L’expression « syndrome de Stockholm » s’est installée dans le langage courant avec une facilité déconcertante. Elle sert à désigner cet attachement apparemment paradoxal qu’une victime développerait à l’égard de son agresseur : l’otage qui prend la défense de son ravisseur, la femme battue qui protège son conjoint, l’enfant maltraité qui minimise les violences subies. L’idée semble offrir une explication simple à un comportement jugé incompréhensible, presque absurde.
Pourtant, dès que l’on quitte le registre de l’évidence pour revenir à l’histoire et à la consistance scientifique du concept, cette apparente clarté se fissure. Le « syndrome » ne possède aucune reconnaissance nosographique (la classification et la description des maladies) stabilisée, ne repose sur aucune validation empirique rigoureuse et s’est constitué dans un contexte où la parole des victimes, en particulier celle des femmes, était volontiers soupçonnée, décrédibilisée ou psychologisée. Ce qui se présente comme une catégorie clinique neutre pourrait bien être, en réalité, un outil de disqualification politique et sociale.
Une invention médiatique plus que scientifique
Le terme apparaît à la suite d’un braquage survenu à Stockholm en 1973, lors duquel plusieurs otages semblèrent manifester de la sympathie pour leurs ravisseurs et critiquèrent publiquement l’intervention policière. Sollicité par les médias, un psychiatre proposa alors l’expression « syndrome de Stockholm » pour rendre compte de ce comportement jugé paradoxal. Ce baptême conceptuel ne s’appuyait pourtant sur aucune enquête clinique systématique. Il ne reposait ni sur des observations longitudinales, ni sur des critères diagnostiques stabilisés, ni sur un protocole de recherche. Il s’agissait avant tout d’une interprétation médiatique qui, progressivement, s’est transformée en catégorie psychologique. Aujourd’hui encore, le syndrome ne figure dans aucun manuel diagnostique reconnu, et la littérature scientifique souligne son imprécision théorique. On parle d’un « syndrome » sans véritable définition clinique, ce qui constitue déjà un premier motif de prudence.
Une lecture qui protège l’institution plus que les victimes
Les relectures historiques de l’affaire montrent que les otages n’étaient pas nécessairement animés d’un attachement irrationnel. Plusieurs témoignages indiquent qu’ils redoutaient surtout les décisions des forces de l’ordre, dont certaines manœuvres mettaient directement leur vie en danger. Leur attitude relevait moins d’une identification pathologique que d’un calcul pragmatique : maintenir une relation apaisée avec leurs ravisseurs afin de réduire le risque de violence. Qualifier ce comportement de « syndrome » permettait alors de déplacer l’attention. Plutôt que d’interroger les responsabilités institutionnelles ou les choix policiers, on psychologisait la réaction des victimes. Ce geste, classique dans l’histoire des savoirs psychiatriques, consiste à médicaliser ce qui relève d’un conflit politique. La pathologie sert ainsi à neutraliser la critique.
Dès son invention, la notion a fonctionné donc comme un instrument implicite de légitimation de l’action policière et judiciaire. En attribuant l’attitude des otages à un trouble psychologique, le récit public exonérait de fait les forces de l’ordre de toute responsabilité dans la gestion de la crise. Si les victimes critiquaient la police ou exprimaient de la méfiance envers l’institution, ce n’était plus parce que certaines décisions avaient pu les mettre en danger, mais parce que leur jugement était supposément altéré. La catégorie psychiatrique neutralisait ainsi toute contestation possible : elle transformait une parole politique en symptôme clinique. Ce renversement est décisif, car il protège l’autorité étatique en disqualifiant ceux qui pourraient la mettre en cause. Ce « syndrome » ne sert donc pas seulement à expliquer un comportement ; il opère comme un dispositif de défense symbolique des institutions, en pathologisant la critique au lieu d’examiner les conditions concrètes de l’intervention policière.
Une catégorie profondément genrée
Très rapidement, la notion a quitté le cadre des prises d’otages pour être appliquée aux violences conjugales, aux situations d’inceste ou plus largement aux relations d’emprise. Elle a souvent servi à expliquer pourquoi certaines femmes demeuraient auprès de partenaires violents ou semblaient défendre leur agresseur. Or une telle lecture invisibilise les contraintes concrètes qui structurent ces situations. La dépendance économique, la peur des représailles, l’isolement social, la protection des enfants ou encore la fragilisation psychique liée au trauma sont relégués à l’arrière-plan. À leur place, on invoque un supposé dysfonctionnement individuel. Ce déplacement est lourd de conséquences : la violence systémique disparaît au profit d’un défaut psychologique attribué à la victime. De nombreuses recherches féministes ont montré combien cette perspective contribue à culpabiliser les femmes et à naturaliser les rapports de domination. Plutôt que de nommer la violence patriarcale, on pathologise celles qui tentent d’y survivre.
