Refaire du commun : une espérance incarnée

Nous parlons beaucoup du commun, mais souvent comme d’un concept. Or le commun est d’abord une expérience corporelle : celle de se sentir autorisé à exister avec d’autres sans devoir se justifier. Lorsque cette expérience disparaît, quelque chose se fend dans les corps avant même de se briser dans les institutions.

Les sociétés contemporaines ne souffrent pas seulement d’inégalités, mais d’un effondrement des médiations : plus rien ne relie durablement, plus rien ne tient entre les vies. Chacun porte alors son monde à bout de bras, jusqu’à l’épuisement. Le commun ne se reconstruit pas par des systèmes, mais par des cultures du lien.

 

 

La perte du commun : une crise anthropologique

Hannah Arendt écrivait que le monde commun est ce qui se tient entre nous, comme une table autour de laquelle on peut s’asseoir sans se confondre. Or cette table a été renversée. La postmodernité a remplacé l’espace commun par des flux : flux d’informations, de marchandises, d’émotions, de normes. Rien ne tient, tout circule. Cette circulation permanente détruit les lieux de la parole lente, du désaccord habitable, du temps partagé. Le commun n’est pas détruit par la violence, mais par la dissolution.

Privés de médiations, les groupes humains se replient sur des récits moraux simples : les bons contre les méchants, les purs contre les corrompus, les éveillés contre les endormis. Stanley Cohen parlait de panique morale ; on pourrait parler aujourd’hui d’un besoin de clivage pour tenir ensemble quand plus rien ne relie. Mais ces récits ne font pas monde : ils produisent des camps, non des communautés.

Ce qui manque, ce ne sont pas des valeurs, mais des formes : formes d’hospitalité, formes de délibération, formes de transmission, formes de soin. Ivan Illich nommait cela des outils conviviaux : des structures à taille humaine qui permettent aux humains de rester auteurs de leur vie collective. Sans médiations, le commun devient impossible, car il ne se pratique plus.

 

L’élan chrétien : une source enfouie du lien

Avant d’être un système, le christianisme fut une expérience relationnelle radicale : celle d’une dignité qui ne dépend ni du mérite, ni du statut, ni de la pureté. Cette intuition, explosive, a traversé les siècles, souvent contre les institutions qui prétendaient la porter.

Ivan Illich montre que la corruption du christianisme commence lorsque l’amour devient programme, lorsque le soin devient service, lorsque la relation devient fonction. Pourtant, quelque chose résiste : une mémoire du lien gratuit.

Paul Ricoeur parlait d’une éthique de la sollicitude : nous sommes responsables les uns des autres parce que nous sommes déjà liés. Cette dette de vie n’est pas morale, elle est ontologique : nous avons été portés, nourris, accueillis avant de pouvoir nous tenir debout. L’élan chrétien rappelle cette évidence oubliée : personne ne se sauve seul, personne ne se suffit à lui-même.

Chaque fois que l’Église s’est faite pouvoir, elle a trahi cet élan. Mais chaque fois qu’une communauté a soigné, partagé, résisté, cet élan a rejailli : dans les mouvements ouvriers, les monastères hospitaliers, les luttes non violentes, les théologies de la libération, les pratiques d’éducation populaire. L’élan chrétien n’est pas une doctrine : c’est une persistance du lien dans l’histoire.

L’élan chrétien, tel que nous l’entendons ici, n’est pas une identité religieuse à défendre, mais une grammaire du lien. Ivan Illich a montré comment l’Évangile, en se cristallisant en institution, a souvent trahi sa puissance première : celle d’une relation qui libère, d’un visage qui oblige, d’un soin qui précède toute norme.

Cet élan repose sur quelques intuitions anthropologiques simples :

  • la dignité ne se mérite pas,
  • la vulnérabilité est un lieu politique,
  • le pouvoir qui s’absolutise détruit le lien,
  • le don est une force de transformation sociale,
  • la communauté est une pratique, pas un slogan.

Ainsi compris, l’élan chrétien devient traduisible, partageable par des non-croyants, des croyants critiques, des héritiers blessés du religieux.

 

Une culture de gauche : faire monde contre la domination

Le grand malentendu contemporain est de croire que le commun relève de l’administration. On parle de « politiques publiques », de « gouvernance », de « dispositifs », comme si le monde pouvait être tenu par des procédures. Or la gestion ne produit pas du commun : elle évite les conflits, elle neutralise les récits, elle transforme les citoyens en usagers. Cornelius Castoriadis rappelait que toute société vivante est une institution imaginaire du monde. Elle crée des significations partagées, des récits fondateurs, des gestes symboliques. Lorsque ces significations disparaissent, il ne reste que la technique, et avec elle la solitude politique. Une culture de gauche commence là : dans le refus de laisser la vie être réduite à un problème à résoudre.

