Le positivisme n’est pas seulement une doctrine philosophique du XIXᵉ siècle. Il a servi de solvant : il a dissous certaines questions (le sens, l’invisible, l’ambivalence) pour ne conserver que ce qui se mesure. Or, quand une civilisation “ne garde que le mesurable”, quelque chose du vivant se met à fuir, comme un souffle qu’on voudrait enfermer dans un bocal.
Le courant positiviste : “savoir” et “gouverner” par le mesurable
- Le positivisme : une épistémologie de la vérification
À l’origine, avec Auguste Comte, le positivisme se structure autour de l’idée que l’accès au réel doit passer par l’observable et le vérifiable. La célèbre loi des trois états décrit une progression de l’humanité :
- théologique : explications par le surnaturel,
- métaphysique : explications par des essences abstraites,
- positif : explications par les lois issues de l’observation et de l’expérimentation.
L’objectif implicite est clair : puisque la science découvre des lois, l’humanité peut maîtriser la nature… et, en projet, maîtriser aussi la société par une connaissance rationalisée.
- Une anthropologie en creux : le sujet comme objet
Le positivisme entraîne une conséquence souvent non assumée : si la vérité passe par le mesurable, alors le sujet humain devient naturellement “traduisible” en variables. L’humain est peu à peu reconverti en données, et son parcours en indicateurs.
C’est une première critique possible : on ne dit pas seulement comment connaître, on impose une forme de réalité “acceptable”.
- Une extension politique : la gouvernementalité par les chiffres
En prolongeant l’analyse foucaldienne (Surveiller et Punir), on peut voir le positivisme comme une technologie de pouvoir :
- quantification du social (statistiques, performance, algorithmisation),
- médicalisation du psychisme (traduction de la souffrance en déséquilibre biologique, quand bien même la souffrance est aussi historique et relationnelle).
Cette dimension n’est pas un simple abus : elle s’enracine dans un réflexe positiviste, celui de croire que “si c’est mesurable, c’est vrai, donc c’est gouvernable”.
En quoi le positivisme est criticable (sans tomber dans l’anti-science naïf)
Les critiques suivantes visent moins à “détruire” la science qu’à montrer sa colonisation : quand un mode de connaissance prétend devenir le seul.
- Réduction du réel au mesurable : perte de la complexité du vivant
Le positivisme tend à traiter l’incomplexe comme s’il n’existait pas. Or le vivant est :
- fait d’interactions,
- traversé d’incertitude,
- structuré par des boucles (causalités circulaires),
- habité par du symbolique et du relationnel.
Edgar Morin critique précisément la désintégration du complexe : en isolant, en isolant encore, on finit par détruire l’objet qu’on voulait comprendre.
- Illusion du progrès linéaire : le “positif” devient une injonction
La croyance implicite : l’histoire avance vers davantage d’efficacité et de rationalité. Mais Byung-Chul Han montre comment la positivité se retourne en injonction : l’individu devient entrepreneur de lui-même, optimiseur permanent, sans échappatoire.
Le problème n’est pas “la performance” en soi. Le problème est sa généralisation : quand tout doit être améliorable, on ne sait plus habiter le temps autrement que comme dette.
- Fracture épistémique : délégitimer les savoirs du sens
Si seul le discours scientifique est légitime, alors :
- l’art, la poésie, les traditions orales,
- les savoirs situés,
- les expériences subjectives
perdent droit de cité.
Résultat le sujet se retrouve comme orphelin de sens, coincé entre rationalité froide et quêtes de transcendance récupérées par des logiques marchandes (développement personnel “formaté”, spiritualités consommées).
- Technologie de pouvoir : quantifier pour gouverner, classifier pour normaliser
La critique foucaldienne prend ici sa forme contemporaine : l’objectivation devient une prise.
- Quand on gère un individu par des scores, on réduit son histoire à des corrélations.
- Quand on “traite” le psychisme comme un dysfonctionnement neurochimique, on peut invisibiliser la dimension relationnelle et sociale de la souffrance.
Bernard Lahire insiste sur la pluralité des socialisations : l’individu n’est pas un bloc cohérent. Réduire à une cause unique (ou à une variable dominante) est une simplification.
Miguel Benasayag souligne que la souffrance n’est jamais simplement interne : elle se fabrique dans un contexte social et historique.
Pour remplacer le positivisme : d’autres manières de penser le réel
Il ne s’agit pas de jeter la science, mais de construire une épistémologie pluraliste, capable de tenir ensemble ce qui coexiste : le mesurable et l’épais, le quantifiable et l’infigurable.
- Une pensée de la complexité : Morin contre la simplification
La piste la plus centrale est morinienne : une pensée qui relie au lieu de découper, qui assume l’incertitude sans renoncer à la connaissance.
- Le réel n’est pas une somme de pièces.
- Il est un réseau de relations, de boucles, d’interactions.
Une “alternative au positivisme” pourrait donc être : une science qui accepte de ne pas tout réduire, et une philosophie qui accepte de ne pas tout dissoudre.
- Une épistémologie du soin psychique : situer la souffrance
Ici, l’alternative n’est pas seulement intellectuelle, elle est clinique et psychosociale. Une approche de type psychosociologie critique (Benasayag/Gori) propose d’articuler :
- le corps,
- la relation,
- l’histoire,
- le contexte social,
- les significations que la personne donne à ce qu’elle vit.
Le soin devient moins “correction d’un défaut” que accompagnement d’une singularité prise dans un monde.
- Une “écologie des savoirs” : ne pas hiérarchiser seulement par la mesurabilité
L’alternative peut se formuler ainsi :
- le savoir narratif (récit, expérience),
- le savoir symbolique (sens, culture),
- le savoir empirique (mesure, observation),
- le savoir éthique (valeurs, limites),
- le savoir clinique (compréhension et transformation)
sont des régimes complémentaires.
Dans cette perspective, la vérité n’est pas un objet unique ; c’est une pratique qui sait se calibrer selon l’objet.
- Vers une “poésie sociale” : retisser le lien plutôt que gouverner par les scores
Enfin, la sortie du positivisme se joue aussi dans le politique et le culturel. Une “poésie sociale” (au sens : réenchanter le rapport aux autres, au temps et au monde) n’est pas une décoration : c’est une manière de lutter contre l’isolement produit par la rationalisation froide.
Concrètement, cela revient à :
- réintroduire des espaces de partage non utilitaristes,
- reconnaître la part irréductible de l’humain (négativité, lenteur, non-productivité),
- construire des institutions qui soignent les liens, pas seulement les individus.
Conclusion : du “positif” au “relier”
Le positivisme a apporté une méthode précieuse : vérifier, instruire, corriger. Mais quand il devient une philosophie totale, il produit un effet secondaire majeur : le monde se rétrécit, et l’humain aussi.
La réponse n’est pas de remplacer par un flou anti-rationnel. La réponse est plus exigeante : relier. Relier la mesure au sens, la connaissance au soin, l’explication à l’expérience, la performance au temps habitable.