La pathologisation contemporaine opère un triple effacement : épistémique, en disqualifiant certaines expériences comme savoirs ; subjectif, en réduisant les individus à des objets de gestion clinique ; normatif, en neutralisant la capacité des sujets et des collectifs à produire, discuter et transformer leurs propres normes de vie. En s’appuyant sur la philosophie de la norme (Canguilhem), la théorie du biopouvoir (Foucault), l’anthropologie clinique et les épistémologies critiques, on va tenter de montrer que la pathologisation est un dispositif de gouvernement du vivant qui agit simultanément sur le sens, l’existence et la normativité.
Introduction : effacer le savoir, le sujet… et la norme
Les analyses critiques de la pathologisation ont montré son pouvoir de normalisation des conduites et de médicalisation du social. Toutefois, ces critiques restent incomplètes si elles ne prennent pas en compte une dimension centrale : la pathologisation ne produit pas seulement des sujets normalisés, elle détruit leur capacité à instituer des normes.
Nous proposons ainsi de penser la pathologisation comme un triple effacement :
- épistémique (perte du statut de savoir),
- subjectif (perte du statut de sujet),
- normatif (perte du pouvoir de créer et négocier des normes de vie).
Ce troisième niveau permet de comprendre pourquoi la pathologisation ne se contente pas d’opprimer : elle dépossède les vivants de leur puissance de variation, condition même de la santé au sens de Canguilhem.
Effacement épistémique : disqualifier les savoirs situés
l’injustice épistémique est le tort fait à quelqu’un en tant que sujet de connaissance. La pathologisation constitue une forme particulièrement violente de cette injustice : elle discrédite a priori la parole du sujet au nom de son statut diagnostique. Le patient devient un informateur peu fiable de sa propre expérience. Son récit est constamment suspecté d’être un effet du trouble. Ainsi, la pathologisation ne se contente pas de décrire ; elle désautorise. Elle retire aux sujets la possibilité de nommer leur monde, d’interpréter leur souffrance, et de participer à la production de savoirs légitimes. L’effacement épistémique est ainsi une désappropriation du sens : le sujet n’est plus autorisé à produire de l’interprétation, seulement à fournir des données.
Effacement subjectif : réduire le vivant à une fonction
L’effacement subjectif désigne un processus par lequel le sujet est progressivement réduit à un ensemble de fonctions, de déficits ou de scores. Il ne s’agit plus seulement de ne pas être cru, mais de ne plus être reconnu comme sujet. Dans les dispositifs contemporains de santé mentale, l’individu est invité à s’auto-surveiller, à se corriger, à s’ajuster à des normes de fonctionnement. Le langage du trouble remplace celui du conflit, du désir ou du tragique. Cette transformation entraîne ce que l’on pourrait appeler une dé-subjectivation thérapeutique : le sujet n’est plus porteur d’une histoire, mais d’un protocole. On retrouve ici la critique de Roland Gori : la clinique devient un espace d’effacement de la singularité au profit de la conformité. Le soin n’accompagne plus un sujet, il optimise une conduite.
Effacement normatif : confisquer la puissance de faire norme
L’effacement normatif désigne le processus par lequel les sujets ne sont plus reconnus comme capables de produire leurs propres normes de vie. La pathologisation impose une norme extérieure, présentée comme objective, universelle, scientifique, et donc indiscutable. Or, comme le rappelle Canguilhem, la santé n’est pas conformité à une norme, mais capacité à en instituer de nouvelles face aux variations du milieu. Pathologiser, c’est précisément nier cette plasticité normative du vivant : toute variation devient un écart, toute invention une anomalie. Dans les dispositifs contemporains, la norme n’est plus débattue : elle est incorporée (auto-évaluation, auto-surveillance, auto-correction). L’effacement normatif se manifeste alors comme une dépolitisation radicale du soin : les sujets n’ont plus à discuter la norme, seulement à s’y adapter.
