L’Universalisme de J. Baschet et les Échos Zapatistes : Un Dialogue Interculturel

Par-delà les slogans, les manifestations et les prises de position enflammées, un débat profond traverse aujourd’hui les gauches occidentales : faut-il prioritairement défendre chaque minorité dans sa spécificité, ou œuvrer à l’édification d’un universel commun, inclusif et partagé ?

 

Entre l’éclat des singularités et l’horizon commun : tensions idéologiques au sein de la gauche contemporaine

Cette tension idéologique, parfois virulente, oppose deux conceptions de l’émancipation, deux façons de lire les oppressions, deux chemins vers la justice. D’un côté, la gauche dite identitaire, attentive à chaque voix marginalisée, chaque vécu minoritaire, chaque expérience située. De l’autre, une gauche universaliste, comme celle que défend Jérôme Baschet, philosophe et sociologue, qui cherche à faire émerger un commun réinventé, fondé sur l’égalité substantielle des conditions d’existence et la pluralité conviviale des subjectivités.

Il propose une réflexion originale sur l’universalisme, s’éloignant des conceptions traditionnelles souvent associées à des visions abstraites et eurocentrées de l’humanité. Son approche, profondément ancrée dans les réalités du monde contemporain, trouve des échos fascinants dans le mouvement zapatiste, né au Mexique et engagé dans une lutte pour la justice sociale et l’autonomie.

 

La gauche identitaire : la politique des reconnaissances

Issue de la critique postcoloniale, féministe, queer et intersectionnelle, la gauche identitaire se fonde sur l’idée que l’universalisme abstrait a souvent été une manière de masquer des rapports de domination. Le sujet « universel » de la modernité, rationnel, neutre, blanc, masculin, hétérosexuel, est dénoncé comme une fiction excluante. La lutte s’articule donc autour de la reconnaissance des identités invisibilisées : personnes racisées, LGBTQIA+, personnes en situation de handicap, minorités culturelles, etc. Il ne s’agit pas de substituer une nouvelle norme à l’ancienne, mais de pluraliser les normes et de faire advenir une société véritablement inclusive, où chacun·e peut exister selon ses termes. Ce courant valorise les prises de parole à la première personne. Il revendique le droit à la colère, à l’indignation, à la réappropriation des termes péjoratifs. Mais il est parfois accusé de fragmenter la lutte sociale, d’essouffler les mobilisations générales, voire de créer des hiérarchies de souffrance.

 

La gauche universaliste : vers un commun réinventé

Face à cela, des penseurs comme Jérôme Baschet, historien et théoricien de l’émancipation, appellent à un retour critique à l’universel, mais non plus celui des Lumières abstraites, imposé d’en haut, mais un universel situé, pluriel, négocié. Pour Baschet, les luttes identitaires sont indispensables, elles révèlent les angles morts de l’émancipation et dévoilent les formes multiples de l’oppression. Mais elles ne sauraient constituer un projet politique en soi. Il plaide pour une articulation entre les singularités et un horizon commun, entre les voix multiples et la nécessité d’un monde habitable pour tous. Son projet, hérité de la pensée zapatiste et nourri par les critiques de la modernité capitaliste, invite à penser l’autonomie locale, la décolonisation des imaginaires et la mise en commun des moyens d’existence. Il appelle à sortir d’une logique de l’État-nation, du marché globalisé et de l’anthropocentrisme destructeur pour inventer un communisme des singularités, ancré dans les territoires, les pratiques relationnelles, les formes de vie partagées.

 

Un conflit fécond ou une impasse paralysante ?

Entre ces deux gauches, la tension est palpable. Les accusations fusent : l’une est taxée d’« identitarisme », d’obsession victimaire ou de purisme moral, l’autre de cécité aux discriminations systémiques et de paternalisme universaliste. Les réseaux sociaux exacerbent ces oppositions, transformant des débats subtils en joutes polarisées. Et pourtant, ces deux versants ne sont pas nécessairement incompatibles. Ce qui manque souvent, c’est une écologie des luttes, une manière de faire dialoguer les combats minoritaires avec les projets systémiques, les douleurs spécifiques avec les solidarités transversales. Une manière d’habiter ensemble les luttes, dans la résonance plutôt que la concurrence. La perspective de Baschet, dans cette optique, n’est pas une négation des différences, mais une tentative de leur tressage dans une trame politique qui ne soit ni uniformisante, ni fragmentaire. Il ne s’agit pas de fondre les identités dans un tout abstrait, mais de faire de la diversité même la condition d’un universel en mouvement.

