L’individualité comme propagation d’information : une ontologie relationnelle

La théorie informationnelle de l’individualité, proposée par Krakauer et al. (2020), redéfinit radicalement ce que signifie être un individu. Elle ne considère plus l’individu comme une entité close et stable, mais comme un processus dynamique capable de maintenir une continuité informationnelle à travers le temps. En déplaçant l’individualité de la substance vers la relation, et de la frontière vers le devenir, cette approche transforme en profondeur les catégories anthropologiques de personne, de collectif, de vivant et de transmission.

Cette théorie constitue non seulement une innovation scientifique majeure, mais aussi un opérateur critique permettant de repenser les ontologies modernes, leurs limites, et leurs possibles dialogues avec des ontologies dites relationnelles.

 

 

De l’individu comme substance à l’individu comme processus

L’individu moderne est hérité d’une longue tradition métaphysique qui le conçoit comme une unité autonome, dotée de frontières claires, d’une identité stable et d’une intériorité séparée. Cette conception traverse la biologie, le droit, la psychologie et la politique, au point d’apparaître comme une évidence. Pourtant, la théorie de l’information de l’individualité vient fissurer cette évidence. Pour Krakauer et ses collègues, un individu n’est pas ce qui est délimité, mais ce qui fait tenir le temps. Est individu tout système capable de propager de l’information de son passé vers son futur, c’est-à-dire de maintenir une continuité malgré le changement. L’individualité n’est donc plus une propriété, mais une opération : une dynamique par laquelle un système se rend cohérent à travers ses transformations.

Ce déplacement est décisif pour l’anthropologie. Il oblige à abandonner l’idée d’une individualité donnée une fois pour toutes, pour la penser comme un processus fragile et réversible, toujours dépendant d’un milieu, de relations, de transmissions.

 

 

Pour rendre concrète l’individualité informationnelle avec des exemples : 

 

Une cellule isolée vs une cellule en tissu : quand l’individu change d’échelle

Dans la biologie classique, une cellule est un individu. Dans la théorie informationnelle, cela dépend. Une cellule isolée peut conserver et propager son organisation interne (métabolisme, expression génique) dans le temps : elle est donc un individu informationnel. Mais une cellule dans un tissu multicellulaire perd une partie de son individualité, car son devenir est fortement contraint par les signaux des cellules voisines. L’individualité informationnelle migre alors vers le tissu ou l’organisme, qui devient le véritable individu. La cellule devient un composant d’un individu plus vaste.

 

Les organismes coloniaux : hydres, coraux, siphonophores

Les hydres, les coraux ou les siphonophores (comme la physalie) posent un problème classique : est-ce un individu ou plusieurs ? La théorie informationnelle tranche sans ambiguïté : si la colonie propage une organisation stable dans le temps, alors la colonie est l’individu, même si elle est composée de modules semi-autonomes. Chez les coraux, par exemple, la mémoire écologique (température, symbioses, cycles) est portée par la colonie entière, pas par un polype isolé. Le polype seul ne survit pas, n’hérite pas, ne transmet rien.

 

Les biofilms bactériens : individu sans frontières physiques

Un biofilm est une communauté bactérienne adhérente à une surface, protégée par une matrice commune. Les bactéries y communiquent par signaux chimiques, se différencient, et organisent leur croissance. Du point de vue informationnel, le biofilm est un individu :

  • il possède une mémoire (résistance aux antibiotiques),
  • une organisation interne,
  • une capacité d’adaptation collective.

Une bactérie isolée peut mourir, mais le biofilm, lui, persiste et transmet son organisation.

 

Le cycle de vie des organismes à métamorphose

Prenons un papillon : chenille, chrysalide, imago. Biologiquement, c’est le même individu.
Mais informationnellement, ce qui persiste n’est pas la forme, mais la capacité à reconstruire une forme cohérente à chaque étape. L’individualité réside dans la propagation de l’organisation, pas dans la continuité morphologique. Cela montre que l’individu n’est pas une chose, mais un algorithme vivant de reconstruction.

 

La symbiose : l’individu comme coalition stable

Les lichens (champignon + algue), les coraux (animal + algue), ou même les mitochondries dans nos cellules montrent que l’individu biologique est souvent une coalition stable de lignées évolutives différentes. L’individualité n’est plus localisée dans un génome, mais dans la stabilité informationnelle de la relation. La symbiose devient ainsi une forme d’individuation.