Normalisation et effacement normatif : du soin à la gouvernance
L’effacement normatif est le cœur du biopouvoir contemporain. Il ne s’agit plus de contraindre, mais de faire intérioriser une norme unique de fonctionnement : autonomie performante, adaptabilité, gestion émotionnelle, productivité psychique. Ce processus transforme la clinique en espace de gouvernement des conduites, où la souffrance devient un défaut d’ajustement, et non un signal critique du monde social. L’effacement normatif rend alors toute contestation illégitime, puisqu’elle est immédiatement requalifiée comme résistance au soin, déni ou trouble.
Effacement normatif et colonialité : l’imposition d’une norme unique du vivant
L’effacement normatif opère également à l’échelle globale. Les normes occidentales de subjectivité (autonomie individuelle, rationalité instrumentale, contrôle de soi) sont universalisées, tandis que d’autres manières de faire norme, rituelles, communautaires, spirituelles, poétiques, sont disqualifiées comme archaïques ou pathologiques. La pathologisation devient ainsi un instrument de mononormativité coloniale, effaçant la pluralité des régimes de normativité du vivant.
Pour une clinique de la restitution normative : soin, conflit et invention
Résister à l’effacement normatif implique de repenser le soin comme lieu de production de normes plutôt que comme espace d’application. Une clinique du sujet vivant accepte que les normes soient négociées, discutées, parfois refusées. Dépathologiser, ce n’est pas supprimer toute norme, mais rendre leur élaboration aux sujets eux-mêmes. Le soin devient alors un travail de réinvention normative, un espace de conflictualité créatrice, et non un dispositif d’adaptation.
Le regard psychiatrique comme matrice des effacements
Par « regard psychiatrique », il ne s’agit pas de désigner les praticiens, mais un régime de visibilité et d’intelligibilité hérité de la modernité clinique (Foucault). Ce regard repose sur une opération fondatrice : séparer le trouble de son monde, isoler le sujet de ses relations, de son histoire et de ses conflits, afin de rendre la souffrance objectivable, mesurable et comparable. Ce regard est d’abord une épistémologie : il postule que le réel psychique doit être vu de l’extérieur, à travers des catégories expertes, et non compris de l’intérieur comme expérience vécue. C’est cette épistémologie qui rend possible les trois effacements.
Le regard psychiatrique transforme la parole en symptôme. Ce qui est dit n’est plus reçu comme une interprétation du monde, mais comme un indice du trouble. Ainsi, le sujet cesse d’être un sujet de connaissance : le savoir légitime est déplacé vers l’observateur.
Ce regard fonctionne selon une logique asymétrique :
- le patient exprime,
- le psychiatre interprète,
- le diagnostic tranche.
L’effacement épistémique est donc directement produit par cette structure du regard : voir, c’est déjà savoir à la place de l’autre.
Le regard psychiatrique est un regard objectivant : il découpe, classe, compare, standardise. En isolant des comportements, il efface l’épaisseur de l’expérience et transforme le sujet en cas, en profil, en trouble. Dans cette perspective, le sujet n’est plus un être en relation, mais un ensemble de fonctions à corriger. L’effacement subjectif découle donc du fait que le regard psychiatrique ne voit pas un sujet, mais une déviation. Ce regard est profondément anti-narratif : il remplace l’histoire par l’étiologie, le sens par la causalité, le drame par le protocole.
Enfin, le regard psychiatrique impose une norme unique sous couvert de neutralité scientifique. Ce qui est présenté comme description est en réalité prescription silencieuse : fonctionner, s’adapter, réguler ses émotions, être autonome, performant, cohérent. Le regard psychiatrique ne reconnaît pas que la norme est une construction ; il la naturalise. Dès lors, toute tentative du sujet de produire ses propres normes est interprétée comme résistance, déni, ou symptôme. L’effacement normatif est ainsi l’effet ultime de ce regard : il retire aux vivants le droit de faire autrement.