 

Vers une politique du vivant et des liens

Dans un monde fracturé par les crises climatiques, les inégalités massives et les désaffiliations existentielles, cette dialectique entre identités et commun pourrait dessiner les contours d’une nouvelle gauche, non pas hégémonique, mais écosystémique, non pas pyramidale, mais rhizomatique (sans centre ni sommet, faite de connexions multiples entre les éléments, ouverte et dynamique, capable de pousser dans toutes les directions, résistante, car même coupée, elle repousse ailleurs) Et si l’enjeu n’était plus de trancher entre identités et universalité, mais de recomposer le lien entre les luttes et le vivant, entre les récits de soi et les récits du monde ? Une gauche qui se ferait jardinier de la diversité, bâtisseur d’utopies concrètes, tisseur de mondes à venir. Une gauche qui entendrait, dans chaque cri d’injustice, l’écho d’un appel à l’humanité commune.

 

L’Universalisme de Baschet : Un Défi à l’Abstraction

Pour Baschet, l’universalisme ne peut pas se construire sur une vision abstraite de l’homme, détachée de son contexte historique et culturel. Il critique l’idée d’un « homme universel » qui, en réalité, n’est souvent qu’une projection de l’homme occidental. Il propose un universalisme « concret », qui s’appuie sur la diversité des cultures et des expériences vécues. Baschet met en avant la notion de « commun planétaire », un espace où les différentes cultures peuvent coexister et dialoguer, sans se réduire à une homogénéisation culturelle. Ce commun planétaire n’est pas un espace abstrait, mais un lieu de rencontre et d’échange, où les différentes perspectives peuvent s’enrichir mutuellement.

Baschet refuse la notion de « continuité » et préfère celle de « basculement ». Il souligne que l’histoire n’est pas un processus linéaire, mais une succession de ruptures et de transformations. Ces basculements offrent des opportunités de construire un avenir plus juste et plus égalitaire.

 

Le Mouvement Zaptiste : Une Réponse Concrète à l’Universalisme de Baschet

Le mouvement zapatiste, né dans les montagnes du Chiapas au Mexique, incarne de manière concrète plusieurs des idées de Baschet.

  • La Défense de la Diversité Culturelle : Les Zapatistes défendent la culture indigène et la lutte contre l’homogénéisation culturelle imposée par le système néolibéral.
  • L’Autonomie et la Décentralisation : Le mouvement zapatiste prône l’autonomie des communautés et la décentralisation du pouvoir, s’opposant à la concentration du pouvoir dans les mains de l’État.
  • La Justice Sociale et l’Égalité : Les Zapatistes s’engagent dans une lutte pour la justice sociale et l’égalité, défendant les droits des peuples indigènes et des plus démunis.
  • La Non-Violence et la Résistance Pacifique : Le mouvement zapatiste utilise la non-violence et la résistance pacifique comme moyens de lutte, s’opposant à la violence et à l’oppression.

 

Un Dialogue Interculturel : Vers un Universalisme Concret

L’universalisme de Baschet et le mouvement zapatiste, bien que nés dans des contextes différents, convergent vers une vision commune : un universalisme qui se construit à partir de la diversité et de l’inclusion, qui s’engage pour la justice sociale et l’autonomie des peuples. Le concept de « commun planétaire » est central dans la pensée de Baschet. Il s’agit d’un espace de dialogue et de rencontre entre les différentes cultures, où les échanges et la réciprocité sont privilégiés. Ce « commun » n’est pas un espace homogène, mais un lieu de convergence où les différences sont reconnues et valorisées. Il permet de construire un monde où les cultures se nourrissent mutuellement et où les échanges interculturels enrichissent l’humanité dans sa globalité.