Jacques Ellul et, plus récemment, Barbara Stiegler ont montré que la domination moderne n’est plus seulement autoritaire : elle est adaptative. On exige des corps qu’ils s’ajustent sans cesse, qu’ils apprennent à survivre dans un monde qu’ils n’ont pas choisi. Le commun exige l’inverse : du temps, de la lenteur, de l’habitation. Il suppose des lieux où l’on peut rester, parler, se tromper, recommencer. Là où tout va vite, rien ne se lie. Refaire du commun, c’est donc résister à l’urgence comme mode de gouvernement.

L’autonomie n’est pas l’indépendance. Elle est, comme le disait Castoriadis, la capacité d’un collectif à se donner ses propres règles en les discutant. Elle suppose des institutions ouvertes, fragiles, révisables, mais surtout habitées. Une culture de gauche rejoint ici le projet d’autonomie : elle refuse la soumission, mais aussi l’abandon. Elle parie sur la capacité des humains à prendre soin d’eux-mêmes ensemble.

 

Traduire sans trahir : dépasser le religieux

Dépasser le religieux ne signifie pas l’abolir, mais le désenclaver. Le soin, l’hospitalité, le pardon, la création, la gratitude sont des gestes anthropologiques avant d’être religieux. Ils deviennent spirituels lorsqu’ils sont partagés, lorsqu’ils ouvrent un espace plus grand que soi. Roland Gori parle d’une politique du soin, contre la normalisation de l’humain. Cette politique ne se décrète pas : elle se vit dans les institutions, les écoles, les hôpitaux, les lieux d’accueil, là où la vie est fragile. La laïcité du soin n’est pas une neutralisation : c’est une hospitalité sans condition.

L’espérance n’est pas une promesse de salut, mais une fidélité au possible. Paul Ricoeur parlait d’une espérance fragile, qui ne ferme pas l’histoire, mais la maintient ouverte. Cette espérance peut être portée par des croyants ou des athées, car elle ne dépend pas d’un dogme, mais d’un engagement dans le lien.

Le commun a besoin de récits pour exister. Sans contes, sans mythes, sans poèmes, il se dessèche. Walter Benjamin rappelait que le narrateur est celui qui transmet une expérience, pas une information. La poésie sociale, les récits de luttes, les histoires minuscules sont autant de manières de repeupler le monde de sens. Ils ne disent pas ce qu’il faut faire, mais ils donnent envie d’habiter ensemble.

 

Pratiques du commun : là où le monde recommence

Le commun recommence toujours quelque part : dans une cuisine partagée, un jardin collectif, une assemblée improvisée, un atelier de réparation, un groupe de parole. Ces lieux sont modestes, mais ils sont instituants. Les rituels laïques, de deuil, de célébration, de réparation, redonnent une épaisseur au temps. Ils marquent les passages, soignent les ruptures, rappellent que la vie est relation. Contre l’économie de l’extraction, se lèvent des économies du lien : coopératives, communs, mutuelles, monnaies locales, circuits courts, entraide. Elles ne sont pas des alternatives marginales, mais des laboratoires anthropologiques. Elles rappellent que l’économie est une manière de dire ce qui compte.

Le commun ne renaît pas dans les discours, mais dans les formes de vie :

  • lieux d’hospitalité et tiers-lieux du quotidien,
  • coopératives, communs, économies de la relation,
  • rituels laïques de passage, de deuil, de réparation,
  • pédagogies critiques et éducation populaire,
  • soin collectif face à l’épuisement,
  • récits, contes, poésies qui redonnent épaisseur au monde.

Ces pratiques ne sont pas marginales : elles sont préfiguratives. Elles montrent que d’autres mondes ne sont pas seulement possibles, mais déjà en train de naître. Les résistances les plus profondes sont souvent silencieuses. Elles passent par des gestes de soin, des récits transmis, des attentions minuscules. Ce sont des résistances sensibles : elles refusent la brutalité du monde sans se brutaliser elles-mêmes. Le conte, la poésie, le chant, la parole partagée sont des actes politiques lorsque tout tend à séparer.

 

Persévérer ensemble

Refaire du commun n’est pas un projet à réussir, mais une pratique à continuer. Il ne s’agit pas de sauver le monde, mais de l’empêcher de devenir inhabitable. Une culture de gauche, inclusive et post-religieuse, ne promet rien d’autre que cela : tenir ensemble ce qui veut se séparer, soigner ce qui se brise, raconter ce qui relie. Et peut-être est-ce là, aujourd’hui, le plus subversif des gestes : continuer à faire monde, doucement, obstinément, ensemble.