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Culture & Sagesse : Sillage

Il y a des œuvres qui divertissent, il y en a d’autres qui, sans le revendiquer bruyamment, déposent en nous une inquiétude féconde. Sillage, la série de Jean-David Morvan et Philippe Buchet, appartient à cette seconde catégorie. Sous les couleurs flamboyantes du space opera, sous les carapaces extraterrestres et les vaisseaux titanesques, se cache une méditation d’une actualité troublante sur ce que signifie être humain quand on a perdu le monopole de l’humanité.

Car c’est bien cela, l’hypothèse de départ de Sillage, une seule humaine, Nävis, perdue dans une flotte immense rassemblant des milliers d’espèces. Cette solitude paradoxale, cette humanité minoritaire, presque anecdotique dans l’économie galactique du récit, constitue un formidable laboratoire anthropologique pour penser notre propre condition contemporaine. Car nous aussi, à notre façon, nous vivons cette expérience de dissolution, non pas dans une flotte extraterrestre, mais dans des systèmes techniques, économiques et informationnels qui nous dépassent et nous recomposent sans notre consentement plein et entier.

 

 

Le système et l’anomalie

La Flotte, dans Sillage, n’est pas un simple décor, elle est un système d’une redoutable cohérence, qui classe les espèces, hiérarchise les fonctions, distribue les rôles selon une logique d’efficacité globale. On y retrouve, presque trait pour trait, ce que Jacques Ellul décrivait dans Le Système technicien comme l’avènement d’une rationalité auto-suffisante, qui ne se justifie plus par des fins mais par sa propre cohérence opératoire. Elle absorbe la diversité pour la transformer en ressource organisationnelle, une machine à intégrer l’altérité en la vidant de son étrangeté.

Et c’est précisément là que Nävis dérange. Elle n’entre dans aucune case prévue. Elle pose des questions que le système ne prévoit pas, elle s’attache là où il faudrait rester opérationnel, elle doute là où il faudrait obéir. On pourrait dire, en suivant Ellul, qu’elle est ce grain de sable dans l’engrenage technicien, non par volonté de sabotage, mais simplement parce qu’elle reste fidèle à une forme d’humanité qui résiste à sa propre instrumentalisation.

 

Contre l’adaptation totale

Cette résistance n’est jamais théorisée par le personnage, elle est vécue, incarnée, presque malgré elle. Barbara Stiegler, dans Il faut s’adapter, a montré comment notre modernité néolibérale a fait de l’adaptation permanente une injonction anthropologique majeure, il faudrait sans cesse s’ajuster, se flexibiliser, optimiser ses compétences pour rester compétitif dans un monde darwinien généralisé. Cette injonction, on la retrouve dans la Flotte, où chaque espèce doit trouver sa place fonctionnelle, sa spécialisation utile à l’ensemble.

Nävis résiste à cela, non par posture idéologique, mais par une forme de fidélité à elle-même qui confine à l’entêtement. Elle n’optimise pas sa relation au monde, elle l’habite. Elle ne cherche pas la performance, elle cherche la compréhension, et cette distinction est capitale pour notre époque, car nous confondons trop souvent ces deux postures. Comprendre quelque chose ou quelqu’un, ce n’est pas le catégoriser efficacement, c’est accepter d’être modifié par cette rencontre.

 

La résonance contre l’accélération

Cette lenteur de Nävis, cette disponibilité à ce qui échappe aux cadres, trouve un écho saisissant dans le concept de résonance développé par Hartmut Rosa. Pour le sociologue allemand, notre modernité tardive se caractérise par une accélération généralisée qui produit paradoxalement une forme d’aliénation au monde, nous allons plus vite, nous accumulons plus d’expériences, mais nous entrons de moins en moins en résonance véritable avec ce qui nous entoure. Nous consommons le monde plutôt que de le rencontrer.

Nävis, elle, entre en résonance. Elle parle aux espèces qu’elle croise non pas pour les cataloguer mais pour tisser avec elles une relation qui la transforme, elle ne maîtrise jamais totalement les situations, elle s’y expose. Nous disposons d’une puissance de connexion inédite dans l’histoire humaine, et pourtant nous n’avons peut-être jamais été aussi peu en résonance avec ce qui nous entoure, humains compris. Sillage, sans le formuler explicitement, nous invite à interroger cette confusion entre connexion et relation, entre information et rencontre.

