Déviance, radicalité, extrêmes : comprendre pour ne pas enfermer, agir sans simplifier

Il est tentant, face à la radicalité politique, religieuse ou idéologique, de chercher une cause simple, un coupable évident, une faille à corriger. Ce réflexe rassure. Il simplifie. Il donne prise. Mais il participe souvent à ce que nous prétendons combattre.

Car ce que nous appelons « pensée déviante » ou « extrême » n’est pas une anomalie isolée. C’est un phénomène relationnel. Une cristallisation où se nouent des trajectoires individuelles, des structures sociales et un moment historique donné.

Autrement dit : ce n’est pas seulement une dérive. C’est aussi un symptôme. Mais un symptôme de quoi ? Pas seulement de la société. Aussi de notre manière, profondément humaine, de tenir à nos récits.

 

 

Une écologie de la radicalité : penser en termes de coproduction

Dans l’esprit d’Edgar Morin, il faut ici refuser les causalités linéaires pour entrer dans une pensée de la complexité. La radicalisation comme toute forme de déviance, émerge à l’intersection de trois dynamiques :

  • Des trajectoires individuelles singulières
    Aucune radicalisation ne ressemble parfaitement à une autre. Derrière les discours homogénéisants, on trouve des histoires faites de fractures, de quêtes de sens, de désirs de reconnaissance ou de cohérence. Bernard Lahire nous rappelle que chaque individu est pluriel : ce n’est pas une essence « radicale » qui s’exprime, mais une configuration particulière de dispositions activées dans un contexte donné.

  • Des structures sociales inégalitaires ou disqualifiantes
    Sentiment d’injustice, déclassement, invisibilisation : autant de terrains fertiles pour des récits radicaux qui promettent clarté, dignité ou revanche. Mais attention : ces facteurs ne déterminent pas mécaniquement la radicalisation. Ils ouvrent des possibles, sans les imposer.

  • Un contexte historique saturé de tensions et de récits concurrents
    Nous vivons une époque de fragmentation du sens (Raphaël Liogier), où les grands récits communs se fissurent. Dans ce vide, les idéologies radicales offrent souvent des grilles de lecture simples, totales, presque apaisantes par leur cohérence. La radicalité devient alors une tentative, parfois désespérée de réenchanter un monde perçu comme chaotique.

 

 

Une faille dérangeante : nous ne pensons pas toujours ce que nous croyons penser

« Je sais pourquoi j’ai fait ce choix. » Cette phrase nous semble évidente. Elle suppose une continuité entre décision, conscience et justification. Pourtant, certaines expériences viennent fissurer cette évidence.

En 2005, Petter Johansson et Lars Hall demandent à des participants de choisir entre deux visages. À leur insu, le choix est inversé. La plupart ne détectent rien. Mais surtout : ils justifient ce « choix » avec précision, sincérité, conviction. Ils ne mentent pas. Ils deviennent les auteurs d’une décision qui n’a pas été la leur. Le phénomène se reproduit avec des goûts, puis avec des opinions morales (2012). Des individus défendent alors des positions opposées aux leurs, sans s’en apercevoir. Ce point est décisif : Nous pouvons ressentir comme nôtre ce qui ne l’est pas ; nous pouvons argumenter sincèrement une position que nous n’avons pas choisie : et en la défendant, nous pouvons finir par la rendre réellement nôtre.

Leon Festinger l’avait déjà entrevu avec la dissonance cognitive : nous ajustons nos croyances pour maintenir une cohérence interne. Michael Gazzaniga parle d’un « interprète » cérébral qui fabrique après coup des récits cohérents. Mais ici, l’enjeu est plus radical : la cohérence n’est pas seulement un outil de pensée elle est une nécessité psychique. Et parfois, une contrainte.

 

Des structures sociales inégalitaires ou disqualifiantes

Sentiment d’injustice, déclassement, invisibilisation : ces expériences constituent des terrains propices à l’émergence de récits radicaux. Mais elles n’agissent pas seules. Elles rencontrent ce besoin de cohérence. Un récit radical ne fait pas qu’expliquer le monde : il vient stabiliser une expérience intérieure instable. Il donne une place. Il réduit l’ambiguïté. Il transforme une tension en évidence. Et plus il est investi, plus il devient difficile de le remettre en question, non seulement socialement, mais psychiquement.

