trajectoires contemporaines où l’injonction à « être soi-même » devient une pression constante, génératrice d’angoisse plutôt que de liberté.

  1. Le principe d’opposition maîtrisée

Le conflit est inévitable. Toute société vivante est traversée par des antagonismes. Le problème n’est pas leur existence, mais leur forme. Ce principe propose de penser des conflits qui ne détruisent pas le monde commun. Il s’agit d’éviter à la fois la violence destructrice et le consensus mou. Un exemple empirique peut être trouvé dans certaines expérimentations démocratiques locales (assemblées citoyennes, budgets participatifs) où le désaccord est organisé, ritualisé, rendu productif, même si ces dispositifs restent fragiles et souvent récupérés institutionnellement.

  1. Le principe de maîtrise de la démesure (hubris)

Ce principe introduit la question des limites. Il rappelle que l’humain et plus encore les systèmes qu’il produit est porteur d’une tendance à l’excès. Dans nos sociétés, cette hubris prend la forme de la croissance illimitée, de l’exploitation des ressources, mais aussi d’une intensification des rythmes de vie. Comme le souligne Edgar Morin, toute organisation vivante doit intégrer ses propres limites pour ne pas s’autodétruire. Un exemple frappant se trouve dans le monde du travail : l’intensification des cadences, notamment dans les métiers du soin, produit une perte de sens et une souffrance éthique. Ici, l’absence de mesure détruit précisément ce que ces métiers sont censés produire : du lien.

Une tension vivante, non un équilibre figé

Ces cinq principes ne forment pas un système stable. Ils sont en tension permanente.

  • Trop d’individuation peut détruire la socialité.
  • Trop de socialité peut étouffer la singularité.
  • Trop de conflit peut fragmenter le commun.
  • Trop de consensus peut le vider de sa vitalité.
  • Et sans limite, l’ensemble bascule dans la démesure.

Le convivialisme est donc moins une doctrine qu’une dynamique d’ajustement permanent ce que Morin appellerait une pensée de la complexité.

 

Des principes, mais surtout des formes de vie

Bernard Lahire nous rappelle que les individus sont traversés par des dispositions multiples, souvent contradictoires. Dès lors, le problème n’est pas seulement celui des valeurs affichées, mais celui des pratiques effectives, des institutions, des cadres de socialisation.

Des expériences locales permettent toutefois d’entrevoir des incarnations possibles. Les tiers-lieux, par exemple, qui se développent dans de nombreux territoires, proposent des espaces hybrides mêlant travail, sociabilité, culture. Lorsqu’ils ne sont pas entièrement récupérés par des logiques marchandes, ils peuvent devenir des laboratoires de convivialité, où se rejouent des formes d’entraide, de coopération, de présence partagée. De même, certaines AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) ne se limitent pas à un échange économique : elles recréent des liens entre producteurs et consommateurs, réinscrivent l’alimentation dans une relation.

 

Vers une poésie sociale : réenchanter le lien

C’est peut-être ici que le convivialisme trouve son prolongement le plus fécond dans ce que l’on pourrait appeler une « poésie sociale ». Non pas une esthétisation superficielle du monde, mais une attention aux dimensions sensibles, affectives et symboliques du lien. Une manière de redonner de la densité à des relations devenues trop souvent fonctionnelles.

La poésie sociale se joue dans des gestes modestes : un repas partagé qui devient un moment de présence réelle, un espace public investi autrement (comme certaines initiatives de rues aux enfants ou de jardins partagés), une écoute qui suspend le jugement. Elle ne transforme pas immédiatement les structures, mais elle travaille les textures du quotidien, elle réouvre des possibilités.

Dans cette perspective, le soin psychique et le soin du social apparaissent indissociables. Il ne s’agit pas seulement de « réparer » des individus, mais de recréer des milieux de vie habitables, des espaces où les subjectivités peuvent se déployer sans être constamment mises en tension par des logiques de performance.

 

Les limites du convivialisme : affronter le tragique

Il serait cependant illusoire de penser le convivialisme comme une réponse suffisante. Sa recherche d’un consensus minimal peut parfois atténuer la profondeur des rapports de domination. Toutes les oppositions ne sont pas symétriques, toutes les violences ne sont pas négociables.

Miguel Benasayag insiste sur la dimension tragique de l’existence : il y a du conflit irréductible, du non-réconciliable, qui exige non seulement du dialogue, mais aussi des formes de résistance, voire de lutte. Le risque, sinon, serait de transformer le convivialisme en horizon apaisant mais désarmé, incapable d’affronter les logiques systémiques qui fragmentent les vies et détruisent les milieux.

 

Réapprendre à faire monde

Malgré ces tensions, le convivialisme ouvre une voie précieuse dans un paysage souvent polarisé entre individualisme désagrégé et replis identitaires. Il propose de penser un monde où l’on pourrait être à la fois singuliers et reliés, en désaccord mais non en guerre, engagés dans des conflits qui n’anéantissent pas la possibilité d’un commun.

Peut-être est-ce là que se joue aujourd’hui l’essentiel : non pas inventer un système total, mais apprendre à prendre soin des interstices, à cultiver des formes de présence, à réinscrire nos existences dans des relations vivantes. Le convivialisme nous rappelle la nécessité des limites ; la poésie sociale nous invite à les habiter.

Car au fond, la question demeure, simple et vertigineuse : qu’est-ce qui, entre nous, mérite encore d’être vécu, partagé, et protégé ?

 

 

Sources :

Alain Caillé, Pour un manifeste du convivialisme
Collectif, Manifeste convivialiste
Marcel Mauss, Essai sur le don
Byung-Chul Han, La société de la fatigue
Edgar Morin, La Méthode.
Bernard Lahire, L’homme pluriel.
Miguel Benasayag, La singularité du vivant.