Le passage du Front national au Rassemblement national ne relève pas d’un simple changement d’enseigne. Il correspond à une transformation plus profonde : une adaptation stratégique à l’état contemporain des démocraties libérales avancées, fragilisées par la mondialisation, travaillées par les inégalités territoriales, traversées par une défiance croissante à l’égard des institutions représentatives. Ce qui se joue est plus subtil : une recomposition qui articule une rhétorique populiste, une morale produciériste, une orientation néo-mercantiliste et un imaginaire identitaire reformulé. L’extrême droite ne progresse pas seulement parce qu’elle radicalise le débat ; elle progresse parce qu’elle épouse les fractures d’un monde qui doute de lui-même.
La rhétorique populiste : quand le conflit devient jugement moral
Il y a dans la rhétorique populiste contemporaine quelque chose de profondément narratif. Elle ne commence pas par un programme. Elle commence par une blessure.
Cette blessure a plusieurs visages : fermeture d’usines, déclassement social, invisibilisation territoriale, sentiment d’être regardé avec condescendance par des centres urbains et culturels qui parlent une autre langue. Mais elle est reformulée dans un récit simple : si le monde va mal, c’est parce qu’il a été trahi. Le populisme ne décrit pas seulement un conflit politique. Il moralise le réel. Il raconte un monde divisé entre un peuple supposé intact, laborieux, enraciné, loyal et des élites perçues comme corrompues, déconnectées, cosmopolites. Ce qui était désaccord devient faute. Ce qui relevait de la complexité devient trahison.
Ainsi se construit un imaginaire républicain blessé. Le peuple n’est pas seulement une catégorie sociologique ; il devient une figure morale. Il incarne la continuité, la décence ordinaire, la normalité silencieuse. Face à lui, les élites sont assignées à l’altérité : technocrates, experts, journalistes, institutions européennes, autant de figures d’un pouvoir perçu comme lointain. Cette polarisation est efficace parce qu’elle simplifie sans paraître simplifier. Elle transforme l’inquiétude diffuse en récit cohérent. Elle donne un visage à la colère et une cause à l’humiliation. Elle offre surtout une promesse : celle d’une souveraineté retrouvée, d’un pouvoir rendu au peuple réel contre les abstractions institutionnelles. Dans cette configuration, la souveraineté populaire cesse d’être un principe juridique abstrait. Elle devient une aspiration affective. Elle signifie : être entendu, être vu, compter.
La critique populiste des institutions ne surgit pas du néant. Elle s’enracine dans une expérience vécue de distance entre gouvernés et gouvernants. Beaucoup ont le sentiment que la démocratie représentative a glissé vers une démocratie gestionnaire, où les décisions apparaissent comme techniques, contraintes, dictées par des logiques économiques globalisées. La promesse populiste consiste alors à restaurer une démocratie de la présence. À abolir les médiations jugées opaques. À rétablir un lien direct entre un leader et un peuple imaginé comme homogène.
Mais ici se loge un paradoxe décisif : vouloir supprimer les médiations au nom de la souveraineté populaire revient à fragiliser les structures mêmes qui garantissent la pluralité démocratique. Les corps intermédiaires, les contre-pouvoirs, les institutions juridiques ne sont pas des obstacles à la volonté populaire ; ils en sont les conditions de possibilité dans une société complexe. La tentation populiste consiste à croire qu’il existe une volonté du peuple simple, unifiée, transparente à elle-même. Or toute société est traversée de divergences, de conflits d’intérêts, de visions du monde irréductibles les unes aux autres. La démocratie ne consiste pas à effacer ces tensions, mais à les organiser sans violence. En réduisant le politique à une opposition morale entre « nous » et « eux », la rhétorique populiste installe une vision quasi mythique de l’unité. Elle transforme le pluralisme en menace.