Le regard psychiatrique comme regard de gouvernement
Ce regard ne soigne pas seulement : il gouverne. Il est l’un des instruments majeurs du biopouvoir contemporain, car il permet de transformer les conflits sociaux, politiques et existentiels en troubles individuels. Il ne voit plus des sujets en souffrance dans un monde violent, mais des individus inadaptés à un monde supposé neutre. Le regard psychiatrique devient alors un regard de pacification, au sens politique : il neutralise la conflictualité en la pathologisant.
Critiquer le regard psychiatrique ne signifie pas refuser tout soin, mais refuser une monopole du regard. L’anthropologie clinique, la psychanalyse, la phénoménologie, les approches communautaires et les savoirs expérientiels proposent d’autres régimes de visibilité : des regards qui écoutent avant de classer, qui reconnaissent avant de corriger, qui laissent le sujet faire sens.
Passer d’un regard psychiatrique à un regard clinique du vivant, c’est passer :
- de l’objectivation à la relation,
- de la norme à la normativité,
- du symptôme au sens,
- de la gestion à la rencontre.
La pathologisation comme violence narrative : confisquer le droit de raconter
Dans les traditions phénoménologiques, herméneutiques et anthropologiques, le sujet n’existe pas indépendamment de sa capacité à se raconter. L’identité est narrative : nous ne sommes pas seulement des organismes, mais des histoires en cours, prises dans des mondes de sens, de relations et de conflits. Toute clinique est donc, implicitement ou explicitement, un travail sur le récit : écouter, transformer, reconfigurer une histoire vivable. Lorsqu’un dispositif de soin empêche ce travail, il exerce une violence non pas sur le corps seulement, mais sur l’être même du sujet.
On peut définir la violence narrative comme le processus par lequel un sujet est privé de la possibilité de produire, maintenir ou transformer le récit de son expérience, au profit d’un récit dominant, expert, normatif, qui s’impose à lui comme seul récit valide.
La pathologisation est une violence narrative parce qu’elle :
- remplace le récit vécu par une étiologie,
- substitue une histoire clinique à une histoire existentielle,
- transforme une parole en symptôme,
- impose une intrigue unique : celle du trouble à corriger.
Le sujet n’est plus auteur de son récit, il en devient le personnage secondaire.
L’effacement épistémique est une violence narrative parce qu’il détruit la crédibilité du récit du sujet. Ce que le sujet raconte n’est plus un savoir sur le monde, mais un matériau à interpréter par un autre. Le regard psychiatrique saisit le récit pour le neutraliser : il l’extrait de sa cohérence, le fragmente, le traduit en catégories. Le récit n’est plus un espace de sens, mais un gisement de symptômes. C’est une expropriation narrative.
Effacement subjectif : le sujet sans histoire
L’effacement subjectif est la forme la plus radicale de violence narrative : le sujet cesse d’avoir une histoire propre. Il est défini par un diagnostic, un trouble, un pronostic. Dans les dispositifs contemporains, on demande souvent au patient de raconter uniquement ce qui confirme le trouble. Tout ce qui déborde, révolte, critique sociale, dimension spirituelle, créativité, refus, est retraduit comme résistance ou déni. Le récit devient alors circulaire et clos : quoi que le sujet dise, cela confirme le diagnostic. Il n’y a plus de sortie narrative possible.
L’effacement normatif est une violence narrative collective. Il empêche l’émergence de récits alternatifs sur ce que signifie vivre bien, vivre autrement, vivre ensemble. La pathologisation impose un récit unique de la vie réussie : autonome, performante, émotionnellement régulée, productive. Les récits dissidents, poétiques, spirituels, communautaires, politiques, sont disqualifiés comme irréalistes, infantiles ou pathologiques. La violence narrative devient alors une violence culturelle : certains récits ont droit d’exister, d’autres non.
Résister à la violence narrative : clinique du récit, clinique du vivant
Résister à cette violence ne consiste pas à refuser toute narration, mais à pluraliser les récits. Une clinique émancipatrice est une clinique qui rend au sujet la capacité :
- de raconter autrement,
- de réécrire son histoire,
- de faire conflit avec les récits dominants,
- de produire des contre-récits vivables.