 

Le Basculement : Un Processus Dynamique de Transformation :

Baschet rejette la notion de « continuité » et met en avant celle de « basculement ». Il souligne que l’histoire n’est pas un processus linéaire, mais une succession de ruptures et de transformations. Ces basculements, souvent liés à des crises ou des mouvements sociaux, offrent des opportunités de construire un avenir plus juste et plus égalitaire. Il s’agit de saisir ces moments de rupture pour transformer les structures sociales et politiques qui engendrent les inégalités et les injustices.

 

Un Universalisme Concret pour un Monde Plus Juste :

L’universalisme de Baschet, loin d’être une théorie abstraite, propose un chemin concret pour construire un monde plus juste et plus égalitaire. Il s’agit de :

  • Reconnaître et valoriser la diversité culturelle : La diversité est une richesse, et non une menace. Il faut s’engager à lutter contre toutes les formes de discrimination et d’exclusion basées sur l’origine, la culture, la religion ou le sexe.
  • Promouvoir le dialogue interculturel : Le dialogue est essentiel pour comprendre les différentes perspectives et pour construire des solutions communes aux défis mondiaux.
  • S’engager pour la justice sociale : La lutte contre les inégalités économiques, sociales et politiques est une condition sine qua non pour un monde plus juste et plus égalitaire.
  • Soutenir les mouvements sociaux : Les mouvements sociaux sont des acteurs clés de la transformation sociale. Il faut les soutenir et les encourager à lutter pour un monde plus juste et plus égalitaire.

 

L’universalisme proposé par Jérôme Baschet se distingue par sa volonté de prendre en compte la diversité culturelle et les expériences vécues. Cependant, dans un monde globalisé, plusieurs limites et défis se posent à cette approche. Voici quelques points clés à considérer :

La Compétition des Identités

  • Dans un monde globalisé, les identités culturelles sont souvent en compétition. L’universalisme de Baschet, qui prône un dialogue interculturel, peut se heurter à des tensions entre différentes identités qui cherchent à s’affirmer. Cela peut mener à des conflits plutôt qu’à une compréhension mutuelle.

L’Homogénéisation Culturelle

  • La mondialisation tend à favoriser une homogénéisation des cultures, souvent au détriment des spécificités locales. L’universalisme de Baschet, qui valorise la diversité, doit donc faire face à ce phénomène qui risque de réduire les cultures à des stéréotypes ou à des versions simplifiées.

Les Inégalités Économiques et Sociales

  • Les inégalités croissantes dans un monde globalisé peuvent rendre difficile la mise en œuvre d’un universalisme concret. Les luttes pour la justice sociale, qui sont au cœur de la pensée de Baschet, peuvent être compromises par des structures économiques qui favorisent l’exploitation et l’exclusion.

La Politique de l’Identité

  • L’essor des mouvements politiques basés sur l’identité peut également poser un défi à l’universalisme de Baschet. Ces mouvements, qui cherchent à défendre des intérêts spécifiques, peuvent parfois s’opposer à une vision universelle qui cherche à inclure tout le monde.

La Résistance au Dialogue

  • Dans un contexte globalisé, le dialogue interculturel est essentiel, mais il peut être entravé par des préjugés, des stéréotypes et des méfiances. La mise en pratique de l’universalisme de Baschet nécessite un engagement actif pour surmonter ces obstacles.

La Complexité des Interdépendances

  • La mondialisation crée des interdépendances complexes entre les nations et les cultures. L’universalisme de Baschet doit naviguer dans cette complexité, en reconnaissant que les solutions aux problèmes globaux ne peuvent pas être unidimensionnelles.

 

Conclusion

L’universalisme de Baschet et le mouvement zapatiste offrent des pistes de réflexion importantes pour comprendre les enjeux de notre époque et pour construire un avenir plus juste et plus durable. Néanmoins, cet universalisme doit faire face à des défis significatifs dans un contexte globalisé. La reconnaissance de la diversité, le dialogue interculturel et la lutte contre les inégalités sont des éléments essentiels pour surmonter ces limites.

 

À lire : La rébellion zapatiste de Jérôme Baschet

 

 

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