Le peuple ainsi construit est pensé comme porteur d’une continuité historique. Il incarne une mémoire, une langue, des mœurs, une culture. Cette continuité est présentée comme fragile, exposée à l’altération. L’altérité, qu’elle soit culturelle, religieuse ou sociale, est alors réinterprétée non comme un élément constitutif du vivre-ensemble moderne, mais comme un facteur de désordre. L’identité se rigidifie. Elle se défend. Cette logique repose sur une vision organiciste du corps social : pour rester sain, il faudrait préserver son homogénéité. Mais cette métaphore masque une réalité anthropologique plus profonde : les sociétés sont toujours le produit de circulations, de métissages, d’hybridations. La pureté est un mythe. L’histoire est mélange. En installant l’idée qu’un peuple authentique existerait avant toute médiation, avant toute transformation, la rhétorique populiste propose une nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé.
Les impasses du populisme :
- L’illusion d’un peuple homogène
La rhétorique populiste repose sur l’idée qu’il existe une « volonté du peuple » simple, cohérente et moralement pure. C’est une simplification qui ignore la diversité réelle des sociétés : classes sociales, identités culturelles, orientations politiques, expériences de vie et visions du monde sont toujours plurielles. Toute tentative de construire un peuple unique conduit à effacer ces divergences et à marginaliser les voix minoritaires. Cette homogénéisation n’est pas neutre : elle justifie l’exclusion et la stigmatisation de ceux considérés comme « autres » ou « corrompus ». - La moralisation excessive du politique
En transformant les désaccords en trahisons et les différences en fautes morales, le populisme réduit le politique à une opposition manichéenne « nous vs eux ». Or, le politique fonctionne précisément par la médiation, le compromis, et la capacité à gérer des conflits légitimes. La polarisation morale empêche le dialogue et rend impossible la négociation constructive entre intérêts concurrents. Elle fragilise les institutions et peut légitimer des pratiques autoritaires au nom de la souveraineté populaire. - La nostalgie d’un âge d’or fictif
La rhétorique populiste repose sur un récit historique idéalisé : un peuple authentique, enraciné, homogène et menacé. Mais l’anthropologie et l’histoire montrent que les sociétés ont toujours été des constructions hybrides, traversées par les circulations, les métissages et les transformations. La fixation sur un passé fantasmé empêche de penser les solutions actuelles aux défis sociaux et économiques et nourrit une politique de conservation plutôt que d’innovation. - L’érosion des médiations démocratiques
Le désir d’un lien direct entre leader et peuple, sans intermédiaires ni institutions, fragilise la démocratie. Les corps intermédiaires, les contre-pouvoirs et les institutions juridiques ne sont pas des obstacles : ils sont les garants de la pluralité et de la régulation pacifique des conflits. La suppression de ces médiations ouvre la voie à une concentration du pouvoir et à des décisions arbitraires, avec le risque d’affaiblir durablement les mécanismes de protection des minorités. - La vision organique du corps social
La représentation du peuple comme un organisme homogène à protéger contre l’altérité repose sur une métaphore fausse. Les sociétés ne sont pas des corps clos : elles se construisent par échanges, migrations, influences croisées. L’obsession de pureté et de continuité immobilise le changement et légitime la xénophobie, le repli identitaire et la peur de l’inconnu. - La promesse affective contre la complexité
Le populisme transforme la souveraineté juridique et abstraite en aspiration affective : être « entendu » et « vu ». Cela répond à des frustrations légitimes, mais la promesse d’une démocratie de la présence ignore que la gestion des sociétés modernes implique des institutions et des règles complexes. La simplification affective risque de produire plus de désillusions que de solutions durables.
La morale produciériste : redéfinir la dignité sociale
Un second axe fondamental de la mutation stratégique de l’extrême droite française repose sur la valorisation du travail et de la production nationale. Ici, le citoyen abstrait laisse place au producteur concret : l’ouvrier, l’agriculteur, l’artisan, le petit entrepreneur. Produire n’est plus seulement un acte économique : il devient un critère moral, un signe d’appartenance et de légitimité dans le corps social. Ceux qui contribuent à la production de richesse, de biens et de services incarnent la dignité collective, tandis que ceux perçus comme ne participant pas à cet effort deviennent moralement suspects. La frontière ne sépare plus seulement nationaux et étrangers : elle distingue les « actifs utiles » des « profiteurs », et transforme la question sociale en un enjeu de justice nationale, conditionnée par la participation productive.
