une société privée de mythe n’entre pas dans le vide : elle devient le terrain d’émergence de récits substitutifs. Ceux-ci peuvent être créateurs ou destructeurs. Ils peuvent ouvrir vers une réinvention symbolique du commun ou se cristalliser dans des formes identitaires régressives.
Le moment contemporain européen apparaît ainsi comme un laboratoire où se confrontent plusieurs dynamiques :
– un nihilisme diffus, analysé notamment par Raphaël Liogier comme dépression mythique collective ;
– une montée des mouvements d’extrême droite dans plusieurs pays européens ;
– une crise du projet européen lui-même, oscillant entre technocratie post-politique et fragmentation identitaire.
le succès contemporain des radicalités identitaires peut être compris à partir de la vacance du mythe commun. Ce n’est pas seulement une crise économique ou sécuritaire. C’est une crise du récit partagé.
Le nihilisme contemporain : entre vide et refus
Dans ses interventions publiques, notamment dans la conférence Le nihilisme n’est pas une maladie incurable, Raphaël Liogier distingue deux formes de nihilisme. La première est un nihilisme politique : il ne supporte aucune limite, aucun cadre, aucune médiation institutionnelle. Toute norme est vécue comme oppression. Toute contrainte comme violence symbolique. Ce nihilisme s’inscrit dans l’hypermodernité décrite par Gilles Lipovetsky : une ère d’individualisme radical, où l’auto-détermination devient l’horizon ultime. Dans ce cadre, l’idée même de projet commun devient suspecte. L’autorité est délégitimée. Les institutions sont perçues comme archaïques ou corrompues. L’horizon collectif se dissout dans la logique des droits individuels infinis. Ce nihilisme n’est pas conservateur. Il est dissolutionniste.
Le nihilisme dépressif : crise du mythe social
La seconde forme est plus profonde : un nihilisme comme dépression sociale collective. Il ne s’agit plus d’un refus actif des normes, mais d’un effondrement du sens. Le mythe social ne fonctionne plus. Il ne mobilise plus. Il ne promet plus. Une société désenchantée doit inventer d’autres formes de transcendance immanente. Or l’Europe semble avoir remplacé le mythe par la gestion. La gouvernance a supplanté la narration. La régulation a remplacé l’espérance. Le droit a remplacé le récit. Il en résulte un vide symbolique que certains acteurs politiques vont investir.
Extrême droite et récit identitaire : la reconquête mythique
L’extrême droite européenne contemporaine ne prospère pas seulement sur la peur. Elle prospère sur le récit. En France, le Rassemblement national ne se présente plus comme un parti marginal mais comme un mouvement de restauration : restauration de la souveraineté, de la continuité historique, de l’identité nationale. En Italie, Giorgia Meloni mobilise la rhétorique de la civilisation chrétienne. En Hongrie, Viktor Orbán revendique une démocratie illibérale enracinée.
Ces mouvements proposent un mythe simple :
– il y aurait eu une unité perdue ;
– cette unité aurait été trahie ;
– il serait possible de la restaurer.
La force de ces récits tient à leur capacité à répondre à l’angoisse du vide.
Le nihilisme identitaire
Paradoxalement, ces mouvements sont eux aussi nihilistes. Ils ne réinventent pas un mythe inclusif. Ils figent l’identité. Ils la naturalisent. Ils la sacralisent sous forme de clôture. Le mythe devient frontière. Dans ce cadre, l’Autre n’est plus un partenaire symbolique mais une menace. L’altérité n’est plus structurante mais dissolvante.
Il s’agit d’un nihilisme identitaire :
– il détruit le mythe ouvert ;
– il substitue une fixation identitaire à la narration évolutive.
Ce processus rejoint ce que Cornelius Castoriadis appelait l’« imaginaire institué » qui refuse toute auto-institution critique.
La crise européenne : technocratie et déficit narratif
Le projet européen fut initialement porteur d’un récit fort : paix, réconciliation, dépassement des nationalismes après la Seconde Guerre mondiale. Mais au fil du temps, l’Union européenne est devenue essentiellement un espace de régulation économique. Elle parle le langage des normes, des directives, des marchés. Elle parle peu celui du mythe. Or aucune construction politique ne peut survivre durablement sans récit mobilisateur. Le problème européen n’est pas seulement institutionnel. Il est symbolique.
