Les sciences humaines ont longuement interrogé la fonction des récits dans la structuration des sociétés humaines. Dans l’Occident moderne, cette orientation s’est progressivement muée en un régime narratif anthropocentré, où l’être humain, individuel et collectif, s’érige en héros permanent de ses propres fictions. La tâche contemporaine de la fiction n’est pas de « réparer le monde », mais de maintenir et de soigner le régime symbolique lui-même, condition de la co-évolution du monde et de la pensée.
le malentendu contemporain sur les récits
À l’heure des effondrements annoncés, les récits sont souvent convoqués comme des remèdes : il faudrait « changer de récit » pour réparer notre rapport au vivant, réconcilier l’humain avec la nature, ou refonder un imaginaire écologique. Cette injonction, aussi généreuse soit-elle, repose sur un présupposé discutable : celui selon lequel les récits auraient pour fonction première d’assurer la concordance entre le collectif humain et son environnement naturel.
Or, l’anthropologie, l’histoire et la psychanalyse culturelle suggèrent une tout autre généalogie. Les récits, loin d’être d’abord des médiateurs entre l’humain et le non-humain, ont été façonnés comme des créateurs d’alliance entre humains : entre vivants et morts, entre générations, entre groupes, entre ordres symboliques concurrents. Ils relèvent moins d’une écologie de la nature que d’une écologie du lien.
Le récit comme technologie d’alliance
Dans de nombreuses sociétés, les mythes, contes et épopées ne visent pas à expliquer le monde naturel mais à instituer des continuités symboliques. Ils tissent des passerelles entre les ancêtres et les vivants, entre les normes et les transgressions, entre l’ordre social et ses marges. Le récit est alors un dispositif de reliance : il ne reflète pas le réel, il le rend habitable.
L’anthropologie structurale a montré que les mythes fonctionnent comme des machines à penser les contradictions, non à les résoudre. Ils permettent au collectif de supporter l’ambivalence du monde sans que celle-ci ne devienne psychiquement destructrice. Le récit ne pacifie pas la nature ; il pacifie la relation entre humains confrontés à l’incertitude, à la finitude et au conflit.
L’Occident moderne et l’avènement du héros humain
Avec la modernité occidentale s’opère un glissement décisif. Les récits se recentrent progressivement sur l’humain comme sujet souverain de l’histoire. L’individu, puis la nation, puis l’humanité comme espèce deviennent les protagonistes exclusifs de la narration. La fiction, la philosophie de l’histoire et plus tard les récits scientifiques participent d’un même mouvement : installer l’humain comme centre de gravité du sens.
Ce régime narratif peut être qualifié de culte de la personnalité étendue. Non plus seulement la glorification de figures héroïques, mais l’auto-célébration permanente de l’humain comme mesure de toute chose. Même lorsque la catastrophe est mise en scène, c’est encore l’humain qui en demeure le héros tragique.
Ce recentrement n’est pas sans coût psychique. En se posant comme maître et garant du sens, l’humain moderne se condamne à une responsabilité écrasante : réparer le monde, sauver la planète, assurer la continuité du vivant. Le récit héroïque devient alors une charge morale intenable.
Fiction et régime symbolique : une approche anthropologique
Du point de vue des sciences humaines cliniques et de l’anthropologie symbolique, la fonction essentielle de la fiction n’est ni descriptive ni prescriptive. Elle est régulatrice. La fiction entretient le régime symbolique, c’est-à-dire l’ensemble des médiations qui permettent à la réalité d’être pensée, dite et transmise sans mettre en péril la vie psychique individuelle et collective.
Lorsque le symbolique s’effondre ou se rigidifie, le réel devient soit insupportable, soit indicible. La fiction intervient alors comme un espace de jeu sérieux : elle crée de la distance sans déni, de la proximité sans fusion. Elle ne répare pas le monde abîmé, elle répare la capacité à le penser.
Ce que la fiction répare (et ce qu’elle ne répare pas)
Il est tentant d’attribuer à la fiction une mission salvatrice : réparer les dégâts du capitalisme, de la technique ou de l’anthropocène. Mais cette attente relève d’une confusion des registres. La fiction ne transforme pas directement le monde matériel ; elle transforme les conditions symboliques de notre rapport au monde.
Ce qu’elle répare, lorsque réparation il y a, c’est le tissu symbolique qui permet au monde et à la pensée de co-évoluer. En restaurant des récits non héroïques, non centrés sur la toute-puissance humaine, la fiction ouvre des espaces où le sens peut circuler sans s’effondrer sur un seul sujet.
Sortir du culte narratif de l’humain ne signifie pas effacer l’humain des récits, mais le désinstaller de sa position hégémonique. Il s’agit de réapprendre à raconter des histoires où l’humain n’est plus le sauveur, ni même toujours le protagoniste principal, mais un acteur parmi d’autres dans des réseaux de relations plus vastes.
Un tel désanthropocentrage n’est pas une humiliation de l’humain, mais un soulagement symbolique. Il permet de redistribuer le sens, d’alléger la charge héroïque, et de rendre à la fiction sa fonction première : maintenir ouvert l’espace où monde et pensée se répondent sans se détruire.
Conclusion : pour une éthique modeste du récit
À l’heure où l’on demande aux récits de sauver ce que les pratiques ont détruit, il est peut-être temps de leur rendre une ambition plus modeste et plus profonde. Les récits ne sont pas des outils de réparation du monde, mais des instruments de soin du symbolique.
En prenant soin du régime symbolique, la fiction ne promet pas la rédemption, mais elle préserve la possibilité d’habiter un monde incertain sans céder à la toute-puissance ni au désespoir. Et c’est peut-être là, discrètement, que réside sa plus haute responsabilité anthropologique.