La dépathologisation est alors un geste narratif : restituer le droit d’auteur du récit de soi.
Conclusion : pour une éthique du soin située et une clinique du vivant
Les analyses développées dans cet article ont montré que la pathologisation, lorsqu’elle devient un regard hégémonique, opère une violence multiple : épistémique, subjective, normative et narrative. Elle ne réduit pas seulement la souffrance à un trouble, elle déplace le soin hors du réel, hors de la culture, hors des mondes vécus. Face à cette dépossession, les travaux de Miguel Benasayag et de Tobie Nathan permettent de réinscrire la clinique dans une éthique du soin située, c’est-à-dire un soin ancré dans les conditions concrètes, symboliques et relationnelles de l’existence.
Pour Benasayag, la tâche du soin n’est pas de réparer des individus défaillants, mais d’aider des sujets à tenir dans un monde qui ne tient pas. Le réel n’est pas un obstacle à contourner, mais un milieu à habiter, traversé de conflits, d’incertitudes et de limites irréductibles. Une éthique du soin située commence ainsi par l’acceptation de cette vulnérabilité du monde : elle renonce aux promesses de maîtrise pour accompagner des formes de vie possibles, locales, fragiles, mais vivantes.
Tobie Nathan, quant à lui, rappelle que l’on ne soigne jamais un individu abstrait, mais toujours un sujet inscrit dans une écologie culturelle. La culture n’est pas un décor, mais une force agissante : elle fournit des récits, des figures, des gestes, des alliances grâce auxquels la souffrance peut être contenue, transformée, partagée. En restaurant le cadre culturel du sujet, la clinique ethnopsychiatrique résiste à l’effacement normatif et épistémique produit par la pathologisation, et redonne au soin sa dimension relationnelle et symbolique.
C’est dans ce point de rencontre entre réel et culture que peut se déployer ce que nous appelons une clinique du vivant : une clinique qui ne cherche pas à normaliser, mais à soutenir la puissance d’exister, même dans des conditions adverses. Cette clinique reconnaît que la souffrance n’est pas toujours un dysfonctionnement, mais souvent une réaction juste à un monde injuste, et qu’elle porte en elle une forme de savoir sur ce monde. Écouter la souffrance, c’est alors déjà entrer dans une politique du soin.
Cette clinique du vivant est indissociable d’une résistance sensible. Résister, ici, ne signifie pas s’opposer frontalement, mais préserver des formes de sens, de relation et de narration contre les logiques de réduction. Chaque fois qu’un soin permet à un sujet de raconter autrement, de faire norme autrement, de vivre autrement, il constitue un acte de résistance. Une résistance discrète, incarnée, quotidienne, mais profondément politique.
Ainsi, l’éthique du soin située n’est pas seulement une éthique de l’attention : elle est une éthique de la co-présence, de l’écoute des mondes, de la reconnaissance des cultures et des récits. Elle implique de renoncer à l’universalité abstraite pour faire place à la pluralité des manières d’habiter le vivant. Face à la violence narrative de la pathologisation, cette clinique ne guérit pas en effaçant, mais en rendant la vie à nouveau racontable, partageable et habitable.
sources
- Canguilhem. Le normal et le pathologique.
- Foucault. Naissance de la clinique.
- Gori, Roland. La fabrique des imposteurs. L’assujettissement psychique par les tests et les classifications.
- White. Narration et thérapie : Repenser les pratiques thérapeutiques
- Bruner. Comment les histoires nous aident à penser
- Nathan. Qu’est-ce que la maladie mentale ? Introduction à l’ethnopsychiatrie.
- Nathan. Le livre des maîtres et des écoles : Une anthropologie du soin.
- Nathan. Médecines d’ailleurs : Une anthropologie des conduites thérapeutiques.
- Latour. Enquête sur les modes d’existence.
- Illich. La convivialité.