Il existe des pensées qui ne cherchent pas à convaincre, mais à déplacer. Celle de Jacques Ellul appartient à cette famille rare. Elle ne propose ni programme, ni solution, ni horizon rassurant. Elle ouvre une faille dans l’évidence du monde moderne. Et c’est peut-être dans cette faille que la poésie sociale trouve sa source.

 

Juriste, sociologue, théologien, Ellul développe une œuvre singulière, à la croisée de la critique sociale et de la méditation spirituelle. On l’a souvent qualifié d’anarchiste. Lui-même, dans Anarchie et christianisme, assume explicitement une telle position, mais à une condition décisive, ne jamais en faire une identité, ni une idéologie. Car chez Ellul, l’anarchie n’est ni un drapeau ni un programme. Elle est une exigence intérieure. Une manière de vivre dans un monde saturé de pouvoirs, sans jamais leur accorder une légitimité absolue.

La poésie sociale, si elle veut être autre chose qu’une esthétique du lien, se tient sur cette même ligne de crête. Elle ne peut pas être seulement une célébration du « faire ensemble ». Elle est aussi, nécessairement, une manière de ne pas consentir à ce qui déshumanise.

 

 

Une anarchie sans utopie, une poésie sans illusion

Ellul se distingue radicalement des traditions anarchistes classiques en refusant les systèmes clos. Il ne croit ni à la révolution salvatrice, ni à l’avènement d’une société sans pouvoir. Le pouvoir, pour lui, est une donnée tragique de l’histoire humaine. Mais cette lucidité peut entrer en tension avec certains imaginaires contemporains du lien social. Car vouloir « retisser » peut parfois glisser vers une forme d’idéalisation, comme si le lien était en soi un bien, indépendamment de ses conditions. Or, Ellul nous oblige à une vigilance plus rude. Tous les liens ne libèrent pas. Certains aliènent, normalisent, capturent.

La poésie sociale, pour rester fidèle à sa promesse, ne peut ignorer cela. Elle doit discerner. Edgar Morin nous rappelle que toute relation est à la fois source d’autonomie et de dépendance. Ivan Illich souligne que les institutions, même bien intentionnées, finissent par produire l’inverse de ce qu’elles promettent (La convivialité). Ainsi, retisser du lien ne suffit pas. Il faut se demander, quel lien, pour qui, et dans quelles condition. La poésie sociale rejoint ici Ellul lorsqu’elle cesse d’être un projet harmonisant pour devenir une attention aux tensions du réel.

 

Une liberté située, des gestes minuscules, une poétique de l’écart

Mais une difficulté majeure apparaît, toutes les existences ne disposent pas des mêmes marges pour résister. La poésie sociale, si elle reste attentive au réel, ne peut être une pratique réservée à ceux qui ont du temps, du capital culturel, ou une sécurité matérielle.

C’est ici que la rencontre avec Ellul devient exigeante. La liberté n’est pas un état. Elle est une pratique située. Un cadre peut ralentir son rythme numérique. Un travailleur précaire, lui, invente d’autres formes d’écart. Une aide-soignante qui reste quelques minutes de plus auprès d’un patient. Un livreur qui échange quelques mots avec un autre, rompant l’isolement organisé. Un employé qui refuse une humiliation, même discrètement. Ces gestes ne sont pas spectaculaires. Mais ils portent une dimension profondément poétique, au sens fort, ils recréent du sens là où tout tend à se mécaniser. La poésie sociale pourrait être définie ainsi, non pas comme production de beauté, mais comme création d’écarts dans les logiques dominantes. Miguel Benasayag parle de « situations », des lieux où quelque chose de vivant persiste (La santé à tout prix). Jean-Philippe Pierron évoque une « fragilité active ». Ellul, sans utiliser ces mots, pointe la même direction, ne pas être totalement pris.

 

La technique, et la nécessité d’une poésie incarnée

Dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Ellul décrit un monde où l’efficacité devient la norme ultime. Mais ce monde est inégalement habitable. Certains peuvent choisir de se déconnecter. D’autres dépendent des dispositifs techniques pour vivre, travailler, exister administrativement. Dans ce contexte, la poésie sociale ne peut être une simple invitation à ralentir ou à se reconnecter au vivant. Elle doit devenir une pratique située de détournement, d’appropriation, parfois de ruse.

