Et si nous n’étions jamais des individus séparés, mais des nœuds vivants dans une trame commune ?
À partir de la notion de « concrescence » développée par Miguel Benasayag, cet article explore une autre manière de penser le réel, non plus comme un ensemble d’unités isolables à optimiser, mais comme une étoffe où chaque fil ne tient que par les autres. Il s’agit d’interroger nos mythes contemporains, l’autonomie, la performance, l’optimisation, pour esquisser une autre exigence, celle de retisser patiemment le lien social plutôt que de le réparer pièce par pièce.
La concrescence chez Miguel Benasayag, ou l’étoffe vivante du réel
Chez Miguel Benasayag, la notion de « concrescence » agit comme un fil discret mais tenace qui vient défaire les illusions dominantes de notre époque. Empruntée en partie à la philosophie du processus, notamment à Alfred North Whitehead, cette idée désigne le fait que toute réalité se constitue dans et par des relations. Rien n’existe d’abord comme une unité close qui entrerait ensuite en interaction, mais tout émerge d’un tissage, d’une coalescence, d’un devenir partagé. On pourrait dire que le réel ne se donne jamais comme une pierre déjà taillée, il se donne comme une rivière, toujours en train de creuser son lit tout en étant façonnée par lui.
Ainsi, l’être humain n’est pas une entité isolée qui se suffirait à elle-même, un atome autonome doté d’une intériorité souveraine. Il est une concrescence vivante, un nœud de relations biologiques, sociales, historiques et symboliques. Il ne « possède » pas ces relations, il en est le produit toujours en cours. Comme l’écrit Benasayag dans Le cerveau augmenté, l’humain est « inscrit dans des milieux » et ne peut être compris hors de ces milieux.
Ce déplacement est décisif. Il rompt avec une vision mécanique du monde, héritée de la modernité industrielle, où les entités seraient séparables, analysables indépendamment, puis recomposables comme les pièces d’une machine. À l’inverse, la concrescence affirme que le réel est processus, dynamique, irréductiblement relationnel. Il n’est pas un stock d’objets mais une trame en transformation continue, une tapisserie qu’on ne peut lire qu’en reculant suffisamment pour voir l’ensemble des fils qui se répondent.
On retrouve ici une proximité avec Hartmut Rosa, pour qui le rapport au monde ne peut être réduit à une logique d’appropriation ou de contrôle, mais relève d’une « résonance ». De même, Barbara Stiegler montre comment la modernité libérale a construit un idéal d’adaptation individuelle qui nie cette dimension relationnelle et située du vivant (Il faut s’adapter). Cette convergence n’est pas un hasard, elle dessine une même famille de pensée, soucieuse de retisser ce que l’époque défait.
Défaire le mythe de l’individu autonome
La concrescence vient d’abord s’opposer frontalement au mythe de l’individu autonome. Ce mythe, profondément ancré dans nos institutions et nos imaginaires, suppose que chacun serait maître de lui-même, libre de ses choix, indépendant de son environnement. C’est peut-être là que réside une des vigilances les plus utiles pour quiconque cherche à porter un projet de transformation sociale, quand un projet se présente comme visant à « rendre les personnes autonomes », il vaut la peine de se demander si l’on ne reconduit pas, malgré soi, ce même mythe qu’on cherche à défaire.
Or, pour Benasayag, cette représentation est non seulement fausse, mais dangereuse. Elle produit une culpabilisation diffuse, si je suis autonome, alors mes échecs ne dépendent que de moi, et elle invisibilise les déterminations multiples qui traversent nos existences. Dans La singularité du vivant, il insiste sur le fait que le vivant est irréductible à des fonctions isolables. Il est toujours pris dans des milieux, dans des interdépendances. L’individu n’est pas premier, il est secondaire, il est ce qui émerge d’un champ relationnel.
Jean-Philippe Pierron, dans Vivre de paysage ou l’impensé de la raison, prolonge cette intuition en montrant que l’humain est un « être de milieu », façonné par des paysages, des pratiques, des attachements. L’autonomie pure est une abstraction, un mythe opératoire au service d’un certain modèle économique. Repenser la société suppose donc de substituer à l’idéal d’autonomie celui d’interdépendance assumée, non comme une faiblesse à corriger, mais comme la condition même de toute vie digne de ce nom.
