De la performance à la robustesse : pour une refondation anthropologique

Depuis le rapport Meadows (1972), qui annonçait les limites biophysiques de la croissance, les sociétés industrielles persistent dans un modèle fondé sur l’optimisation, la performance et l’accélération. Cette persistance n’est pas seulement économique : elle est anthropologique.

C’est dans ce contexte qu’intervient la proposition d’Olivier Hamant : substituer au paradigme de la performance celui de la robustesse du vivant. Mais cette substitution ne relève pas d’un simple ajustement technique ; elle engage une transformation profonde de notre rapport au monde.

Dans quelle mesure la robustesse, telle que pensée par Olivier Hamant, peut-elle constituer un principe opératoire pour refonder nos institutions à l’ère de l’Anthropocène, sans être récupérée ou neutralisée par les logiques dominantes ?

 

Olivier Hamant est un chercheur français en biologie et biophysique. Il s’inspire de ses travaux pour prôner un modèle de société qui s’inspire du vivant, et dont les principes soient en conséquence guidés par la recherche de la robustesse plutôt que par celle de la performance. 

 

La robustesse du vivant : une critique ontologique de l’optimisation

  1. Une redéfinition du vivant contre le modèle mécaniste

Chez Hamant, la robustesse désigne la capacité d’un système à maintenir ses fonctions malgré les perturbations. Mais cette définition biologique ouvre sur une critique plus large : le vivant n’est pas une machine optimisable.

Georges Canguilhem rappelait déjà que le vivant est normatif : il ne s’adapte pas passivement, il produit ses propres normes (Le normal et le pathologique).

Dans cette perspective :

  • l’imperfection devient fonctionnelle
  • la variabilité devient structurante
  • l’erreur devient ressource

La robustesse est ainsi une propriété émergente de systèmes complexes, au sens d’Edgar Morin (Introduction à la pensée complexe), où l’ordre et le désordre coexistent.

 

  1. La performance comme pathologie moderne

L’opposition robustesse/performance ne doit pas être comprise comme une simple divergence de stratégies, mais comme une tension entre deux régimes anthropologiques.

La performance repose sur :

  • la prévisibilité
  • la maximisation
  • la réduction de l’incertitude

Or, comme le montre Hartmut Rosa (Accélération), cette logique produit une désynchronisation du monde et une aliénation croissante. Exemple emblématique : l’hôpital public français. La tarification à l’activité (T2A) a transformé le soin en flux optimisé, réduisant les marges. Résultat : une incapacité structurelle à absorber les crises (COVID-19, tensions hospitalières persistantes jusqu’en 2026). Ce système est performant en régime stable, mais fragile en régime instable.

 

La robustesse comme principe politique : promesses et ambiguïtés

Les nuées d’étourneaux offrent une magnifique illustration du vivant afin de rendre compte de la progression du changement. Ils se déplacent d’un coup à droite et d’un coup à gauche. Qui a le choix de tourner ? Ce sont toujours les oiseaux qui se trouvent à la périphérie du groupe. Au centre de la nuée, les oiseaux ne perçoivent que leurs voisins, ils sont aveugles au monde, tandis que ceux qui se trouvent à la périphérie sont préoccupés par les variations extérieures. Une règle toute simple nous est enseignée : tout système évolue en fonction de ses marges, de sa périphérie. Ce qui concerne une nuée d’oiseaux, s’applique également aux systèmes biologiques et aux systèmes sociaux.

L’histoire a vu de nombreux empires s’effondrer en raison de quelque chose qui s’est produit à la marge. Si l’on souhaite saisir les signaux faibles du monde à venir, il est nécessaire d’observer ce qui se déroule à la périphérie. Ce que l’on observe, c’est la présence de petits paysans qui se consacrent à l’agroécologie, au tout réparable, à l’habitat participatif, des éléments qui vont dans le sens de la robustesse, qui proviennent de la périphérie et qui vont contaminer le centre et le faire évoluer. Cette contamination commence à se manifester. Lorsqu’on passe de la performance à la robustesse, tout est inversé, y compris le prix des objets, et c’est ainsi que l’on peut nourrir la justice sociale.

  

  1. S’inspirer du vivant : une heuristique féconde mais risquée

Hamant propose d’importer les logiques du vivant dans l’organisation sociale :

  • redondance
  • décentralisation
  • lenteur
  • diversité

Ces principes se retrouvent dans plusieurs expérimentations contemporaines :

  • Agroécologie : diversité des cultures, résilience écologique
  • Low-tech : sobriété technologique
  • Habitat participatif : gouvernance distribuée

Ces dispositifs incarnent une robustesse réelle, mais restent souvent :

  • marginalisés
  • économiquement fragiles
  • socialement situés

 

  1. Le piège du naturalisme et de la marginalité

Il convient ici de nuancer. S’inspirer du vivant ne signifie pas : naturaliser le social. Toutes les marges ne sont pas désirables. Certaines sont des zones d’exclusion. Jean-Philippe Pierron insiste sur l’importance d’une éthique du vivant située, qui ne sacralise pas la nature mais interroge les conditions concrètes d’existence.

 

  1. Robustesse vs résilience : une ligne de fracture politique

La résilience, aujourd’hui largement mobilisée, est ambivalente.

Elle peut devenir une injonction à :

  • s’adapter à l’inacceptable
  • absorber les chocs sans transformation structurelle

Cynthia Fleury alerte sur cette dérive : la résilience peut servir à normaliser la violence systémique. Hamant propose alors une rupture plus radicale : la robustesse ne consiste pas à “tenir”, mais à reconfigurer les conditions du bien vivre.

 

Conditions d’opérationnalisation : vers des institutions robustes

Le passage à la robustesse ne peut se faire sans transformation institutionnelle. C’est ici que la plupart des approches échouent.

  1. Éducation : apprendre à habiter l’incertitude

Le système éducatif actuel reste structuré par la performance :

  • standardisation
  • compétition
  • optimisation des parcours

Une éducation robuste impliquerait :

  • valorisation de l’erreur
  • apprentissage de la coopération
  • réintégration du vivant

Expérimentations :

  • pédagogies Freinet
  • écoles démocratiques
  • tiers-lieux éducatifs

Mais enjeu central : éviter une ségrégation sociale de ces modèles.

 

2. Institutions : vers des structures “respirantes”

une institution robuste :

  • est polycentrique
  • accepte le conflit
  • maintient des marges de manœuvre

Exemples :

  • conventions citoyennes
  • budgets participatifs
  • gouvernances locales hybrides

Mais condition essentielle : préserver une part d’indétermination, sans quoi la robustesse se rigidifie.

 

Conclusion : habiter la limite, une politique du vivant

La robustesse, telle que pensée par Olivier Hamant, ne constitue ni une utopie naïve ni une simple réforme technique. Elle ouvre une voie exigeante : celle d’une politique de la limite habitée.

À rebours du mythe moderne de la maîtrise, elle implique :

  • une acceptation de l’incertitude
  • une réduction volontaire de la puissance
  • une revalorisation des interdépendances

Mais cette transformation ne peut être décrétée. Elle doit émerger de pratiques situées, toujours fragiles, toujours menacées de récupération. Comme une forêt qui pousse sans plan, mais non sans logique.

 

 

Pour aller plus loin : 

vous trouverez des ressources ici 👉 larobustesse.org