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Quand la désorientation devient politique, construire le commun face aux dérives autoritaires

Nos sociétés ne se désagrègent pas par malveillance, mais par désorientation. Alors que la logique technocratique a vidé la politique de son sens, des millions de gens ordinaires cherchent des réponses simples aux questions réelles qu’on pose sur leur vie commune. Face à cette crise, la seule rationalité supplémentaire ne suffit pas. Il faut reconstruire des formes de vie partagées, des manières concrètes d’habiter ensemble qui rendent le monde à nouveau lisible et désirable. C’est ce défi que la poésie sociale cherche à relever, non comme solution miracle, mais comme pratique patiente de retissage du commun.

 

 

Le déplacement silencieux du seuil du pensable

Quelque chose se passe dans nos sociétés européennes de difficile à nommer avec les mots habituels. Ce n’est pas simplement que certains discours gagnent en influence électorale. C’est plus profond. C’est le seuil du pensable qui bouge, c’est-à-dire l’ensemble des idées, des émotions et des images qu’on peut exprimer en public sans choquer immédiatement. Ce qui était inacceptable devient progressivement normal, sans qu’on sache vraiment comment cela s’est fait. Et ce phénomène ne tient pas à une seule stratégie de communication, mais à quelque chose de plus large, une transformation de ce qui peut être entendu et cru.

Il y a cependant un risque à nommer ce phénomène trop vite. Ivan Illich mettait en garde contre cela, il appelait cela la contre-productivité institutionnelle. C’est quand les outils qu’on crée pour comprendre un problème finissent par le camoufler au lieu de le révéler. Dire trop tôt « c’est du fascisme » ou « c’est de l’extrémisme » peut nous éloigner des vraies raisons pour lesquelles des millions de gens ordinaires adhèrent à ces discours. Comprendre de l’intérieur ce qui se passe, ce n’est pas l’approuver. C’est simplement le condition pour pouvoir vraiment y répondre.

Mais cette compréhension ne peut pas non plus durer éternellement. Hannah Arendt nous l’apprenait, il existe des limites à ce qui est acceptable, et à un moment donné, il faut être capable de dire que certaines directions sont dangereuses. La compréhension et le jugement ne s’opposent pas, ils vont ensemble. On comprend d’abord pour pouvoir juger plus justement ensuite.

Ce qu’il faut donc saisir en priorité, c’est l’expérience vécue de gens ordinaires qui ne se reconnaissent pas dans les catégories qu’on utilise pour les décrire. Arendt montrait que le danger réside moins dans la radicalité explicite des discours autoritaires que dans leur capacité à se banaliser, à sembler évidents. Ils se glissent dans les peurs quotidiennes. Et ce qui les rend possibles, ce n’est pas une malveillance généralisée, c’est une désorientation ordinaire, le sentiment que le monde n’est plus lisible.

Raphaël Liogier l’a bien montré, ces dynamiques répondent à des angoisses vraies, notamment le sentiment d’être invisibilisé, d’avoir perdu un monde qu’on comprenait. Ce que ces discours offrent à ceux qui y adhèrent, ce n’est pas d’abord une idéologie. C’est une expérience, le sentiment d’être vu, nommé, reconnu dans une communauté. C’est à ce niveau-là, celui de l’expérience et non des seules idées, que toute alternative doit d’abord agir. Cela ne veut pas dire accepter ce qui produit de l’exclusion, cela veut dire comprendre pourquoi c’est devenu nécessaire pour certains.

 

L’épuisement du modèle technocratique, ou pourquoi le monde devient illisible

Ce déplacement du pensable n’arrive pas par hasard. Il s’enracine dans quelque chose de plus profond : l’épuisement d’un mode de gouvernance qui a progressivement vidé la politique de son sens. Depuis les années 1990, gouverner signifiait de plus en plus : optimiser, ajuster, évaluer. La conflictualité politique n’était plus vue comme quelque chose de naturel et de fécond dans une démocratie, mais comme un dysfonctionnement à corriger.

Mais attention à ne pas simplifier. Ce modèle technocratique n’est pas un bloc monolithique, mené par des méchants. Jacques Ellul insistait là-dessus, le système technique ne fonctionne pas par intention malveillante, il fonctionne par enchaînement de nécessités. Chacun fait ce qu’il doit faire à sa place, et progressivement, le sens de la vie commune devient moins audible. Ce n’est pas la méchanceté des technocrates qui pose problème, c’est une logique structurelle qui rend inaudible toute question portant sur le sens de ce que nous faisons ensemble. Olivier Roy parle de la crise de légitimation des institutions.

Cela dit, reconnaître que nous sommes tous pris dans ce système ne suffit pas. Il faut aussi identifier les points où on peut vraiment agir. Castoriadis rappelait que la société n’est pas seulement un système, c’est aussi un lieu où des gens prennent des décisions, où des institutions façonnent le réel. Comprendre le système, c’est bien. Mais sans identifier où on peut vraiment le modifier, cette compréhension reste contemplative, intéressante intellectuellement mais sans effets.