Cette morale produciériste offre plusieurs effets stratégiques. Elle réinscrit la lutte pour la dignité sociale dans une logique nationale : les groupes économiquement fragilisés voient leur contribution reconnue et valorisée, et le travail devient un vecteur de respectabilité et d’estime. Elle permet également une hybridation idéologique : des thèmes traditionnellement associés à la gauche, comme la défense des services publics ou la critique des effets néfastes de la mondialisation, sont réappropriés, mais toujours à l’aune d’une protection conditionnelle. La solidarité existe encore, mais elle est circonscrite : elle dépend de l’appartenance à la communauté productive et de l’utilité reconnue. Cette logique confère à l’extrême droite une image sociale plus large, qui dépasse la seule protestation identitaire et séduit des catégories populaires préoccupées par la reconnaissance et la justice matérielle.
Les impasses de la morale produciériste
- Réduction de la solidarité
La protection sociale et la reconnaissance collective ne sont plus universelles, mais conditionnées par la productivité. Cette vision exclut implicitement les chômeurs, les retraités dépendants, les malades ou toute personne considérée comme « non productive », fragilisant le principe de solidarité élargie. - Moralisation du travail et stigmatisation
En transformant le travail en critère moral, cette perspective attribue la dignité sociale à l’activité économique et réduit la valeur humaine à l’utilité productive. Les individus en situation de vulnérabilité sont ainsi moralement marginalisés, ce qui nourrit une division sociale et symbolique. - Instrumentalisation idéologique
La réappropriation de thèmes traditionnellement progressistes (services publics, critique du libre-échange) sert moins à transformer la société qu’à légitimer un projet nationaliste et sélectif. Ce tournant crée une apparence de justice sociale tout en circonscrivant strictement l’accès à ses bénéfices. - Risque de polarisation sociale
En opposant producteurs et « profiteurs », cette morale accentue les conflits internes, fragmente le corps social et détourne l’attention des causes structurelles des inégalités, comme la concentration du capital, la précarisation ou la désindustrialisation. - Érosion du commun
Enfin, en conditionnant l’appartenance et la protection collective à la productivité, cette vision réduit la capacité à imaginer un commun élargi et inclusif. La dignité et la sécurité deviennent des biens mesurables et exclusifs, plutôt que des droits collectifs partagés.
Cette morale produciériste révèle ainsi un enjeu anthropologique majeur : elle transforme la reconnaissance et la justice en instruments de sélection et de fermeture, en faisant du travail et de la production la clé de la légitimité sociale. La question n’est plus seulement économique ou politique : elle touche à la manière dont nous imaginons le commun, la dignité et la solidarité dans nos sociétés contemporaines.
Le néo-mercantilisme : la souveraineté comme réponse à l’insécurité
La dimension économique de la mutation stratégique ne se réduit pas à des ajustements de politiques publiques : elle s’ancre dans une transformation profonde du rapport social au monde. Face aux délocalisations, à la désindustrialisation, à la volatilité des marchés et aux incertitudes croissantes des trajectoires de vie, la mondialisation est souvent ressentie comme une force anonyme et incontrôlable, dépourvue de points d’ancrage territoriaux ou institutionnels. Pour nombre d’hommes et de femmes, l’économie globale n’est plus une abstraction neutre : elle est le théâtre d’une dépossession, d’une perte de maîtrise sur les conditions matérielles de l’existence.