Une ontologie du vivant contre la fragmentation
La concrescence engage ensuite une critique plus large de la fragmentation du réel. Notre époque tend à découper le monde en unités simples, manipulables, optimisables. Cette logique, que Jacques Ellul analysait déjà comme celle du « système technicien » repose sur l’idée que tout peut être isolé, mesuré, contrôlé.
Mais cette réduction échoue à saisir ce qui fait la richesse et la complexité du vivant. Olivier Hamant, biologiste, parle ainsi de « robustesse du vivant », pour désigner des systèmes qui ne sont pas optimisés mais capables d’absorber des perturbations grâce à leurs interrelations multiples. On mesure ici combien nos organisations contemporaines, obsédées par la performance, confondent souvent robustesse et optimisation, deux logiques pourtant antagonistes. La concrescence rejoint cette perspective, elle nous rappelle que le réel ne se laisse pas découper sans reste. Chaque tentative de simplification produit des angles morts, des effets secondaires, des fragilités invisibles.
Défendre le collectif et le vivant
Dans ce cadre, l’importance du collectif ne relève pas d’un choix moral secondaire, mais d’une nécessité ontologique. Si nous sommes des êtres de relations, alors le collectif n’est pas une contrainte extérieure, il est la condition même de notre existence.
Benasayag critique ainsi les formes contemporaines de désaffiliation, où les individus sont sommés de se gérer eux-mêmes, de devenir des « entrepreneurs de soi ». Cette injonction, analysée aussi par Raphaël Liogier, participe d’une désagrégation des liens sociaux.
La concrescence invite au contraire à penser des formes de vie qui renforcent les attachements, les interdépendances, les solidarités. Non pas par nostalgie d’un passé communautaire idéalisé, la tentation romantique guette toujours ce type de discours, mais parce que le vivant lui-même est relation. C’est un point de vigilance qui mérite d’être posé pour tout projet de retissage social, la question n’est jamais de retourner en arrière, mais d’inventer des formes relationnelles nouvelles, adaptées à ce que notre époque a de singulier.
Des implications concrètes, critique du numérique et du management
C’est dans ses critiques du numérique et du management que Benasayag mobilise de manière très concrète cette notion.
Le numérique, tel qu’il est souvent conçu, repose sur une logique de décomposition. Les individus deviennent des données, des profils, des variables. Le monde est réduit à des flux d’informations traitables. Cette vision correspond exactement à ce que la concrescence conteste, elle suppose que le réel est entièrement modélisable, calculable, prévisible. Dans Le cerveau augmenté, Benasayag montre que cette réduction ignore la dimension incarnée, située, relationnelle de l’intelligence humaine. Penser n’est pas traiter de l’information, c’est être pris dans un milieu, dans une histoire, dans des affects.
Le management contemporain, quant à lui, tend à isoler les individus en unités de performance. Les collectifs de travail sont fragmentés, les tâches standardisées, les relations instrumentalisées. L’entreprise devient une machine à optimiser, où chaque élément doit être interchangeable. Or, cette logique détruit précisément ce qui fait la richesse des collectifs, leur capacité à produire du sens, de l’inattendu, du commun. Elle fragilise les individus en les coupant des milieux qui les soutiennent.
La concrescence permet ici de défendre une autre approche, où le travail est pensé comme un processus relationnel, où les organisations sont des milieux vivants plutôt que des assemblages mécaniques. C’est précisément ce qui distingue une alternative véritable d’un simple aménagement cosmétique, montrer que des formes d’organisation différentes ne sont pas de simples ajustements, mais des changements de paradigme ontologique.
De la trame à la main qui tisse, la figure du tisserand chez Abdennour Bidar
Si la concrescence décrit l’étoffe elle-même, cette texture relationnelle qui constitue le réel, elle appelle presque naturellement une figure pour l’habiter, celle qui saurait en prendre soin, la maintenir, la réparer sans jamais prétendre la dominer entièrement. C’est précisément ce que propose Abdennour Bidar dans Les Tisserands, lorsqu’il appelle à reconnaître et à multiplier les « artisans du lien », ces individus anonymes, éducateurs, médiateurs, agriculteurs, artistes, voisins engagés, qui, sans le proclamer, retissent chaque jour la trame sociale distendue par l’individualisme et la marchandisation généralisée.