Barbara Stiegler a montré précisément comment l’injonction à s’adapter génère une désorientation existentielle. On nous demande constamment de nous ajuster à un monde en mouvement, selon des normes qu’on n’a pas choisies, dans une direction qu’on ne maîtrise pas. Ce n’est pas qu’une question économique, c’est une question de sens. Comment se projeter dans l’avenir ? Comment se raconter son propre chemin ? Comment trouver une cohérence dans sa vie ?

Or une société ne tient pas seulement par des mécanismes de régulation. Elle tient aussi par des significations partagées, par des récits communs qui donnent direction à la vie. Quand ces récits disparaissent ou deviennent inaudibles, un vide s’installe. Et dans ce vide, les discours simplificateurs trouvent une efficacité redoutable. Non pas parce qu’ils seraient plus vrais, mais parce qu’ils rendent le réel à nouveau intelligible. Ils proposent une explication simple, une communauté d’appartenance, une direction. Leur force, c’est qu’ils remplissent une fonction que la rationalité technique avait laissée vide.

 

Au-delà de la raison seule, les formes de vie et leur puissance

Il serait donc illusoire de penser qu’il suffit d’apporter plus d’information, plus d’expertise ou une meilleure pédagogie pour inverser la tendance. Cette réponse suppose que l’adhésion aux discours radicaux vient d’un manque de connaissance. Mais c’est exactement la logique technocratique qu’on cherche à dépasser. Elle pose chaque problème comme un problème d’information à corriger, comme si le cœur de la question était là.

Miguel Benasayag l’explique bien, une société ne se réduit pas à son fonctionnement. Elle se construit aussi à travers des formes de vie, des manières concrètes d’habiter le monde qui ont du sens pour ceux qui y vivent. Le problème n’est donc pas seulement intellectuel, il est existentiel. Comment vivre ensemble ? Quelle vie est possible ? Comment trouver du sens ?

Mais dire cela, c’est déplacer la question sans la résoudre complètement. Car les formes de vie ne flottent pas dans un espace de liberté absolue. Elles sont toujours prises dans des structures économiques, des rapports de pouvoir, des inégalités matérielles. La vraie question devient alors : comment des changements petits et locaux peuvent-ils vraiment transformer les grandes structures qui les encadrent ?

C’est une question que beaucoup de penseurs évitent, et pourtant elle est centrale. Sinon, deux interprétations restent ouvertes. Soit les petites initiatives changent seulement les sensibilités, pas les réalités du pouvoir. Soit elles transforment effectivement les structures, mais on ne sait pas comment. Dans les deux cas, il manque quelque chose.

Une réponse commence à émerger. Castoriadis distinguait deux types d’imaginaire, celui qui crée du nouveau et celui qui reproduit l’ordre existant. Les formes de vie alternatives ne transforment réellement les structures que lorsqu’elles parviennent à créer de nouveaux imaginaires, c’est-à-dire des pratiques assez stables et assez désirables pour changer ce que les gens croient possible. Ce n’est pas une transformation magique, c’est une lente traduction, un processus où une expérience locale devient assez transmissible pour agir ailleurs aussi.

Jean-Philippe Pierron insiste sur ce point important, l’éthique située ne doit pas ignorer les vrais conflits sociaux. Elle doit les inscrire dans la durée des relations plutôt que dans des combats spectaculaires sans suite. Les formes de vie ne changent les structures que si elles deviennent elles-mêmes stables, qu’elles résistent à la réabsorption, qu’elles produisent des transformations durables. C’est ce travail d’enracinement que la poésie sociale cherche à soutenir, non en embellissant ce qui existe, mais en travaillant les conditions de sa transmission et de son expansion.

 

Les initiatives alternatives, réalisme lucide sur leurs limites et leurs forces

À partir de cette compréhension, on peut évaluer les initiatives alternatives non pas d’abord sur leur cohérence idéologique, mais sur leur capacité à produire des transformations durables. Tiers-lieux, coopératives, initiatives autour des communs, jardins partagés, monnaies locales, épiceries coopératives. Ces expériences cherchent à réarticuler ce que la modernité productiviste a séparé : le travail et le sens, la production et le territoire, l’individuel et le collectif.

Illich appelait cela la convivialité, des formes d’organisation où chacun peut contribuer sans dépendre entièrement d’experts ou de systèmes opaques. Ces expériences contemporaines s’y inscrivent, au moins en partie. Elles tentent de reconstituer ce que la logique technocratique avait érodé, non par décret mais par la pratique patiente d’autres manières de faire.

Cependant, il faut regarder en face leurs limites. La première, c’est le risque de l’entre-soi. Un jardin partagé où se retrouvent seulement les gens d’une même classe sociale n’élargit pas vraiment le commun, il consolide simplement ce qui existait déjà. Cela compte, mais c’est insuffisant.