 

Le microbiote humain : un individu composite

Le corps humain est souvent pensé comme une unité biologique. Or, plus de la moitié des cellules qui nous composent ne sont pas humaines. Le microbiote transmet des informations métaboliques, immunitaires et comportementales dans le temps, parfois plus stablement que l’organisme lui-même. D’un point de vue informationnel, l’individu n’est pas l’humain seul, mais l’ensemble humain–microbiote, capable de maintenir une cohérence fonctionnelle. Si l’on détruit cette cohérence (par antibiotiques, stress, rupture écologique), l’individualité elle-même s’effondre.

 

Mais aussi…

 

La colonie de fourmis : un individu sans corps

Dans une perspective classique, une fourmi est un individu, et la colonie un simple groupe.
Dans la théorie informationnelle, la situation s’inverse souvent. Aucune fourmi ne possède la carte du territoire, ni la mémoire de la colonie, ni la capacité de survivre seule longtemps. En revanche, la colonie, comme ensemble, conserve une mémoire : chemins optimaux, saisons, menaces, ressources. Cette mémoire n’est pas stockée dans un cerveau, mais dans les traces chimiques, les comportements répétés, les interactions locales. La colonie propage de l’information de son passé vers son futur. Elle est donc, au sens strict, un individu informationnel. Les fourmis sont des organes temporaires d’un individu plus vaste.

 

Une lignée familiale : un individu à travers les générations

Une famille n’est pas seulement un ensemble de personnes reliées par le sang. Elle transmet des récits, des traumatismes, des gestes, des silences, des manières d’aimer, de fuir, de survivre. Cette transmission constitue une continuité informationnelle parfois plus forte que celle d’un individu isolé. La lignée devient ainsi un individu informationnel étendu dans le temps. Les personnes sont des moments d’incarnation de cette individuation. Cela éclaire les phénomènes de répétition, de loyautés invisibles, de mémoires transgénérationnelles, bien connus en clinique et en anthropologie.

 

Un territoire autochtone : un individu écoculturel

Dans de nombreuses sociétés autochtones, un territoire n’est pas un décor, mais un être vivant. La théorie informationnelle permet de traduire cela sans spiritualiser le propos. Un territoire, par ses sentiers, ses saisons, ses espèces, ses pratiques agricoles et rituelles, conserve et transmet une information écologique et culturelle. Lorsque les pratiques disparaissent, le territoire perd son individualité (érosion, désertification, perte de sens). Le territoire est alors un individu écoculturel, fait de relations stabilisées entre humains, non-humains et mémoire.

 

 

Ce que ces exemples changent profondément : des frontières poreuses, l’individu au-delà du corps

 

Ces exemples biologiques montrent que :

  • l’individu n’est pas toujours là où on le croit,
  • il peut changer d’échelle,
  • il peut être distribué,
  • il peut disparaître sans que la matière disparaisse,
  • il peut émerger d’une relation.

C’est précisément ce qui rend cette théorie si importante anthropologiquement : elle nous apprend que l’individu est toujours une construction dynamique du temps, pas une entité donnée.

Dans cette perspective, les frontières corporelles cessent d’être le critère central de l’individualité. Un organisme peut perdre son individualité s’il ne parvient plus à maintenir une continuité informationnelle, tandis qu’un collectif, un réseau ou une institution peut devenir un individu s’il parvient à assurer cette propagation dans le temps. Anthropologiquement, cela rejoint les nombreuses sociétés pour lesquelles la personne n’est pas contenue dans un corps, mais distribuée dans des relations, des lieux, des ancêtres, des objets et des récits. L’individu n’est jamais isolé ; il est étendu, et parfois disséminé. La théorie informationnelle donne ainsi une formulation scientifique à ce que l’anthropologie relationnelle a décrit depuis longtemps, sans jamais pouvoir le formaliser en ces termes.

 

Transmission, parenté et mémoire : l’individuation comme héritage

La capacité à transmettre est au cœur de cette définition. Être individu, c’est être capable de faire passer quelque chose, une forme, un sens, un rythme, une information, d’un temps à un autre. Cela vaut autant pour les gènes que pour les mythes, les techniques, les gestes, les règles ou les affects. Dans cette optique, les systèmes de parenté, les rituels, les traditions orales, les institutions religieuses ou politiques apparaissent comme des dispositifs d’individuation collective. Ils assurent la continuité d’une forme de vie en maintenant une cohérence informationnelle à travers les générations. L’individu n’est plus seulement un être, mais une ligne de transmission incarnée, un point de passage du temps.

