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Culture & Sagesse : De Cape et de Crocs

Il y a quelque chose qui commence doucement, presque imperceptiblement, quand on ouvre les premières pages de De Cape et de Crocs. Un renard français vêtu de rouge croise un loup espagnol vêtu de noir, et on se dit : c’est juste une parodie amusante de cape et d’épée. Mais très vite, on réalise que cette légèreté est une porte. Derrière elle s’offre une sagesse qui ne prétend pas à la solennité, mais qui vous touche parce qu’elle se fait oublier dans le rire.

Créée par Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou, cette bande dessinée nous rappelle une vérité simple : le rire peut être plus vrai que le sérieux. Il y a quelque chose de lucide dans le fait de rire ensemble de ce qui nous domine.

 

 

Armand et Lope : deux manières d’habiter le monde

Armand Raynal de Maupertuis est un renard français, flamboyant, généreux jusqu’à l’imprudence. Il croit aux grandes causes, aux gestes spectaculaires, à la possibilité de transformer le monde par la vaillance et l’amour. C’est un idéaliste qui n’a jamais vraiment grandi, et il en tire une forme de grâce involontaire.

Don Lope de Villalobos y Sangrin, lui, est un loup espagnol au flegme aristocratique. Il ne croit à rien, ou du moins feint de ne croire à rien, avec une constance si parfaite qu’on ne sait plus où finit l’apparence et où commence la réalité. Il agit comme si le monde était déjà écrit, et que seule la dignité du geste comptait.

Mais voilà le miracle : ces deux-là s’aiment. Pas malgré leurs différences, mais par elles. Leur amitié ne résout rien, ne nivelle rien. Elle persiste dans la friction, dans les répliques mordantes, dans cette fidélité qui n’a d’autre fondement que la libre décision de rester ensemble. C’est une sagesse de la complémentarité sans fusion, une preuve que deux tempéraments opposés peuvent se renforcer mutuellement sans jamais chercher à s’uniformiser.

Dans un temps où la société nous pousse constamment à nous conformer, à nous entourer de gens qui nous ressemblent, cette amitié-là chuchote quelque chose d’autre : l’autre peut te déranger, te contrarier, t’épuiser parfois, et c’est précisément pour cela que ta fidélité aura du poids.

 

L’humour comme regarder en face

Quand Armand débarque quelque part avec ses idées généreuses, les autorités locales, les nobles, les institutions établies commencent à paniquer. Parce qu’il est honnête. Pas par vertu morale particulière, mais parce qu’il ne sait pas être autrement. Et puis Lope arrive, avec son sourire glacial, ses répliques qui tuent à distance, son art de saboter délicatement sans jamais lever la voix. Ensemble, ils démantèlent l’ordre établi non pas en le combattant, mais en le mettant face à sa propre absurdité.

C’est là que le rire devient lucide. Ce n’est pas un rire qui fuit la réalité. C’est un rire qui la regarde en face et dit : j’ai vu ton jeu, je sais comment tu fonctionnes, et je vais rester ici malgré tout. Il y a une forme de résistance tranquille dans cet humour-là, une refus de prendre l’ordre des choses au sérieux sans renoncer à le dénoncer.

 

Une sagesse qui invite plutôt qu’elle n’affirme

De Cape et de Crocs ne prêche rien. Elle ne vous explique pas comment vivre. Elle vous prend par la main et vous fait marcher à côté d’Armand et de Lope, à travers l’Europe, vers la lune, sur les mers, dans des châteaux impossibles et des villes qui n’ont jamais existé. Et quelque part dans cette promenade, presque sans que vous le remarquiez, quelque chose s’est déplacé en vous.

En côtoyant ces deux personnages qui rient d’eux-mêmes en même temps qu’ils se battent pour des causes improbables, on apprend ce que c’est que de vivre avec légèreté sans être cynique, que la fidélité n’exige pas l’uniformité, que voir clair sur le monde ne signifie pas qu’on doit l’abandonner.

C’est peut-être ça, la plus grande sagesse de cette œuvre : elle comprend que la transformation n’arrive pas par les discours, mais par la compagnie. En restant quelques heures en bonne compagnie, on apprend ce que c’est que de vivre avec grâce, avec cette élégance qui ne renonce jamais à rire d’elle-même. On rentre chez soi légèrement changé, comme on l’est toujours après avoir passé du temps avec quelqu’un qui compte vraiment.

Et puis il y a cette acceptation des contradictions qui court tout au long de la série. Armand ne deviendra jamais pragmatique. Lope ne deviendra jamais idéaliste. Mais en acceptant chacun d’être ce qu’il est, quelque chose de plus beau émerge : une forme de confiance qui ne demande pas à l’autre de changer pour mériter d’être aimé. C’est une sagesse rare, dans nos mondes fractionnés où on nous demande toujours de nous optimiser, de nous adapter, de nous rendre utiles.

De Cape et de Crocs offre autre chose. Elle offre le droit de rester inutile. De rester généreusement idéaliste, ou magnificement détaché, ou simplement là, ensemble, à construire des aventures qui ne serviront à rien d’autre qu’à être vécues. Et c’est en acceptant cette inutilité qu’on respire enfin.

Voilà une raison de la lire. Pas pour trouver des réponses définitives aux grandes questions, mais pour passer du temps avec deux amis attachants qui savent que la vie vaut la peine d’être vécue.