Le Brexit au Royaume-Uni, la montée des souverainismes en Europe centrale, les tensions identitaires en France et en Allemagne témoignent d’un processus de fragmentation. Quand le récit commun faiblit, les récits locaux se radicalisent. La question européenne devient alors : Peut-on inventer un mythe politique post-national ? Peut-on articuler identité et pluralité sans tomber dans la clôture ?
Vers un récit post-nihiliste ?
Nous sommes pris entre deux impasses :
- Le nihilisme dissolvant (plus de limites, plus de cadre commun).
- Le nihilisme identitaire (fixation autoritaire de l’identité).
Ni l’un ni l’autre ne peuvent fonder un avenir démocratique. Il s’agit donc d’inventer une troisième voie : un récit ouvert, capable de reconnaître la pluralité tout en affirmant des limites communes.
Un récit post-nihiliste devrait intégrer plusieurs dimensions :
- Une conscience écologique partagée (la limite planétaire comme cadre commun).
- Une redéfinition de la souveraineté comme responsabilité.
- Une valorisation du pluralisme culturel sans relativisme absolu.
- Une réinscription du politique dans une temporalité longue.
Il ne s’agirait pas de revenir à un mythe homogénéisant, mais de construire un mythe relationnel.
Vers une reconstruction mythopoétique critique
Au terme de ce parcours, crise des récits modernes, montée des radicalités, tentation du nihilisme, ouverture pluriverselle, une question demeure, plus exigeante que toutes les autres : comment reconstruire sans retomber dans l’illusion d’un fondement absolu ? Comment produire du commun sans produire de l’exclusion ? Comment réhabiliter la puissance symbolique du mythe sans renouer avec ses dérives totalisantes ?
Il ne s’agit plus de restaurer un grand récit unificateur, ni de célébrer la dispersion indéfinie des perspectives. Le défi contemporain est plus subtil : inventer une mythopoétique critique, c’est-à-dire un récit collectif capable de se savoir récit, une orientation commune consciente de sa contingence historique.
Mythe conscient de sa contingence
La modernité s’est construite sur une critique radicale des mythes traditionnels. Elle a dévoilé leurs prétentions à l’universalité, leurs effets d’exclusion, parfois leurs violences. Cette entreprise critique fut nécessaire : elle a permis l’émancipation à l’égard de récits sacralisés qui prétendaient incarner l’ordre naturel ou divin.
Mais cette démystification a produit un paradoxe : en déconstruisant les mythes, elle a fragilisé la possibilité même d’un récit commun. La suspicion généralisée envers toute narration collective a laissé place à un espace symbolique désorienté, où le besoin de sens subsiste sans cadre partagé pour l’accueillir. Or aucune société ne peut durablement se maintenir sans récit structurant. La question n’est donc pas de savoir s’il faut des mythes, mais quel type de mythe peut être compatible avec l’héritage critique de la modernité.
Un mythe conscient de sa contingence ne se présente pas comme vérité éternelle. Il ne prétend pas exprimer l’essence définitive d’un peuple ou d’une civilisation. Il se reconnaît comme construction historique, située, évolutive. Il accepte d’être amendé, discuté, transformé. Cette conscience de la finitude est décisive. Elle empêche la sacralisation du récit. Elle désamorce la tentation autoritaire. Elle rend possible une fidélité lucide : adhérer à un horizon commun tout en sachant qu’il n’est pas absolu. Un tel mythe ne cherche pas à englober la totalité du réel. Il ne vise pas l’unanimité forcée. Il propose une orientation partagée, ouverte à la pluralité des interprétations. Il assume que le commun n’est jamais donné une fois pour toutes, mais toujours à instituer.
Limite, soin, interdépendance
Si une reconstruction mythopoétique est envisageable, elle doit intégrer les conditions historiques qui sont désormais les nôtres. Le XXIᵉ siècle ne peut plus être pensé dans les catégories de l’expansion indéfinie. La crise écologique, la vulnérabilité globale, l’intensification des interdépendances imposent un déplacement profond de l’imaginaire politique.
La première transformation concerne la limite. La modernité industrielle s’est longtemps structurée autour d’un mythe de croissance infinie, d’accumulation sans fin, de maîtrise technique illimitée. Ce mythe s’effrite face aux contraintes biophysiques de la planète. La finitude écologique ne relève plus d’une hypothèse théorique ; elle constitue une donnée concrète. Intégrer la limite dans le récit commun ne signifie pas prôner la privation ou le repli. Il s’agit plutôt de transformer l’imaginaire : passer d’une logique de conquête à une logique d’habitation. La Terre n’est plus un stock de ressources, mais un milieu relationnel dont dépend la continuité de la vie humaine. La limite devient alors condition de possibilité, non obstacle à dépasser.