 

Collectifs individués et individus distribués

La distinction classique entre individu et société perd alors de sa pertinence. Un collectif peut être hautement individué, tandis qu’un individu biologique peut être faiblement cohérent. L’individualité devient une question de degré, de stabilité, de qualité de propagation informationnelle. Cela permet de penser autrement les collectifs humains : peuples, communautés, mouvements sociaux, institutions, mais aussi plateformes numériques ou organisations techniques. Certains de ces collectifs sont capables de maintenir une continuité, une mémoire et une intention à travers le temps ; d’autres se dissolvent rapidement. Anthropologiquement, cela invite à penser le social non comme une superstructure, mais comme une forme d’individualité distribuée, traversant les corps et les générations.

 

Le vivant comme trame d’individuation

L’un des effets les plus puissants de cette théorie est qu’elle réintègre l’humain dans le continuum du vivant. Les individus ne sont plus des entités isolées, mais des moments d’individuation dans une trame plus large. Une forêt, un écosystème, un territoire rituel, un système agraire peuvent être pensés comme des individus informationnels, capables de conserver une mémoire, une organisation, une dynamique propre.

Cette vision rejoint l’anthropologie multispecies (un courant de l’anthropologie contemporaine qui étudie les sociétés humaines en tenant compte des relations constitutives entre humains et autres vivants ) et les écologies relationnelles contemporaines, mais aussi de nombreuses cosmologies non occidentales où le vivant est conçu comme une continuité de formes et de relations plutôt que comme une somme d’êtres séparés.

 

Discussion critique : animisme, science et ontologie relationnelle

C’est ici que la question devient épistémologiquement délicate. Car cette théorie scientifique, en définissant l’individu comme processus relationnel et informationnel, se rapproche étonnamment de certaines ontologies animistes, sans jamais s’y identifier.

Dans l’animisme, tel que décrit par Descola, les êtres sont des personnes parce qu’ils sont pris dans des relations, des intentions, des histoires partagées. Les frontières entre humains et non-humains sont poreuses, et l’individualité n’est jamais strictement localisée dans un corps. Or, la théorie informationnelle affirme exactement cela, mais sans attribuer d’intentionnalité ou de subjectivité : elle parle de propagation d’information, là où l’animisme parle d’âme, de souffle ou de point de vue.

Ce décalage est crucial ! Là où l’animisme personnalise le monde, la science informationnelle le processualise. Là où l’animisme parle de relations vécues, la science parle de relations mesurables.
Mais toutes deux partagent une même intuition fondamentale : ce qui existe, ce sont des relations stabilisées dans le temps. On pourrait dire que cette théorie n’est pas animiste, mais structurellement compatible avec une ontologie relationnelle, à condition de ne pas confondre de registres. Elle n’attribue pas d’âme au monde, mais elle montre que l’individualité n’est jamais isolée, jamais close, jamais purement interne. En ce sens, elle ouvre un espace de dialogue inédit entre science et anthropologie : la science cesse d’être strictement naturaliste au sens réductionniste, et l’animisme cesse d’être disqualifié comme croyance naïve. Les deux deviennent des langages différents pour décrire une même réalité relationnelle, l’un mathématique, l’autre symbolique.

Cette convergence est politiquement et épistémologiquement décisive à une époque de crise écologique et sociale. Elle permet de penser des formes de vie où le soin, la transmission, la continuité et le lien redeviennent centraux, sans abandonner la rigueur scientifique.

 

Complémentarité, porosité et individuation

L’un des apports majeurs de la théorie informationnelle de l’individualité est qu’elle permet de penser l’individuation comme un processus fondamentalement ouvert et complémentaire, et non comme une clôture identitaire. Puisque l’individu n’existe que par sa capacité à faire circuler et transformer de l’information dans le temps, il ne peut jamais être autosuffisant : il dépend toujours d’un milieu, de relations, de transmissions et d’altérités qui le nourrissent. Autrement dit, l’individualité ne se renforce pas par la purification ou l’exclusion, mais par l’enrichissement de ses relations. Du point de vue informationnel, un collectif qui se ferme à l’altérité s’appauvrit, se rigidifie et perd progressivement sa capacité d’individuation. À l’inverse, un collectif capable d’intégrer des différences, des apports extérieurs, des formes de vie hétérogènes, augmente sa richesse informationnelle et sa résilience. La complémentarité n’est donc pas une concession morale, mais une condition biologique, sociale et anthropologique de la vitalité. Ce que cette théorie nous enseigne, c’est que le vivant persiste non en rejetant ce qui n’est pas tissé dans ses relations, mais en tissant sans cesse de nouvelles relations, quitte à transformer sa propre forme. L’individualité véritable n’est pas un héritage à défendre, mais un devenir à maintenir.

