Il existe, à travers les siècles, une ligne de feu discrète mais persistante au cœur du christianisme : celle d’un refus des logiques de puissance au nom de l’Évangile vécu dans sa nudité. François d’Assise et les penseurs de l’anarchisme chrétien, tels que Léon Tolstoï ou Jacques Ellul, s’inscrivent dans cette tension. Mais comment transposer cette radicalité dans un monde où la domination n’est plus seulement personnelle (le seigneur, l’évêque), mais systémique (l’État bureaucratique, le capitalisme financier, les algorithmes de surveillance) ? Où la pauvreté n’est plus un choix, mais une condamnation structurelle ? Où la non-violence se heurte à des violences diffuses, presque invisibles (l’exploitation écologique, la précarité administrative, la guerre des récits) ?
La transposition : de la pauvreté volontaire à la désappropriation collective
François d’Assise fait de la pauvreté un dépouillement existentiel : « Ne prenez rien pour la route » n’est pas une métaphore, mais une règle de vie. Aujourd’hui, cette injonction se heurte à un paradoxe : dans nos sociétés, tout est possession, même ce qui n’a pas de prix (les données personnelles, l’attention, le temps). Comment désapprendre cette logique sans tomber dans l’ascétisme individualiste, qui ne fait que reproduire, sous une autre forme, la logique de la performance (Byung-Chul Han, La Société de la fatigue) ?
Pistes concrètes :
- Les communs comme pauvreté partagée : La désappropriation franciscaine trouve un écho contemporain dans les communs, ces ressources gérées collectivement (jardins partagés, logiciels libres, habitats groupés). Ici, la pauvreté n’est plus un renoncement solitaire, mais une réinvention du lien : on ne possède pas la terre, on en prend soin ensemble. Comme le note Bernard Lahire, nos désirs sont socialement construits et les communs permettent de reconfigurer ces désirs autour de la coopération plutôt que de l’accumulation.
- L’économie du don et du contre-don : Marcel Mauss a montré que les sociétés traditionnelles fonctionnaient sur des logiques de réciprocité, et non d’échange marchand. Des initiatives comme les systèmes d’échange local (SEL) ou les monnaies complémentaires réactivent cette logique. La pauvreté évangélique y devient une pratique de la gratuité : on donne sans attendre de retour immédiat, mais en confiance que le lien social suffit à assurer la survie.
- La décroissance comme désaliénation : Les travaux de Serge Latouche prolongent la critique franciscaine de la possession. Mais là où François agissait par conversion intérieure, la décroissance propose des politiques publiques (revenu universel, taxation des héritages, réduction du temps de travail). Problème : comment éviter que ces mesures ne deviennent de simples ajustements du système, sans en remettre en cause les fondements (la croissance comme horizon indépassable) ?
Risque d’anachronisme : La pauvreté franciscaine était choisie dans un monde où la survie matérielle était assurée par la communauté monastique. Aujourd’hui, la précarité est subie, et la désappropriation peut devenir une violence supplémentaire si elle n’est pas accompagnée de filets sociaux. Comme le note Miguel Benasayag, la radicalité ne peut être abstraite : elle doit s’ancrer dans les conditions réelles des sujets.
La non-violence comme résistance poétique : désarmer par l’art et le rituel
Saint François allant à la rencontre du sultan Malik al-Kamil en pleine croisade incarne une non-violence active : il ne nie pas le conflit, mais le dépasse par une présence qui est à la fois politique et esthétique. Aujourd’hui, cette intuition trouve des échos dans des pratiques qui utilisent l’art, la poésie ou le rituel comme outils de désarmement symbolique.
Exemples de transposition :
- L’art comme interruption du flux capitaliste : Les actions poétiques du collectif Les Utopiques (ex. : distribuer des poèmes dans le métro) ou les interventions urbaines de Banksy créent des micro-fractures dans l’ordre néolibéral. Comme le note Jacques Rancière (Le Partage du sensible), l’art n’est pas un simple ornement : il reconfigure notre perception du monde, et donc nos possibilités d’action.
- Les rituels comme réenchantement du commun : Les marches pour le climat, les veillées funèbres pour les migrants noyés en Méditerranée, ou les cérémonies de réparation (comme celles organisées par des communautés autochtones au Canada) sont des rituels politiques. Ils transforment la colère en deuil collectif, et la dénonciation en engagement symbolique. Le rituel est un langage du lien : il permet de nommer l’innommable (la violence, la mort, l’injustice) et de réinventer des solidarités.
- La poésie comme arme de résistance : Des poètes utilisent le langage pour désarmer les récits dominants. Leur poésie n’est pas un refuge, mais une offensive symbolique : elle dénaturalise les catégories de la guerre, de la frontière, de la propriété. Comme le note Édouard Glissant, la poésie est une pensée du divers : elle permet de penser ensemble ce que le système sépare (le local et le global, l’individu et le collectif).
Limite : Ces pratiques restent souvent marginales, voire folkloriques. Comment passer de l’événement poétique à une transformation durable ? Comment éviter que l’art ne devienne un alibi pour les institutions (ex. : les entreprises qui financent des résidences d’artistes pour verdir leur image) ?
Différences et nuances : entre obéissance et critique, une tension à habiter
comment articuler la radicalité évangélique avec les luttes politiques sans tomber dans le moralisme ou le repli spirituel ?