Dans ce contexte, l’offre politique qui se structure autour d’un néo-mercantilisme national reprend les promesses anciennes du protectionnisme, mais les réactualise dans un discours plus large de restauration démocratique. Ce néo-mercantilisme postule que l’économie doit être réinscrite dans le cadre politique national : il appelle à protéger les industries locales, à réguler les flux de biens et de capitaux, à remettre en cause les accords de libre-échange perçus comme des instruments de déterritorialisation. Ce n’est pas, en soi, un programme technique. La radicalité de cette orientation tient à ce qu’elle situe l’économie au cœur de l’identité collective : produire, travailler, exporter deviennent des marqueurs d’appartenance, des preuves de souveraineté.
Dans le récit néo-mercantiliste, la souveraineté économique est élevée au rang de catégorie centrale de l’agir collectif : elle est promise comme une reconquête d’une maîtrise perdue. Là où les mécanismes du capital global semblent flous et insaisissables, cette perspective offre une narration simple et puissante : la nation doit reprendre la main sur ce qui détermine nos vies concrètes. La fermeture, partielle ou symbolique, des frontières, la priorité donnée à la production locale, l’anticipation de la crise comme condition d’une économie stabilisée sont, dans ce récit, des réponses non seulement politiques mais existentielles.
Pourtant, cette lecture repose sur une simplification profonde du monde contemporain. Dans une économie réellement globale, les chaînes de production sont éclatées, les flux de technologies et d’informations sont réciproques, et la dépendance entre espaces nationaux est structurelle. À l’heure des crises climatiques, des interdépendances financières et des chaînes de valeur qui s’entrelacent, l’aspiration à la clôture, même symbolique, ne rétablit pas véritablement la maîtrise collective : elle la déplace. Au lieu de penser une coopération démocratique à l’échelle des interdépendances, elle place l’horizon du politique dans l’illusion d’un dedans étanche et d’un dehors menaçant.
Les problèmes inhérents à cette conception économique : fermeture, illusion et fragmentation
Ce néo-mercantilisme proposé comme remède aux angoisses sociales contient plusieurs difficultés profondes, non seulement sur le plan politique, mais aussi anthropologique.
- Une réponse qui naturalise l’économie
En faisant de la nation le cadre unique de la régulation économique, cette vision tend à naturaliser l’économie comme un espace clos et homogène, où les flux devraient être lisibles, contrôlables et maîtrisables par un État souverain. Cela suppose que l’économie puisse être découpée comme un territoire, avec des frontières stables, des populations internes et des forces externes. Or, dans les sociétés contemporaines, les relations économiques sont immanentes à d’autres formes de relations (écologiques, culturelles, technologiques) et ne se laissent pas ramener à des catégories territoriales simples.
- La fermeture comme réponse symbolique à la complexité
Le néo-mercantilisme national fonctionne comme un récit antifragilité : il promet une maîtrise du monde en réduisant ce monde à un intérieur protecteur et à un extérieur menaçant. Mais cette stratégie narrative repose sur une double illusion : d’une part, que la nation peut isoler ses économies des interdépendances dont elle dépend, et d’autre part, que la maîtrise d’une économie territorialisée garantit une forme de dignité sociale et matérielle réelle. Ce mirage de contrôle peut susciter le soulagement, mais il risque surtout d’occulter la nécessité d’élaborer des réponses démocratiques capables d’opérer à l’échelle des interdépendances elles-mêmes.
- La souveraineté comme clôture identitaire
En construisant l’économie comme l’objet principal de la souveraineté populaire, ce discours confond en creux la question sociale avec la question identitaire. Ce qui est menacé n’est plus seulement la condition matérielle, mais la continuité d’un corps social supposé homogène et productif. Cette lecture tend à replacer les catégories identitaires, national, étranger, travailleur utile ou parasite, au centre de l’interprétation du monde économique, alors même que les transformations économiques réelles affectent tous les individus, au-delà de leur appartenance identitaire.