Le tisserand chez Bidar n’est pas celui qui invente la matière du lien, il ne crée pas la laine, il ne fabrique pas le fil, il travaille avec ce qui existe déjà, avec les fragments, les ruptures, les distances. Son geste est humble et patient, il consiste à faire tenir ensemble ce qui menaçait de se défaire. Cette figure rejoint profondément la concrescence de Benasayag, car elle refuse elle aussi la posture de l’ingénieur social qui concevrait le lien comme un plan à exécuter. Le tisserand n’impose pas une forme extérieure à la matière, il épouse la logique propre du tissu, il en suit les tensions, il en respecte les résistances.
Il y a là une leçon précieuse, celle de se méfier de toute prétention à « réparer la société » depuis un point de surplomb, comme s’il existait un patron universel à appliquer. Bidar insiste au contraire sur la dimension locale, incarnée, presque artisanale du geste de tissage, chaque tisserand travaille avec les fils qui sont à sa portée, dans son quartier, sa famille, son association, sans prétendre refaire toute la trame d’un seul geste. C’est cette modestie qui rend le geste politique, non par sa grandeur, mais par sa multiplication silencieuse.
Tisser plutôt que réparer
Au terme de ce parcours, la concrescence n’apparaît plus comme un simple concept philosophique parmi d’autres, mais comme une invitation à changer de regard, presque de sensorialité, face au monde. Elle ne propose pas un programme, elle propose une attention. Regarder le réel comme une étoffe plutôt que comme un stock d’objets séparables, c’est déjà résister à la tentation de tout réparer pièce par pièce, comme on changerait une pièce défectueuse sur une machine. Or nos sociétés, saisies par ce que Hartmut Rosa nomme l’accélération et par ce que Jacques Ellul décrivait comme l’autonomisation du système technicien, s’épuisent précisément à réparer sans cesse ce qu’elles continuent de fragmenter.
Penser à partir de la concrescence, c’est accepter de renoncer à la maîtrise totale, ce vertige propre à notre époque qui voudrait que tout problème ait une solution technique, mesurable, isolable. C’est accepter, à la suite d’Olivier Hamant, que la robustesse du vivant ne se loge pas dans l’optimisation mais dans la redondance, l’interdépendance, parfois même dans une forme de lenteur féconde. C’est aussi, à la suite de Jean-Philippe Pierron, réapprendre à habiter des milieux plutôt qu’à les exploiter, à s’y inscrire plutôt qu’à s’y imposer.
Mais accepter cette ontologie du lien resterait un exercice contemplatif si elle ne débouchait sur aucun geste. C’est ici qu’Abdennour Bidar vient compléter Benasayag de façon décisive, la concrescence nous dit ce qu’est le réel, la figure du tisserand nous dit comment y demeurer fidèle dans l’action. Elle transforme une intuition philosophique en éthique quotidienne, celle de qui accepte de travailler patiemment un fil à la fois, sans céder à l’illusion de refaire toute la toile d’un seul geste héroïque. Le tisserand n’est ni un sauveur ni un ingénieur, il est celui qui, humblement, refuse de laisser filer les mailles.
Pour un projet comme poesie-sociale.fr, cette double perspective n’est pas neutre, elle engage une exigence. Elle interdit de présenter toute initiative de lien social comme une simple technique de « mise en relation », elle oblige à interroger sans cesse si l’on retisse véritablement une trame commune ou si l’on ne fait que déplacer, sous une forme plus douce, la même logique d’individus autonomes qu’il faudrait connecter entre eux. La vigilance que Benasayag applique au numérique et au management, la modestie que Bidar attribue au geste du tisserand, devraient ainsi s’appliquer à toute initiative bienveillante, y compris la nôtre, sous peine de réinventer, avec de bons sentiments, ce qu’on cherchait justement à dépasser.
Reste alors une tâche modeste et immense à la fois, celle de retisser patiemment, fil après fil, sans céder ni à la nostalgie d’un âge d’or communautaire, ni à l’illusion d’une solution définitive. Une tâche qui ressemble moins à une ingénierie sociale qu’à un artisanat du lien, une poésie sociale au sens le plus littéral, où chaque geste compte non parce qu’il répare une pièce isolée, mais parce qu’il fait vibrer l’ensemble de la trame, à la manière de ces mains anonymes que Bidar appelle à reconnaître, dispersées, discrètes, et pourtant essentielles à ce que le tissu commun continue de tenir.