Un travailleur social qui utilise un outil numérique pour recréer de la relation. Un collectif qui transforme un espace contraint en lieu de parole. Un individu qui introduit du gratuit dans un univers marchand. Ivan Illich nous met en garde contre les outils qui dépassent certains seuils. Ellul montre que la technique tend à s’autonomiser. La poésie sociale, ici, pourrait être comprise comme une manière d’habiter la technique sans s’y dissoudre. Non pas sortir du monde, mais y créer des interstices vivables.

 

Retisser, oui, mais comme condition de résistance

On pourrait croire que la pensée d’Ellul conduit à une forme de retrait. Ce serait une erreur. Retisser du lien n’est pas seulement un horizon désirable. C’est, dans de nombreuses situations, une condition de possibilité de la résistance. Une personne isolée, surtout en situation de précarité, ne peut durablement tenir une position de non-consentement. La poésie sociale prend alors une dimension profondément politique, au sens anthropologique.

Créer des espaces où l’on peut parler, partager, s’entraider. Permettre à des individus de ne pas être seuls face aux logiques de domination. Rendre possible des refus qui, autrement, seraient trop coûteux. Une caissière qui s’organise avec ses collègues. Un réseau d’entraide qui permet de refuser certaines contraintes. Un lieu où l’on peut élaborer une parole critique.

Raphaël Liogier décrit une hypermodernité marquée par la désaffiliation (La guerre des civilisations n’aura pas lieu). Edgar Morin insiste sur la nécessité de « relier » (La Méthode). Mais Ellul nous rappelle que ce lien doit rester libre, non capturé, non absolutisé. La poésie sociale, si elle tient ensemble ces exigences, devient plus qu’un projet, une pratique de la liberté partagée.

 

Le risque silencieux, quand la poésie sociale devient dispositif

C’est ici qu’une vigilance supplémentaire s’impose, et peut-être la plus inconfortable. Car ce que la poésie sociale cherche à ouvrir peut aussi être récupéré. Ellul nous a appris à nous méfier non seulement des institutions dominantes, mais de la manière dont toute initiative humaine tend à se structurer, se stabiliser, puis se retourner. Ce qui naît comme écart peut devenir méthode. Ce qui était vivant peut devenir reproductible. Ce qui résistait peut être intégré. Une institution peut promouvoir la « poésie sociale » comme outil de cohésion. Une entreprise peut mobiliser le « lien » pour renforcer l’adhésion et la productivité. Une politique publique peut instrumentaliser la participation pour mieux faire accepter des contraintes déjà décidées. Dans Propagandes, Ellul montre que les sociétés modernes excellent à intégrer la critique pour se renforcer. Ivan Illich parlerait ici de « contre-productivité », lorsque les outils censés libérer finissent par enfermer. La poésie sociale n’échappe pas à ce risque.

Elle peut devenir label. Elle peut devenir compétence. Elle peut devenir injonction à créer du lien, y compris là où les conditions matérielles continuent de se dégrader. Et c’est là que la critique doit se retourner sur elle-même. La poésie sociale ne peut se définir uniquement par ses intentions. Elle doit interroger ses effets, ses usages, ses récupérations. Qui la porte, et dans quel cadre ? Au service de quoi ? Avec quelles marges réelles de conflictualité ?

Car une poésie sociale sans possibilité de dire non, sans capacité à introduire du dissensus, risque de devenir un simple adoucisseur du réel. Une esthétique du supportable.

 

Conclusion, une poésie sous tension

L’anarchie selon Ellul n’est ni un idéal, ni une identité. Elle est une tension située. La poésie sociale, si elle s’en inspire réellement, ne peut être une simple esthétique du lien ou de la douceur. Elle devient une pratique exigeante. Ne pas consentir totalement. Créer des écarts, même infimes. Retisser des liens qui rendent ces écarts habitables. Mais aussi, veiller à ce que ces liens ne soient pas capturés, normalisés, instrumentalisés.

Dans un monde saturé de solutions, elle réintroduit la question. Dans un monde d’efficacité, elle redonne place à la présence.  Et peut-être que là se joue l’essentiel. Non pas transformer le monde dans son ensemble. Mais empêcher, ici et là, qu’il se referme complètement.

Faire de chaque interstice un lieu de vie. Et garder vivante cette exigence, que même nos propres tentatives de libération ne deviennent pas de nouvelles formes d’enfermement.