L’obéissance comme paradoxe créateur : traverser les institutions sans s’y soumettre
François ne cherche pas à abolir l’Église, mais à la traverser autrement. Cette posture rejoint les arts de faire : des pratiques qui détournent les structures dominantes sans les affronter frontalement. Aujourd’hui, cette intuition inspire des mouvements comme :
- Les Églises locales en résistance : Des communautés chrétiennes (ex. : La Maison Verte à Paris, L’Arche de Jean Vanier) réinventent des espaces de fraternité au cœur des villes. Elles ne rejettent pas l’institution, mais la réorientent vers l’accueil des exclus (SDF, migrants, personnes handicapées).
- Les zones à défendre (ZAD) : À Notre-Dame-des-Landes, des militants mêlent spiritualité (rituels païens, prières, cercles de parole) et lutte politique. Leur radicalité n’est pas anti-institutionnelle, mais post-institutionnelle : ils expérimentent des formes de vie alternatives ici et maintenant, sans attendre une révolution hypothétique.
- Les monastères urbains : Des initiatives comme Les Murs à Pêches (Montreuil) ou La Vie Nouvelle (Lyon) proposent des retraites laïques où l’on apprend à ralentir, à partager, à créer. Ces lieux ne sont ni des églises ni des partis, mais des laboratoires de réenchantement.
Problème : Ces pratiques restent fragiles. Comment éviter qu’elles ne deviennent des niches pour privilégiés (ceux qui ont le temps et les moyens de « se retirer du monde ») ? Comment les articuler avec des mouvements de masse (syndicats, partis, associations) ?
La critique anarchiste : une radicalité désenchantée ?
Tolstoï et Ellul développent une critique explicite des institutions, là où Saint François agit par contagion symbolique. Mais cette critique peut devenir austère, voire moralisatrice : elle dénonce plus qu’elle ne propose. Comment éviter que la radicalité évangélique ne se réduise à une posture de pureté, coupée des réalités sociales ?
Pistes pour une critique enchantée :
- L’humour comme arme subversive : Des collectifs comme Les Yes Men ou Le Gorafi utilisent la satire pour désacraliser le pouvoir. Leur radicalité n’est pas sérieuse : elle joue avec les codes de la domination pour en révéler l’absurdité. Comme le note Byung-Chul Han (La Société de la transparence), l’humour est une résistance par l’opacité : il crée des zones de flou où le pouvoir ne peut plus s’exercer.
- Le care comme pratique politique : Les travaux sur le care montrent que le soin n’est pas une affaire privée, mais une question politique. Des mouvements comme Les Colibris, extinction rébellion ou Alternatiba intègrent cette dimension : ils ne se contentent pas de critiquer le système, ils prennent soin des personnes et des écosystèmes ici et maintenant.
- La spiritualité comme ressource de lutte : Des figures comme Vandana Shiva (écoféminisme) montrent que la spiritualité peut être un levier de résistance. Leur approche n’est pas désincarnée : elle lie mystique et militantisme, prière et action directe.
Conclusion : pour une radicalité évangélique incarnée et poétique
Au-delà de leurs convergences et de leurs écarts, François d’Assise et l’anarchisme chrétien pointent vers une même urgence : désencombrer le christianisme de ce qui l’alourdit pour retrouver une relation vivante, incarnée, réenchantée au monde. Mais cette radicalité ne peut être transposée telle quelle : elle doit être réinventée à l’aune des défis contemporains.
Trois principes pour une transposition féconde
- L’ancrage dans le concret : La radicalité évangélique ne peut être abstraite. Elle doit s’incarner dans des pratiques locales (communs, SEL, ZAD) qui transforment ici et maintenant les rapports de domination.
- L’articulation des échelles : Ni repli communautaire ni révolution globale, mais des expérimentations qui relient le micro (le quartier, la famille) et le macro (les institutions, les mouvements sociaux).
- Le réenchantement comme résistance : La poésie, l’art et le rituel ne sont pas des ornements, mais des outils de lutte. Ils permettent de désarmer les récits dominants et de réinventer des solidarités.
Les limites de l’enchantement : éviter la fuite dans le poétique
La joie franciscaine est une force, mais elle peut aussi devenir une faiblesse si elle se coupe des luttes politiques. Comment éviter que la poésie sociale ne devienne une fuite hors du réel ?
- En assumant la conflictualité : Le réenchantement n’est pas une dénégation des conflits, mais une autre manière de les vivre. Comme le note Miguel Benasayag la résistance ne peut être pure : elle doit composer avec les contradictions du monde.
- En liant l’intime et le politique : La radicalité évangélique ne se joue pas seulement dans les grandes causes, mais aussi dans les petits gestes (le soin, l’écoute, la création). Comme l’écrit Edgar Morin, tout est lié : la transformation personnelle et la transformation sociale sont indissociables.
- En acceptant l’imperfection : Saint François lui-même a échoué (son ordre a été récupéré par l’Église, ses disciples ont parfois trahi son idéal). La radicalité n’est pas une pureté, mais une tension : elle se vit dans l’entre-deux, entre le rêve et la réalité, entre la critique et l’espérance.
« Le monde est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page », écrivait saint Augustin. La radicalité évangélique, aujourd’hui, est une invitation au voyage : non pas un programme politique, mais une manière d’habiter le monde comme on écrit un poème avec rigueur et grâce, colère et tendresse.
Comme le note Raphaël Liogier, nos sociétés sont saturées de récits de peur (la guerre des civilisations, l’effondrement écologique). La voie franciscaine propose un contre-récit : celui d’un monde où la fraternité n’est pas un idéal lointain, mais une expérience vécue ici, maintenant, avec ceux qui nous entourent.