 

Un contexte historique saturé de tensions et de récits concurrents

Nous vivons une époque de fragmentation du sens (Raphaël Liogier). Les grands récits se fissurent. Les cadres communs s’effritent. Dans cet espace, les idéologies radicales offrent des grilles de lecture simples, totales, presque apaisantes. Mais leur force tient à une dynamique cumulative :

Plus un récit permet de tenir,
plus il devient nécessaire.
Plus il devient nécessaire,
plus il devient difficilement contestable.

La radicalité devient alors une tentative parfois désespérée de réenchanter un monde perçu comme chaotique.

 

Le piège de l’étiquetage : produire ce que l’on combat

Dans ce contexte, la théorie de l’étiquetage garde toute sa force critique. Qualifier un individu de « radical », « extrémiste » ou « déviant », c’est parfois figer une dynamique encore réversible. C’est transformer une trajectoire en identité. Erving Goffman (Stigmate) a montré que le stigmate enferme. Howard Becker (Outsiders) qu’il peut structurer une « carrière ».

Mais ici, un effet supplémentaire apparaît :  L’étiquetage vient renforcer un mécanisme déjà présent : la nécessité de cohérence. Être nommé, c’est être assigné. Être assigné, c’est devoir tenir une position. Tenir une position, c’est la renforcer. Ainsi, ce que la société désigne peut se consolider intérieurement.

 

Pourquoi certaines dynamiques s’emballent ?

Toutes les formes de radicalité ne deviennent pas extrêmes. Certaines s’intensifient, d’autres s’éteignent. Pourquoi ?

On observe souvent une combinaison de mécanismes :

  • La fermeture des espaces de reconnaissance : lorsque les voies d’expression légitimes sont perçues comme inaccessibles ou inefficaces.
  • L’intensification des bulles sociales : groupes homogènes qui renforcent les croyances sans contradiction.
  • La simplification du réel : adhésion à des récits totalisants qui éliminent la complexité au profit de certitudes.
  • La rupture relationnelle : isolement progressif des liens non-radicaux.

David Graeber nous inviterait ici à voir que même les formes les plus dures de radicalité contiennent une aspiration : celle d’exister, de compter, de faire monde.

 

Comment enrayer ces dynamiques sans renforcer ce que l’on combat ?

C’est ici que l’enjeu devient profondément politique et anthropologique. Il ne s’agit pas seulement de « déradicaliser », mais de transformer les conditions qui rendent certaines radicalités attractives et persistantes.

  1. Réouvrir des espaces de conflictualité vivable
    Une société saine n’est pas une société sans conflit, mais une société où les conflits peuvent s’exprimer sans basculer dans la rupture. Castoriadis parlait d’une démocratie comme auto-institution permanente : lorsque cet espace se ferme, les radicalités se durcissent.

  • Restaurer des formes de reconnaissance non conditionnelles
    Reconnaître une personne ne signifie pas valider ses idées. Mais sans reconnaissance minimale, toute parole alternative risque de se durcir en opposition totale.

  • Travailler les récits plutôt que seulement les comportements
    Les idéologies radicales sont puissantes parce qu’elles racontent des histoires cohérentes.
    Il ne suffit pas de déconstruire : il faut proposer d’autres récits, plus ouverts, plus complexes, mais aussi habitables.

  • Maintenir des liens, même fragiles
    La rupture totale est souvent le point de non-retour. Dans l’esprit du « tisserand » d’Abdennour Bidar, il s’agit de préserver des fils, même ténus, entre les individus et le tissu social.

  • Cultiver la complexité comme compétence collective
    Apprendre à vivre avec l’incertitude, à tolérer les contradictions, à penser sans réduire.
    Ce travail est autant éducatif que culturel.

Mais peut-être faut-il ajouter une vigilance plus intime : Créer des espaces où il devient possible de ne pas être immédiatement cohérent. Où l’on peut hésiter sans se trahir. Où une position peut se transformer sans s’effondrer.

 

 

Conclusion : une fragilité commune

La tentation est grande de vouloir éradiquer la radicalité. Mais elle exprime aussi quelque chose de profondément humain : notre besoin de cohérence, de sens, de continuité. Et c’est peut-être là le point le plus inconfortable : Ce qui peut nous enfermer… est aussi ce qui nous permet de tenir. Nous ne sommes pas seulement face à un problème extérieur. Nous sommes pris dans les mêmes mécanismes. Alors, peut-être que la première transformation n’est pas de corriger, mais de reconnaître cette fragilité partagée.

Comme un tisserand qui sait que trop tendre un fil le casse, et que trop le relâcher défait le tissu, il s’agit d’apprendre un geste plus subtil : tenir sans rigidifier, relier sans enfermer.

 

De la cause politique à l’idéologie : ne pas confondre la blessure et le pansement