 

Conclusion

La théorie informationnelle de l’individualité ne constitue pas seulement une avancée conceptuelle en biologie théorique ; elle marque un déplacement profond dans notre manière de penser le vivant, le sujet et le collectif. En définissant l’individu non par ses frontières, mais par sa capacité à maintenir une continuité informationnelle dans le temps, elle rompt avec une ontologie de la clôture au profit d’une ontologie de la relation, du processus et du devenir. Ce déplacement, d’apparence technique, a des conséquences majeures qui débordent largement le champ des sciences du vivant.

Sur le plan biologique, cette théorie permet enfin de penser l’individualité sans la réduire à l’organisme isolé, au génome ou à la membrane. Elle rend intelligibles des phénomènes longtemps considérés comme marginaux ou paradoxaux : symbioses, organismes coloniaux, biofilms, microbiotes, métamorphoses, écosystèmes. L’individu n’y apparaît plus comme une exception fragile dans un monde chaotique, mais comme une forme temporaire de cohérence émergeant de relations multiples. Le vivant cesse d’être une juxtaposition d’entités en concurrence pour devenir un tissu d’individuations complémentaires, où la persistance dépend toujours de la qualité des relations. Biologiquement, la vie se révèle ainsi moins comme une lutte pour l’isolement que comme un art de la co-existence.

Anthropologiquement, cette redéfinition de l’individualité vient éclairer d’un jour nouveau les formes de personne, de parenté, de transmission et de collectif que les sociétés humaines ont élaborées bien avant la modernité occidentale. Elle offre un langage scientifique pour penser ce que l’anthropologie relationnelle, les cosmologies non modernes et les pratiques rituelles n’ont cessé d’affirmer : que l’individu n’existe jamais seul, qu’il est toujours fait de liens, d’héritages, de milieux, d’histoires partagées. Les personnes, les lignées, les territoires, les institutions apparaissent alors comme des individus informationnels distribués, porteurs d’une mémoire et d’une continuité qui excèdent les corps. Cette théorie ne contredit donc pas l’anthropologie ; elle la confirme sur un autre plan, en montrant que la relation n’est pas un supplément culturel à l’individu, mais la condition même de son existence.

Les implications politiques de cette vision sont tout aussi décisives. Dans un monde marqué par le retour des identités closes et des logiques d’exclusion, la théorie informationnelle de l’individualité offre un critère clair pour distinguer les collectifs vivants des collectifs en voie de rigidification. Un collectif qui se ferme, qui refuse l’altérité, qui cherche à se purifier de ce qui n’est pas déjà tissé dans ses relations, appauvrit sa capacité d’individuation et fragilise sa propre continuité. À l’inverse, un collectif qui sait intégrer, traduire, transformer et accueillir augmente sa richesse informationnelle et sa résilience. L’ouverture n’est donc pas une posture morale abstraite : elle est une condition structurelle de la vitalité, aussi bien biologique que sociale. La politique du vivant n’est pas une politique de l’identité, mais une politique du lien, du seuil, de la transformation partagée.

Enfin, cette théorie ouvre un espace pour un regard plus spirituel, au sens fort, mais non religieux, sur notre place dans le monde. En montrant que l’individualité n’est jamais séparée de son milieu, qu’elle n’existe que par les relations qu’elle tisse et transforme, elle nous invite à abandonner l’illusion moderne d’un sujet hors nature, souverain et autonome. Être individu, ce n’est pas être détaché du monde, mais être une forme temporaire de la nature se réfléchissant elle-même. Cette vision n’est ni animiste au sens strict, ni réductionniste : elle est relationnelle. Elle ne sacralise pas le monde, mais elle le rend à nouveau habitable, pensable, partageable.

Ainsi, la théorie informationnelle de l’individualité nous rappelle que la vie persiste non par la fermeture, mais par l’ouverture ; non par la pureté, mais par la complémentarité ; non par l’isolement, mais par la relation. Elle offre un cadre scientifique, anthropologique et politique pour penser une éthique du lien à la hauteur des crises contemporaines. Et elle nous invite, silencieusement, à reconnaître que nous ne sommes pas dans la nature : nous sommes des manières dont la nature continue de se tisser.

 

 

sources

  • Krakauer, D. et al. (2020). The information theory of individuality. Theory in Biosciences.
  • Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture.
  • Latour, B. (2012). Enquête sur les modes d’existence.