Le néolibéralisme est souvent réduit à quelques mesures économiques, privatisations, dérégulations, baisse des dépenses publiques, flexibilisation du travail et mise en concurrence des services. Cette définition décrit certains de ses effets, mais elle ne suffit pas à saisir sa profondeur.
À la lumière des réflexions de Barbara Stiegler et de l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, le néolibéralisme apparaît moins comme une simple doctrine économique que comme une transformation générale de notre manière de gouverner, de travailler, d’éduquer, de soigner et de nous percevoir.
Il ne consiste pas seulement à introduire le marché dans la société. Il tend à faire de la concurrence le modèle ordinaire de toute relation, entre les entreprises, les territoires, les établissements scolaires, les hôpitaux, les travailleurs et les individus eux-mêmes. Le marché devient alors plus qu’un instrument. Il devient une norme, une boussole, parfois même une morale.
Définir le néolibéralisme, une rationalité globale
Dans La nouvelle raison du monde, Dardot et Laval montrent que le néolibéralisme ne doit pas être compris comme une simple politique de retrait de l’État. Il constitue une « raison du monde », c’est-à-dire un ensemble de discours, de pratiques et d’institutions qui organisent la société selon le principe de la concurrence.
Cette logique dépasse largement le domaine économique. Elle transforme la politique, le droit, l’école, le travail et les subjectivités. Le paradoxe central est donc le suivant, le néolibéralisme peut nécessiter un État puissant. Cet État ne disparaît pas. Il intervient pour créer les marchés, imposer des normes de performance, organiser la compétition, contrôler les dépenses, réformer les institutions et orienter les comportements. Il ne se contente plus de garantir un cadre juridique au marché, il travaille à rendre la société elle-même compatible avec ses exigences.
La question n’est donc pas seulement, « l’État intervient-il ? » Il faut plutôt demander, « au service de quelle logique intervient-il ? » Un État qui garantit des droits sociaux, protège les individus contre les rapports de domination et soutient les capacités collectives ne remplit pas la même fonction qu’un État qui transforme chaque citoyen en entrepreneur de lui-même.
La généalogie de Barbara Stiegler, l’humanité comme espèce en retard
L’apport spécifique de Barbara Stiegler consiste à déplacer l’analyse vers l’anthropologie politique du néolibéralisme.
Dans Il faut s’adapter, Sur un nouvel impératif politique, elle étudie notamment le rôle de Walter Lippmann et le débat qui l’oppose à John Dewey. Elle montre comment, à partir des années 1930, se construit l’idée que les sociétés humaines seraient devenues inadaptées à leur nouvel environnement, marqué par l’industrialisation, la mondialisation, les médias de masse et l’accélération des échanges. La formule « il faut s’adapter » n’est donc pas une simple invitation au changement. Elle repose sur une conception particulière de l’histoire.
Selon cette conception, l’évolution du monde économique et technologique aurait une direction presque naturelle. La mondialisation, la division internationale du travail et l’innovation constitueraient le nouvel environnement auquel les individus devraient se conformer. Le problème ne serait plus de discuter collectivement du monde que nous voulons construire. Il faudrait d’abord accepter le monde tel qu’il se présente, puis apprendre à y survivre.
C’est ici que le néolibéralisme prend une dimension profondément politique. Il transforme une orientation historique en nécessité naturelle. Il ne dit pas seulement, « voici une politique parmi d’autres ». Il suggère, « il n’y a pas d’autre voie, il faut s’adapter ». La politique se trouve ainsi remplacée par la gestion de l’inévitable.
Le colloque Walter Lippmann, une étape fondatrice
Le colloque Walter Lippmann, organisé à Paris en 1938, constitue un moment important dans la formation intellectuelle du néolibéralisme. Il réunit plusieurs penseurs soucieux de refonder le libéralisme après la crise de 1929, face à la montée des fascismes, du communisme et des politiques de planification.
Le libéralisme classique reposait largement sur l’idée d’un marché capable de s’autoréguler, avec une intervention limitée de l’État. Le néolibéralisme opère un déplacement. Il comprend que le marché ne fonctionne pas spontanément et qu’il faut construire les conditions politiques, juridiques et culturelles de son fonctionnement. Le marché doit donc être protégé, organisé et parfois imposé par l’État.
C’est sur ce point que l’analyse de Stiegler complète celle de Dardot et Laval. Dardot et Laval décrivent la manière dont la concurrence devient une norme générale de gouvernement. Stiegler montre la vision de l’être humain qui rend cette transformation possible, l’être humain serait un organisme ancien, lent et insuffisamment adapté à un monde nouveau. Il faudrait donc l’éduquer, le former, le flexibiliser, le rendre mobile, employable et réactif. Ce vocabulaire n’est pas neutre. Il substitue progressivement à la figure du citoyen celle de l’individu adaptable.
Le citoyen devient une ressource humaine
Dans une perspective démocratique, l’école peut viser l’émancipation, la formation du jugement, la participation civique et la capacité à prendre part au monde commun. Dans une perspective néolibérale, elle tend à produire de l’employabilité. L’élève devient une future unité de travail. L’étudiant devient un capital de compétences. La formation est évaluée selon sa capacité à améliorer la position de l’individu dans la concurrence générale.
Cette transformation ne signifie pas que toute compétence professionnelle serait suspecte. Une société a besoin de savoirs, de métiers et de qualifications. Le problème apparaît lorsque l’éducation cesse d’être pensée comme une formation de personnes capables de juger et devient principalement un dispositif d’ajustement au marché du travail. La question n’est alors plus, « quel monde voulons-nous habiter ? », mais, « quelles compétences faut-il acquérir pour rester employable dans le monde existant ? »
Cette logique produit un déplacement silencieux. L’échec n’est plus interprété comme le résultat possible d’une organisation sociale injuste. Il devient le signe d’une insuffisance individuelle, manque de compétences, défaut de mobilité, mauvaise orientation, faible capacité d’adaptation. Le système se déresponsabilise en responsabilisant chacun.
Dardot et Laval, la fabrication du sujet néolibéral
Dardot et Laval approfondissent cette analyse en décrivant la figure du sujet néolibéral, un individu invité à se conduire comme une entreprise. Il doit investir dans sa formation, gérer son parcours, optimiser ses relations, valoriser ses compétences et anticiper les risques. Il devient responsable de sa réussite, mais aussi de ses échecs. Cette apparente responsabilisation peut sembler émancipatrice. Elle donne à chacun l’impression de disposer librement de sa trajectoire. Pourtant, cette liberté est souvent encadrée par des normes de performance très strictes.
L’individu est libre de choisir, à condition de choisir efficacement. Il est libre de changer, à condition de rester compétitif. Il est libre de ralentir, mais il devra alors assumer le coût de son retard. La liberté se transforme ainsi en obligation de performance.
Cette logique atteint aussi les organisations. Les établissements publics doivent se comporter comme des entreprises, les agents deviennent des ressources humaines, les usagers deviennent des clients, les collectivités entrent en compétition et les institutions sont sommées de produire des indicateurs de résultat.
Ce qui ne se mesure pas devient progressivement suspect. Le soin, la transmission, la confiance, la disponibilité et la présence sont pourtant des réalités essentielles, mais elles résistent à la mesure immédiate. Elles ressemblent à des racines, elles soutiennent l’arbre sans apparaître dans les tableaux de bord.
L’État néolibéral, un État fort et intrusif
Barbara Stiegler insiste sur un point essentiel, le néolibéralisme ne produit pas forcément un État faible. Il peut engendrer un État très présent, très organisé et très intrusif, intervenant dans l’existence des individus du berceau jusqu’à la tombe. Cet État cherche à remettre dans la compétition ceux qui en sont éloignés, les chômeurs, les malades, les personnes âgées, les personnes handicapées, les enfants ou les individus précarisés.
La vulnérabilité n’est plus principalement considérée comme une réalité humaine appelant protection et solidarité. Elle devient un écart à corriger. Le chômeur doit être réactivé. Le malade doit être responsabilisé. Le salarié doit être flexible. L’enfant doit être préparé au marché mondial. La personne âgée doit rester active. Chacun doit démontrer son utilité.
Cette politique de l’activation peut parfois produire des effets positifs, notamment lorsqu’elle lutte contre l’exclusion. Mais elle devient problématique lorsqu’elle refuse de reconnaître qu’une société juste doit aussi offrir des espaces où l’existence n’a pas à faire la preuve de sa rentabilité. Il y a des moments où l’on ne doit pas être remis dans la course. Il faut pouvoir être accueilli, soigné, accompagné et protégé. Une société humaine ne devrait pas considérer chaque vie comme un coureur momentanément à la traîne.
Du stock au flux tendu, l’hôpital comme révélateur
L’exemple de l’hôpital rend cette logique particulièrement visible. Dans une organisation entièrement soumise au flux tendu, les lits vides, les personnels disponibles et les capacités de réserve sont interprétés comme des coûts inutiles. Tout doit être utilisé au maximum, sans temps mort et sans capacité excédentaire. Mais l’hôpital n’est pas une chaîne de production. Un lit vide n’est pas nécessairement une inefficacité. Il peut être une promesse de soin. Un personnel disponible n’est pas une dépense improductive. Il constitue une réserve de présence pour les situations imprévues. La logique industrielle considère la réserve comme une perte. La logique du soin y voit une condition de la sécurité.
Ce point rejoint les réflexions d’Olivier Hamant sur la robustesse, la redondance et l’importance des marges dans les systèmes vivants. Un organisme vivant ne cherche pas à fonctionner au rendement maximal en permanence. Il conserve des capacités inutilisées, parce qu’il doit pouvoir faire face à l’inattendu. La société néolibérale tend au contraire à supprimer les marges au nom de l’optimisation. Elle gagne peut-être en efficacité immédiate, mais elle devient plus fragile. Une organisation sans réserves est une organisation qui ne sait plus prendre soin.
La démocratie contre le gouvernement des experts
La critique de Barbara Stiegler ne porte pas seulement sur l’économie. Elle concerne également la démocratie. Dans la conception associée à Walter Lippmann, les sociétés modernes seraient trop complexes pour être réellement gouvernées par les citoyens ordinaires. Les populations seraient influençables, mal informées et incapables de saisir les enjeux techniques du monde contemporain. Il faudrait donc confier les décisions à des dirigeants, des experts et des institutions supposées indépendantes.
Cette conception ne supprime pas nécessairement les élections. Elle réduit cependant la démocratie à une procédure de désignation, tandis que les grandes orientations seraient définies ailleurs, dans les administrations, les marchés, les institutions supranationales ou les réseaux d’expertise. Le peuple vote, mais il ne décide plus vraiment de la direction générale. B. Stiegler oppose à cette vision la conception de John Dewey, fondée sur l’existence de publics actifs. Un public se forme lorsque des personnes identifient un problème commun, enquêtent, confrontent leurs expériences et expérimentent ensemble des solutions. La démocratie n’est donc pas uniquement une procédure, elle est une capacité collective d’apprentissage.
Les experts peuvent y avoir une place, mais ils ne doivent pas se substituer aux citoyens. Ils doivent contribuer à l’enquête collective, non conduire la population vers une direction décidée à l’avance. Cette distinction est essentielle pour les projets de transformation sociale. Il ne suffit pas de consulter les habitants, il faut leur permettre de devenir réellement auteurs des décisions qui les concernent. La démocratie ne consiste pas à expliquer aux gens ce qu’ils doivent accepter. Elle consiste à créer les conditions pour qu’ils puissent élaborer ensemble ce qu’ils souhaitent rendre possible.
Démocratie élective, autoritarisme et plutocratie
Barbara Stiegler prend soin de distinguer la démocratie de la dictature. Cette prudence conceptuelle est précieuse. Dire qu’un régime n’est plus pleinement démocratique ne signifie pas automatiquement qu’il est une dictature. Entre ces deux pôles existent de nombreux régimes hybrides, avec des degrés variables de participation, de liberté, de contrôle et d’autoritarisme. Stiegler parle ainsi d’un néolibéralisme autoritaire, plutôt que d’une dictature au sens strict.
Les élections continuent d’exister, les libertés publiques ne disparaissent pas nécessairement, la critique reste parfois possible. Mais le pouvoir réel peut se déplacer vers des acteurs économiques, des institutions technocratiques, des agences d’évaluation ou des dispositifs administratifs échappant largement à la délibération populaire. Le régime demeure électif, mais il ressemble de moins en moins à une démocratie substantielle. La notion de plutocratie permet de nommer une autre dimension du problème, celle d’un pouvoir exercé principalement au bénéfice des plus riches. Les citoyens restent formellement égaux, mais leurs capacités d’influence ne le sont pas. L’égalité juridique peut alors coexister avec une profonde inégalité de pouvoir.
Critiquer le néolibéralisme sans idéaliser le passé
Il serait toutefois insuffisant de transformer cette critique en nostalgie d’un âge d’or. Le monde d’avant le néolibéralisme n’était pas nécessairement plus juste, plus démocratique ou plus solidaire. Le libéralisme classique a lui aussi produit des exclusions, des dominations et de profondes inégalités. L’État social pouvait être bureaucratique, paternaliste et peu respectueux des singularités. La critique du néolibéralisme ne doit donc pas conduire à défendre indistinctement toutes les institutions anciennes. Elle doit plutôt permettre de distinguer ce qu’il faut préserver, ce qu’il faut transformer et ce qu’il faut inventer.
Il ne s’agit pas de supprimer toute compétition, ni de refuser toute expertise, toute innovation ou toute organisation. Il s’agit de subordonner ces moyens à des finalités politiques explicites, la justice, l’autonomie, la santé, la transmission, la liberté réelle et l’habitabilité du monde. Une société ne devient pas émancipatrice parce qu’elle abandonne la performance. Elle le devient lorsqu’elle cesse d’en faire le critère suprême de la valeur humaine.
Pour une démocratie de la robustesse et du commun
Face à cette logique, une alternative ne peut pas se limiter à réclamer davantage de redistribution, même si celle-ci demeure indispensable. Il faut également reconstruire les capacités collectives d’agir. Cela suppose de réhabiliter les communs, les espaces de délibération, les services publics, les associations, les lieux de soin, les coopératives et les formes d’organisation où les personnes ne sont pas seulement considérées comme des usagers ou des clients. Cela suppose aussi de réhabiliter les marges, les réserves et les temps non productifs.
Un territoire vivant a besoin de lieux qui ne servent pas immédiatement à produire. Une école a besoin de temps qui ne soient pas entièrement consacrés à l’évaluation. Un hôpital a besoin de capacités disponibles. Une démocratie a besoin de discussions qui ne débouchent pas instantanément sur une décision rentable.
La robustesse n’est pas l’ennemie de l’efficacité. Elle rappelle simplement que l’efficacité sans réserve finit par rendre les systèmes vulnérables.
Dans cette perspective, la démocratie n’est pas seulement un régime institutionnel. Elle devient une pratique quotidienne de la relation, de l’enquête et de la décision partagée. Elle consiste à faire confiance aux capacités des publics, à reconnaître les savoirs situés, à accepter les conflits et à construire des réponses qui ne soient pas définies à l’avance par ceux qui possèdent déjà le pouvoir.
Conclusion, sortir de l’injonction à l’adaptation
Le néolibéralisme nous demande de nous adapter à un monde qu’il contribue lui-même à produire. Il impose la vitesse, puis reproche aux individus leur lenteur. Il fragilise les protections, puis accuse les personnes de manquer d’autonomie. Il détruit les espaces communs, puis invite chacun à développer sa propre capacité de survie. Il transforme les difficultés collectives en problèmes individuels.
À travers Barbara Stiegler, nous comprenons que l’injonction à l’adaptation n’est pas une évidence naturelle. Elle est le résultat d’une construction historique, associée à une certaine conception de l’évolution, de l’expertise et de la démocratie.
À travers Dardot et Laval, nous comprenons comment cette conception s’est transformée en rationalité de gouvernement, jusqu’à pénétrer les institutions et les subjectivités.
L’enjeu n’est donc pas de refuser toute adaptation. Les sociétés doivent pouvoir évoluer. Mais évoluer ne signifie pas nécessairement se conformer au marché ou accélérer sans fin. Nous pouvons aussi adapter nos institutions à la vulnérabilité humaine, nos économies aux limites écologiques, nos organisations à la nécessité du soin et nos politiques à la reconstruction du commun.
La véritable question devient alors celle-ci : Devons-nous continuer à adapter les êtres humains à un monde devenu inhabitable, ou pouvons-nous enfin transformer le monde pour qu’il redevienne habitable pour les êtres humains ?