 

Une écologie du lien plutôt qu’un humanisme abstrait

Il serait cependant erroné de faire de Nävis une sainte laïque incarnant un humanisme désincarné et moralisateur. Elle se trompe, elle blesse parfois, elle agit dans l’incertitude et doit ensuite réparer ce qu’elle a abîmé, une dimension d’autant plus manifeste que les tomes plus récents de la série la font évoluer, gagner en assurance, parfois s’éloigner de cette porosité première, ce qui complexifie encore la figure sans jamais tout à fait la démentir. Cette dimension est essentielle, car elle éloigne Sillage de tout angélisme où l’ouverture à l’autre serait une simple affaire de bonne volonté.

Jean-Philippe Pierron, dans Je est un nous, propose une piste féconde pour comprendre cette complexité, l’identité ne serait jamais un donné stable mais un tissage permanent, qui se noue précisément dans l’épreuve du dissemblable. Nävis ne devient elle-même qu’à travers ses rencontres, y compris les plus conflictuelles, y compris celles où elle échoue. Ce n’est pas un humanisme du surplomb moral, c’est une écologie du lien, où l’identité se construit dans l’interdépendance assumée, avec ses risques, ses erreurs, ses réparations nécessaires.

 

La robustesse plutôt que la résilience optimisée

Cette capacité à intégrer l’échec, l’imprévu, la bifurcation, trouve un écho remarquable dans les travaux d’Olivier Hamant sur la robustesse du vivant. Le biologiste montre comment les systèmes vivants les plus durables ne sont pas ceux qui optimisent chaque paramètre pour une performance maximale, mais ceux qui conservent une forme de variabilité, d’inefficacité apparente, qui leur permet précisément de s’adapter aux chocs imprévisibles.

Nävis incarne cette robustesse bien plus que la résilience au sens managérial du terme, qui suppose un retour rapide à la normale après le choc. Elle n’a pas de plan de continuité, elle a une disponibilité foncière à ce qui advient, un organisme poreux, capable d’accueillir en elle le trouble sans s’effondrer, mais aussi sans chercher à l’éliminer trop vite. Cette porosité contraste violemment avec la logique de la Flotte, qui cherche justement à minimiser l’incertitude par la classification systématique, quand c’est précisément cette obsession du contrôle qui rend les grands systèmes fragiles à long terme.

 

Vers une critique douce de notre imaginaire contemporain

Ce que Sillage nous propose, en creux, sans jamais le théoriser explicitement, c’est une critique profonde de notre imaginaire techno-solutionniste contemporain. Nous rêvons d’un monde parfaitement interconnecté, où chaque individu serait relié à tous les autres par des réseaux toujours plus performants. Mais cette hyperconnexion, comme le suggère implicitement la Flotte omnisciente, risque précisément de produire l’inverse de ce qu’elle promet, une homogénéisation du divers, une perte de la singularité irréductible au profit d’une gestion optimisée de la diversité.

Raphaël Liogier parlerait peut-être ici d’un individualisme paradoxal, où la multiplication des connexions numériques s’accompagne d’un appauvrissement des relations réellement transformatrices, nous sommes hyperconnectés et pourtant terriblement seuls. Nävis, elle, refuse cette hyperconnexion superficielle au profit d’une rencontre lente, incertaine, potentiellement transformatrice.

 

Conclusion, réapprendre à être affectés

La sagesse ultime que nous livre Sillage, dans le silence cosmique de ses vaisseaux et de ses rencontres improbables, tient peut-être en une formule simple mais exigeante, il nous faut réapprendre à être affectés. Non pas seulement informés par le monde, mais véritablement touchés par lui. Non pas seulement efficaces dans nos interactions, mais présents à ce qui advient.

Cette leçon résonne avec une urgence particulière aujourd’hui, alors que nos existences se trouvent chaque jour davantage médiatisées par des interfaces qui prétendent nous connecter mais qui, souvent, nous éloignent de l’expérience directe de l’altérité. Habiter le monde, nous suggère finalement Sillage, ce n’est pas le maîtriser mais accepter d’y être étranger, encore et encore, pour continuer à être surpris, transformé, vivant.