La seconde transformation concerne le soin. Longtemps relégué à la sphère privée ou considéré comme activité subalterne, le soin apparaît désormais comme principe politique central. Prendre soin, c’est maintenir les conditions d’existence, réparer les vulnérabilités, reconnaître la dépendance constitutive des êtres humains. Dans une société marquée par la performance et la compétition, ériger le soin en principe structurant représente un renversement symbolique. La valeur ne se mesure plus uniquement à la productivité, mais à la capacité de préserver et de soutenir les relations qui rendent la vie possible. Le soin devient ainsi un vecteur de réorientation collective.
Enfin, l’interdépendance s’impose comme horizon ontologique. Les crises sanitaires, écologiques et économiques ont révélé ce que la philosophie relationnelle affirmait depuis longtemps : nul n’existe isolément. Les individus dépendent d’infrastructures invisibles, les sociétés dépendent d’écosystèmes fragiles, les nations dépendent de réseaux globaux. Reconnaître cette interdépendance ne conduit ni à l’effacement des singularités ni à la fusion communautaire. Elle invite à penser une relationalité structurée, où la liberté s’articule à la responsabilité. Un mythe contemporain viable pourrait se construire autour de cette conscience : nous sommes liés, et cette liaison nous oblige.
Institutions narratives
Aucun récit collectif ne peut subsister sans médiations institutionnelles. Les institutions ne sont pas de simples dispositifs techniques ; elles sont des matrices symboliques. Elles donnent forme au commun, elles incarnent les valeurs, elles stabilisent les significations. Dans le contexte actuel, l’une des difficultés majeures tient au fait que nombre d’institutions se sont réduites à des fonctions gestionnaires. Elles administrent, régulent, contrôlent, mais peinent à produire du sens. Le déficit contemporain est aussi narratif.
Repenser les institutions dans une perspective mythopoétique signifie les concevoir comme espaces de narration collective. L’école, par exemple, ne transmet pas seulement des compétences techniques ; elle transmet une mémoire, une histoire, un horizon. Les médias ne se contentent pas d’informer ; ils configurent des représentations du monde. Les assemblées politiques ne produisent pas uniquement des normes ; elles articulent des visions du futur.
Les institutions doivent également devenir des dispositifs de reconnaissance. La pluralité des identités et des trajectoires exige des cadres capables d’accueillir les singularités sans dissoudre l’unité. La reconnaissance ne peut se réduire à la juxtaposition de particularismes ; elle doit s’inscrire dans un horizon commun intelligible.
Enfin, les institutions doivent permettre une véritable participation symbolique. La démocratie ne se limite pas au vote périodique. Elle implique la possibilité, pour les citoyens, de contribuer à la définition du récit collectif, de débattre des orientations, d’assumer les limites partagées. Une démocratie vivante est une démocratie narrative. Elle ne se contente pas d’arbitrer des intérêts ; elle met en discussion les significations.
Conclusion
La reconstruction mythopoétique critique ne propose ni retour nostalgique à un passé idéalisé, ni célébration naïve de la dispersion des récits. Elle assume une tâche plus fragile et plus ambitieuse : produire un horizon commun lucide, ouvert, révisable. Un mythe qui sait qu’il est mythe. Un récit qui accepte sa finitude. Une orientation qui relie sans enfermer.
Face au nihilisme dissolvant et aux replis identitaires, une telle entreprise apparaît comme une condition de survie démocratique. Elle suppose d’intégrer la limite écologique, d’ériger le soin en principe politique, de reconnaître l’interdépendance comme donnée fondamentale de notre condition. Il ne s’agit pas d’abolir la conflictualité, mais de lui donner un cadre symbolique partageable. Il ne s’agit pas d’imposer l’unité, mais de la rendre pensable.
Peut-être est-ce là le véritable enjeu du temps présent : apprendre à habiter lucidement les récits que nous construisons, afin qu’ils demeurent des instruments de liaison plutôt que des armes d’exclusion.
Sources :
- Raphaël Liogier, Khaos : La promesse trahie de la modernité
- Raphaël Liogier, La mondialisation des croyances : la religion post-
- Raphaël Liogier, Souci de soi, conscience du monde : Vers une religion globale ?
- Raphaël Liogier & Dominique Quesada, Manifeste
- Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires