Le clivage politique contemporain : une vision tripartie

L’élection présidentielle de 2022 a fait émerger de manière particulièrement lisible trois grands clivages structurant les visions politiques contemporaines. Au-delà des étiquettes partisanes, ces clivages renvoient à trois manières distinctes de penser le collectif, l’autorité, le commun et le rapport au cadre républicain.

Car c’est peut-être là que se situe aujourd’hui la ligne de fracture essentielle. On pourrait proposer la définition suivante : L’extrémisme politique commence lorsque les idées, quelles qu’elles soient, passent avant le cadre républicain. Autrement dit, lorsque le cadre commun (État de droit, séparation des pouvoirs, médiation institutionnelle, pluralisme, limites à la force) cesse d’être la condition du politique pour devenir un obstacle à contourner, à instrumentaliser ou à dissoudre. À partir de cette définition, il devient possible de relire les trois pôles politiques actuels, droite, gauche et technocratie néolibérale, non pas comme des ennemis symétriques, mais comme des visions distinctes du rapport entre idées, pouvoir et République.

 

La vision portée par le pôle de droite

 

Deux axes majeurs structurent ce que l’on peut appeler l’idéologie de droite contemporaine.

Le roman national et la question identitaire

Le premier axe est celui de l’identité collective, souvent articulée autour du roman national. Celui-ci se présente comme une narration unificatrice, censée donner sens, continuité et direction au collectif. Selon qu’il se réfère à un passé idéalisé ou mythifié, ce récit peut prendre une tonalité plus ou moins réactionnaire et traditionaliste. Le roman national a pour fonction principale de lisser les différences individuelles au profit d’une identité commune supposée homogène. Il propose une cohésion par l’histoire, par les valeurs héritées, par une mémoire sélectionnée. (le néomercantilisme peut être une évolution de la pensée libérale lié à ces questions) 

La méritocratie libérale

Le second axe est celui de la méritocratie libérale. Elle postule que la réussite sociale et économique dépend avant tout de l’effort individuel, du travail fourni et des risques assumés. L’État est alors sommé de se réduire à ses fonctions minimales : garantir la sécurité, protéger la propriété, et surtout ne pas entraver la liberté d’entreprendre. Cette vision rend le libéralisme moralement légitime : si chacun récolte ce qu’il sème, alors les inégalités deviennent justes. La sécurité devient un enjeu central, à la fois pour protéger la cohésion fondée sur le roman national et pour contenir ce qui est perçu comme des menaces liées à la nouveauté ou à l’altérité.

Michel Feher, à travers le concept de produciérisme, montre comment cet imaginaire divise la population en deux idéaux-types :

  • les producteurs, supposés vivre du fruit de leur travail, fidèles à la valeur-travail et garants de la prospérité nationale ;
  • les parasites, accusés de capter indûment la richesse collective.

Lorsque cet imaginaire glisse vers la droite, les parasites se scindent en deux figures :

  • ceux d’en haut (spéculateurs, prêteurs, certains intellectuels) ;
  • ceux d’en bas (les assistés, accusés de vivre de la redistribution).

Dans ce cadre, le producteur est perçu comme naturellement loyal à la nation, tandis que le parasite est soupçonné d’infidélité. (vous trouverez un article sur ce sujet ici)

Dérive extrémiste de droite

L’extrémisme de droite apparaît lorsque les valeurs portées par ceux qui exercent le pouvoir passent avant le cadre républicain, tout en se réclamant du peuple. Le pouvoir se pose alors comme l’interprète exclusif de la volonté populaire, au détriment des contre-pouvoirs, du pluralisme et de l’État de droit. La République n’est plus un cadre protecteur, mais une contrainte à aménager. L’extrémisme est ici vertical : il s’impose d’en haut, au nom de l’ordre, de l’identité et de la protection. (Le risque est de partir vers une dérive fasciste) 

Limites internes

Le roman national n’est pas une réalité historique, mais une construction symbolique qui tend à invisibiliser les singularités. Quant à la méritocratie, elle ignore les déterminants sociaux, culturels et économiques qui rendent illusoire une véritable égalité des chances.

 


 

La vision portée par le pôle de gauche

 

La gauche contemporaine s’organise également autour de deux axes structurants.

La question communautaire et les injustices vécues

Le premier axe concerne les injustices subies par différentes minorités : patriarcat, discriminations LGBTQI+, handicaps, religion, racialisation, etc. Ces dimensions viennent interroger frontalement l’idéologie méritocratique en montrant que les trajectoires individuelles sont profondément conditionnées.

La lutte des classes et les structures systémiques

Le second axe est celui de la lutte des classes et de l’analyse des rapports de domination. On y retrouve les critiques du capitalisme, les approches altermondialistes, ou encore les analyses bourdieusiennes des violences symboliques. La démarche collective de la gauche repose moins sur une identité partagée que sur le bien commun : justice sociale, écologie, égalité réelle, reconnaissance de chaque singularité. L’objectif est de mettre en lumière les structures systémiques plutôt que de stigmatiser des individus.

Dérive extrémiste de gauche

L’extrémisme de gauche apparaît lorsque la voix immédiate du peuple, souvent incarnée par la rue, la mobilisation, l’urgence, passe avant le cadre républicain (le désir insurrectionnel). La loi, la médiation institutionnelle et le temps long de la délibération sont alors perçus comme des freins, voire des trahisons. Attention, ne pas confondre la remise en question du cadre républicain (pour une démocratie plus participative par exemple) et la remise en question de la légitimité du cadre républicain. Où la seule légitimité est dans la démocratie directe exprimée directement par le peuple, quel que soit le cadre républicain. L’extrémisme est ici horizontal : il déborde. Il ne cherche pas à confisquer l’État, mais à le court-circuiter, au nom d’une justice immédiate. Le risque est de substituer à la République une légitimité émotionnelle ou événementielle. (Vous trouverez un article qui aborde ce sujet ici)

Limites internes

La gauche peine à construire un imaginaire fédérateur capable d’articuler singularités et commun. Elle se heurte également à la difficulté de proposer des transformations radicales sans s’appuyer sur des expériences collectives déjà stabilisées. (vous trouverez ici un article qui parle de ce sujet)

 


 

La vision portée par le pôle technocratique (souvent qualifié de néolibéral)

 

Le troisième pôle se distingue par sa prétention à l’objectivité. Il se présente comme apolitique, scientifique, rationnel. L’économie, la gestion, la neurologie ou les sciences cognitives y remplacent le débat idéologique. Cette vision cherche à dépolitiser la politique, à transformer les conflits en problèmes techniques à résoudre. Les références à Margaret Thatcher (There is no alternative) ou à Francis Fukuyama (la fin de l’histoire) illustrent cette fermeture du champ du possible.

L’État y joue un rôle paradoxal :

  • fort avec les citoyens, soumis à la loi du marché ;
  • faible avec les marchés, auxquels il délègue une part croissante de la souveraineté.

La politique devient une affaire d’expertise privée, et le collectif se construit sur une vision individualiste fondée sur la « main invisible » : la somme des intérêts particuliers produirait mécaniquement le bien commun.

L’extrémisme technocratique

Cette vision produit une forme spécifique d’extrémisme : celui qui consiste à tordre le cadre républicain (le brutalisme constitutionnel) pour faire primer l’idéologie libérale économique. Le marché devient la norme suprême, et la République un simple dispositif d’accompagnement. Cet extrémisme est discret, feutré, presque poli. Il ne s’exprime pas par des slogans, mais par des indicateurs, des réformes structurelles et une gouvernance par l’urgence. Le cadre républicain est vidé de sa substance au nom de l’efficacité. Un des risques étant de tenter de conserver une forme de lien social par la force, et donc les violences policières. Cela du fait qu’il ne sait plus comment retisser le lien social.

Limites internes

En naturalisant l’économie, cette vision supprime le cœur même du politique. Elle produit pourtant des crises sociales, écologiques et démocratiques, sans offrir d’autre horizon que la gestion perpétuelle de l’existant. (Vous trouverez ici un article qui tente d’ouvrir des pistes de réflexions sur ce sujet.)

 


 

Conclusion : le cadre républicain comme boussole

Ces trois visions politiques ne sont pas équivalentes, mais elles partagent un risque commun : celui de considérer le cadre républicain comme secondaire. Or la République n’est pas un décor, mais une architecture fragile et vivante. Penser la politique aujourd’hui, ce n’est pas choisir entre ordre, justice ou efficacité, mais réapprendre à faire de la République le lieu où ces tensions peuvent coexister sans se détruire. Car l’avenir démocratique ne dépend pas de l’absence de conflits, mais de leur inscription dans un cadre qui les rend féconds plutôt que mortifères.

 

 

Et si ces visions ne servaient qu’à nourrir nos occupations de spectateur face au spectacle du monde ? Voici des vidéos pour approfondir la question  :