- La régression des imaginaires coopératifs
Le néo-mercantilisme n’est pas seulement une politique économique ; il est un imaginaire social. Or cet imaginaire tend à clôturer la représentation du commun sur le périmètre national. Il oppose un dedans qui protège à un dehors qui menace, et met en scène une souveraineté qui ne se partage pas. Cette conception érode l’idée même de coopération à large échelle, qu’elle soit européenne, transnationale ou planétaire, alors que de nombreux défis contemporains (écologie, finance, migrations, technologies) exigent, précisément, des capacités de gouvernance communes qui dépassent les frontières nationales.
- Une promesse illusoire de maîtrise
Enfin, et peut-être surtout, ce récit de reconquête produit une double illusion : il promet de restituer un pouvoir d’agir collectif qui, dans les faits, se heurte aux limites mêmes des structures économiques globales ; et il feint de constituer une réponse à l’insécurité sociale en occultant les sources fondamentales de cette insécurité, qui ne sont pas seulement externes, mais internes aux mécanismes mêmes du capital et des déséquilibres contemporains. Cette illusion peut redonner de l’espoir à court terme, mais elle risque d’entretenir des désillusions profondes lorsque les promesses de stabilité et de maîtrise se confrontent aux réalités complexes et mouvantes de l’économie réelle.
L’imaginaire identitaire : continuité et vulnérabilité
La dimension identitaire demeure l’une des clés de la stratégie contemporaine de l’extrême droite française, mais elle se transforme profondément. Là où jadis le discours reposait sur une logique ethno-nationaliste explicite, il glisse aujourd’hui vers un registre culturaliste et symbolique. La défense de la laïcité, des valeurs républicaines ou des traditions nationales devient le moyen d’ériger une frontière subtile mais persistante : moins de grandeur impériale, plus de fragilité menacée. Dans ce cadre, l’assimilation se pose comme norme implicite : il ne suffit plus d’accepter la culture dominante, il faut s’y conformer totalement, jusqu’à renoncer à ses particularismes. Le récit identitaire s’enveloppe d’une apparence de légitimité universelle, tout en continuant de démarquer « le nous » du « eux ». Cette reformulation rend le discours électoralement acceptable et audible dans l’espace public, tout en conservant sa fonction de démarcation et de contrôle social, par l’exigence d’une intégration totale au modèle culturel dominant.
Dans cette logique, l’identité nationale est représentée comme un organisme fragile, vulnérable aux assauts de l’immigration, aux prétendues pressions de certaines formes d’islam politique ou à l’influence européenne. Le passé historique devient une réserve de continuité à protéger, un patrimoine de valeurs à défendre contre toute altération. La vulnérabilité devient un argument central : il ne s’agit plus de proclamer la supériorité ou la puissance de la nation, mais de légitimer sa protection et sa préservation. L’identité se construit autour de la peur de la disparition et de la nécessité de se protéger, transformant l’histoire collective en récit de précaution plutôt qu’en source d’émancipation.
Ce glissement du registre de la puissance vers celui de la vulnérabilité engendre des effets profonds sur l’imaginaire collectif. Il installe une logique de fermeture symbolique : pour préserver l’intégrité d’un peuple fragilisé, toute altérité, culturelle, religieuse ou sociale, est interprétée comme un risque. L’autre cesse d’être un partenaire potentiel dans un projet collectif et devient un élément de menace à contenir ou à surveiller. Cette conception enferme la nation dans un horizon étroit, où la pluralité et l’ouverture sont perçues comme des menaces plutôt que comme des richesses.
Les impasses de cette vision
- La fragilisation du pluralisme : En construisant l’identité nationale autour de la vulnérabilité, cette rhétorique tend à rigidifier le collectif et à marginaliser les voix dissidentes ou minoritaires. Le pluralisme, fondement des sociétés démocratiques, est réduit au profit d’un « nous » homogénéisé et idéalisé.
- La peur comme moteur de mobilisation : La stratégie repose sur l’angoisse de perte et de dégradation. Si elle est efficace électoralement, elle transforme le politique en lutte contre un ennemi symbolique, réduisant le débat démocratique à un conflit moral.