Quelques études sur le sujet :
Coercive control comme cadre explicatif structuré et non psychologisant
Le concept de coercive control (contrôle coercitif) est central dans les féminismes contemporains pour penser les violences conjugales comme une domination structurelle tournée vers le contrôle des femmes plutôt qu’un simple trouble individuel. Il montre que la peur constante, la privation de ressources, l’isolement social et l’absence d’autonomie expliquent pourquoi certaines victimes restent, bien davantage que des « attachements pathologiques ». (l’étude est ici)
Psychologisation des violences conjugales et fonctions sociales
Un article dans Recherches féministes montre comment les explications psychologisantes des violences conjugales (qui renvoient à des traits individuels) reproduisent des régulations sociales et des représentations qui minimisent le rôle des rapports de pouvoir structuraux dans ces situations. (l’étude est ici)
Recherches sociopsychologiques sur les représentations de la violence
Des travaux de psychologie sociale et de représentation sociale soutiennent que les explications psychologisantes des réactions des victimes font disparaître les facteurs matériels et les rapports inégaux entre hommes et femmes, au profit d’interprétations qui les renvoient au « dysfonctionnement » ou à la « pathologie ». (l’étude est ici)
Perspectives complémentaires
Les travaux de Patricia Hill Collins, bell hooks ou Christine Delphy (citée dans plusieurs méta-analyses et mémoires sur le genre) montrent que les violences envers les femmes sont généralement inscrites dans des structures sociales, culturelles et économiques de domination patriarcale, et que toute explication qui s’arrête à des caractéristiques individuelles omet cette dimension centrale. (l’étude est ici)
Ce que la clinique du trauma nous apprend vraiment
Les travaux contemporains sur le trauma relationnel proposent une compréhension bien différente. Ils montrent que, dans des contextes de menace chronique, l’organisme développe des réponses adaptatives destinées à préserver la survie. L’attachement à la figure dangereuse peut alors devenir une stratégie : réduire l’agressivité de l’autre, anticiper ses réactions, maintenir une forme de prévisibilité dans l’environnement. S’y ajoutent souvent des mécanismes d’hypervigilance, de dissociation ou de minimisation du danger qui permettent de continuer à fonctionner malgré la peur. Ces réactions ne traduisent pas un amour pathologique, mais une intelligence de survie. Les modèles du trauma complexe, de l’emprise ou du contrôle coercitif replacent ces conduites dans une logique adaptative plutôt que déficitaire. La différence est décisive : parler de syndrome suggère une défaillance interne, alors que parler de stratégie souligne la violence du contexte. Dans un cas, on blâme la personne ; dans l’autre, on analyse la situation.
Les catégories psychologiques ne sont jamais neutres. Elles orientent les regards, influencent les décisions judiciaires et modèlent les représentations collectives. L’usage du « syndrome de Stockholm » tend ainsi à fragiliser la crédibilité des victimes, à susciter le soupçon à leur égard et à minimiser la dimension structurelle des violences qu’elles subissent. Le questionnement se déplace alors insensiblement. Au lieu de demander pourquoi de telles violences persistent, on cherche ce qui ne fonctionnerait pas dans la psyché de celles et ceux qui ne parviennent pas à s’en extraire. La responsabilité change de camp. La critique sociale se transforme en diagnostic individuel.
Plusieurs approches contemporaines proposent de renoncer à la notion de ce syndrome au profit de concepts plus précis, tels que l’attachement traumatique, l’emprise ou le contrôle coercitif. Ces cadres théoriques présentent l’avantage d’être empiriquement étayés et de replacer les conduites observées dans un réseau de contraintes relationnelles, sociales et matérielles. Ils permettent également de reconnaître que, même dans des contextes d’oppression, les sujets déploient des formes d’inventivité et d’adaptation. Ce qui peut apparaître de l’extérieur comme une soumission relève souvent d’une tactique minimale pour préserver son intégrité ou celle de ses proches. Loin d’être l’indice d’une faiblesse, ces conduites témoignent d’une résistance discrète du vivant.
Conclusion : Dépathologiser pour politiser
À l’examen, le « syndrome de Stockholm » apparaît moins comme un concept clinique robuste que comme une métaphore médiatique devenue catégorie explicative. Sa fragilité scientifique, son usage genré et ses effets de dépolitisation invitent à la prudence. En pathologisant les victimes, on risque de déplacer sur elles la responsabilité de violences qui relèvent d’abord de rapports de pouvoir. Dépathologiser ces attachements ne revient pas à nier la souffrance psychique. Il s’agit plutôt de refuser d’en faire porter la charge à celles et ceux qui la subissent. C’est replacer la clinique du côté de l’éthique et de la justice sociale, en reconnaissant que ce que l’on nommait autrefois « syndrome de Stockholm » peut être compris, plus justement, comme une tentative lucide de survivre à la contrainte.