- L’illusion d’une continuité protégée : L’histoire et la culture sont traitées comme des biens figés à défendre, alors qu’elles se construisent dans l’échange, l’ouverture et l’évolution. Cette conception mythifie le passé et enferme le futur dans un horizon limité, incapable de saisir la dynamique des sociétés contemporaines.
- Le risque d’exclusion systémique : La vulnérabilité supposée de l’identité légitime une logique de protection qui peut conduire à l’exclusion, à la stigmatisation ou à la marginalisation de ceux qui ne sont pas reconnus comme appartenant à ce « nous » culturel ou national.
- L’érosion du sens collectif élargi : En centrant le récit sur la défense de l’intégrité symbolique nationale, cette vision néglige la construction de solidarités transversales, sociales, territoriales ou intercommunautaires et limite la capacité à imaginer des formes de commun qui dépassent la clôture identitaire.
Vers une lecture critique
Si l’identité nationale est un enjeu réel elle organise un lien commun et donne sens à l’histoire partagée, la rhétorique qui fait de sa vulnérabilité le moteur central du politique produit un imaginaire fermé. La continuité n’est plus vécue comme une opportunité de dialogue entre passé et présent, mais comme un argument de protection et de peur. L’ethos du « peuple menacé » devient un horizon unique, qui simplifie la complexité sociale et réduit l’imagination collective.
Une résistance critique à cette vision ne consiste pas à nier la valeur du patrimoine ou l’importance du sentiment d’appartenance. Elle suppose au contraire de réinventer la manière dont l’identité se construit : non pas comme mur protecteur, mais comme tissu vivant, capable d’intégrer la diversité et d’ouvrir des horizons communs. La question centrale devient alors : comment penser un « nous » qui ne repose pas sur la peur et la frontière, mais sur la coopération et la pluralité ?
Une stratégie adaptée aux démocraties libérales avancées
Dans les démocraties contemporaines, l’exercice du pouvoir ne passe plus par la rupture brutale, la révolution ouverte ou l’affrontement frontal des institutions. La mutation stratégique de l’extrême droite française se joue plutôt dans la lenteur des glissements, dans la normalisation progressive de discours autrefois marginaux. Cette stratégie exploite une tension essentielle de nos démocraties : le désir de majorités claires et cohérentes, qui donne l’illusion de sécurité et de maîtrise, tend à l’emporter sur le pluralisme et la reconnaissance des minorités. L’État de droit lui-même est redéfini à l’aune de la souveraineté nationale : il n’est plus seulement un cadre neutre de régulation, mais un instrument interprété pour affirmer le pouvoir d’une majorité, pour protéger ce que l’on considère comme le peuple légitime. Dans cette perspective, la démocratie ne se réduit pas à l’exercice formel des règles : elle devient un récit de légitimité majoritaire et de continuité nationale.
L’efficacité de cette mutation s’inscrit dans un contexte historique et social précis. La défiance envers les partis traditionnels croît ; les fractures territoriales se creusent, entre centres urbains et périphéries, entre métropoles et zones oubliées. Les citoyens ressentent un décalage entre leurs expériences quotidiennes et les discours ou décisions des représentants. La stratégie contemporaine ne surgit pas ex nihilo : elle épouse ces fragilités, les lit, les amplifie et les convertit en avantage électoral et symbolique. Chaque ressentiment devient un point de fixation pour une légitimité morale, chaque déconnexion, un levier pour réaffirmer la souveraineté populaire.
Cette mutation stratégique est profondément contextuelle : elle lit les failles de l’époque. Mais elle révèle aussi un danger anthropologique : en convertissant la défiance, la peur et la vulnérabilité en moteur de légitimité, elle propose un modèle de gouvernance centré sur la majorité et la protection symbolique plutôt que sur le dialogue et la coopération. Le peuple n’est plus envisagé comme une pluralité vivante capable de négocier ses différences ; il devient une figure homogénéisée, mobilisable, qui justifie la redéfinition du droit et de la norme. En réduisant le conflit politique à une opposition morale entre le peuple et ses adversaires, elle simplifie la complexité démocratique et rend plus difficile la reconnaissance de la pluralité légitime des positions. En conditionnant la solidarité à l’appartenance nationale et à la contribution productive, elle introduit une hiérarchie implicite des vies. En privilégiant le cadre national au détriment des interdépendances globales, elle tend à occulter les dimensions transnationales des crises contemporaines. Enfin, en rigidifiant l’identité, elle transforme la diversité culturelle en menace plutôt qu’en dynamique. Ce n’est pas seulement une divergence programmatique ; c’est une transformation du rapport au commun.
Résister : reconstruire un horizon partagé
La résistance à cette mutation ne peut se réduire à la dénonciation morale, qui alimente parfois le sentiment de stigmatisation et renforce la logique populiste. Elle suppose une reconstruction plus profonde. Il s’agit d’abord de réinvestir la question sociale à partir des conditions matérielles concrètes, travail, logement, services publics, mobilité, sans les rabattre sur des catégories identitaires. Il s’agit ensuite de produire un imaginaire alternatif capable de raconter l’interdépendance plutôt que la fermeture, de penser une souveraineté coopérative plutôt qu’exclusive. La bataille est narrative autant qu’institutionnelle. Restaurer la confiance démocratique implique également de revitaliser les expériences locales de participation et de reconnaître les territoires marginalisés. Enfin, déjouer la polarisation morale suppose de complexifier le débat sans mépriser les inquiétudes exprimées, d’écouter sans céder à la simplification binaire.
Conclusion : repenser le commun face aux mutations stratégiques
L’extrême droite française ne progresse pas seulement par radicalité, mais par une adaptation subtile aux fragilités des démocraties libérales. La stratégie électorale repose sur la normalisation progressive, la dédiabolisation et l’apparente respectabilité, exploitant la défiance envers les institutions et les fractures territoriales. Mais derrière cette efficacité apparente se dessinent des impasses anthropologiques et sociales. La simplification morale du politique polarise le monde entre « nous » et « eux » ; le néo‑mercantilisme promet la maîtrise et la sécurité tout en fermant l’imaginaire aux interdépendances réelles ; l’identité fragilisée devient un récit de clôture plutôt qu’un terrain de dialogue ; et la normalisation progressive transforme la démocratie en un instrument de primauté majoritaire qui menace le pluralisme. Ensemble, ces dynamiques produisent des imaginaires collectifs où le commun se replie, où la coopération se restreint, et où la peur dicte le sens de l’action politique.
L’enjeu est profondément anthropologique. Il ne s’agit pas seulement de défendre des institutions ou de dénoncer des stratégies, mais de réinventer la manière dont nous faisons société. Comment créer des récits capables de donner sens, dignité et sécurité, tout en restant ouverts à la pluralité et à l’interdépendance ? Comment construire un imaginaire collectif qui protège sans exclure, qui reconnaît sans enfermer, qui éveille à la responsabilité plutôt qu’à la crainte ?
Face à l’angoisse de perte et à la tentation de fermeture, la réponse ne peut être un retour au passé ou une reproduction des frontières. Elle doit être une imagination renouvelée du commun, où la souveraineté se conjugue avec la coopération, où le peuple se définit dans la pluralité et la continuité symbolique devient source de dialogue plutôt que de protection exclusive. Dans un monde instable, la question demeure ouverte : quel récit voulons-nous habiter pour continuer à faire société ? Et surtout, comment inventer des formes de commun qui donnent sens et sécurité sans céder à la peur, à la fermeture ou à la simplification morale ? C’est là que se joue l’avenir de la démocratie et la vitalité de nos imaginaires collectifs.
Pour aller plus loin :
Le produciérisme : penser le capitalisme à l’ère de la valorisation de soi