La deuxième limite, c’est la fragilité économique. Ces initiatives dépendent souvent de financements incertains, de bénévolat, de modèles hybrides qui ne tiennent que par l’engagement intensif de quelques personnes. Il est honnête de le dire sans détour, non pour décourager, mais pour ne pas faire porter par des individus isolés une responsabilité qui exige des conditions collectives plus larges.

La troisième limite est la plus insidieuse. Luc Boltanski et Ève Chiapello l’ont montré précisément, le capitalisme a une capacité remarquable à intégrer les critiques pour se réinventer. Les notions de coopération, de créativité, de sens, initialement critiques, peuvent être réinvesties dans des logiques marchandes. Les tiers-lieux deviennent des incubateurs de startups, les jardins sont utilisés comme argument publicitaire, les épiceries locales comme vecteurs de gentrification douce.

Mais décrire les tensions ne suffit pas. La vraie question est, comment distinguer une initiative qui transforme réellement du système d’une initiative que le système réabsorbe ? Benasayag parle de points d’irréversibilité, ces transformations qu’on ne peut pas facilement annuler ou récupérer parce qu’elles ont changé profondément les relations et les subjectivités.

On peut identifier quelques signes concrets. Une initiative atteint ce seuil quand elle crée de la confiance durable entre des gens radicalement différents, qui change pour toujours leur vision d’eux-mêmes et des autres. Quand elle crée des compétences collectives qui ne dépendent pas d’une personne unique, des savoir-faire de délibération, de soin mutuel, de gestion des conflits qui survivent aux individus. Quand elle génère des récits que les gens veulent répandre, qui donnent envie à d’autres de tenter quelque chose de similaire.

Ces signes ne sont pas mesurables au mètre, mais ils sont observables avec attention sur la durée. Et c’est précisément cette observation patiente que la poésie sociale peut rendre possible.

 

Habiter l’imperfection, une éthique qui se peut être partagée

Reconnaître ces limites ne disqualifie pas ces expériences. Cela les inscrit simplement dans le réel, moins mythifiées, plus solides. Il n’existe pas de position pure d’où observer le monde sans y être pris. Toute tentative de transformation s’inscrit dans des conditions qu’on ne maîtrise que partiellement. Et cette imperfection n’est pas un défaut, c’est la condition même de l’action collective.

Cependant, il faut affronter franchement une tension. Si on refuse constamment toute radicalité, toute rupture, tout jugement clair, on risque de désarmer la critique. Car il existe des rapports de pouvoir réels, des dominations vraies, des violences concrètes. Et celles-ci ne peuvent pas seulement être « habitées » avec douceur, elles doivent parfois être nommées et combattues. L’imperfection comme condition ne signifie donc pas que toutes les positions se valent. Elle signifie qu’on agit à partir d’une situation donnée, sans prétendre l’avoir transcendée, mais en refusant de renoncer à introduire une direction, une exigence.

Mais cette éthique soulève une question délicate. Elle exige une grande capacité de discernement, la faculté de tenir ensemble la compréhension et le jugement, la patience et la fermeté. Or cette capacité n’est pas donnée à tous de la même façon. Elle suppose du temps, de la culture, des espaces de discussion que tout le monde n’a pas accès de la même manière. Une éthique qu’on peut seulement pratiquer si on a déjà reçu une bonne éducation reste une posture minoritaire.

Comment rendre cette éthique partageable ? Jean-Philippe Pierron souligne que l’éthique ne peut pas se transmettre par des principes abstraits, elle doit être incarnée dans des pratiques accessibles. C’est ici que la poésie sociale trouve son rôle spécifique. En créant des espaces où des gens très différents peuvent traverser ensemble une difficulté, un désaccord, une décision, elle contribue à installer cette capacité de discernement chez des personnes qui ne l’avaient pas apprise. Ce n’est pas de l’enseignement au sens habituel, c’est une pédagogie du sensible, une manière de former les corps et les relations à cette capacité.

 

Retisser le commun, des expériences concrètes qui parlent

C’est cette pédagogie du sensible qui donne sens à toutes les expériences concrètes de reconstruction du commun. Ce qui distingue ces initiatives de celles qui restent isolées ou qui se laissent absorber par le système, c’est souvent une attention explicite portée à leur propre fragilité, une manière d’intégrer leurs propres limites dans leur fonctionnement.

Regardez les coopératives intégrales en Espagne, héritières des expériences catalanes. Elles ont réussi à structurer de l’économie solidaire à une échelle qui touche des gens vraiment différents. Ce qui est remarquable, c’est leur capacité à maintenir des tensions productives entre des logiques différentes, à traverser les désaccords sans les écraser. Elles crèent des compétences collectives de délibération qui survivent aux individus qui les ont lancées. Elles ne prétendent pas résoudre les contradictions du système, elles les rendent visibles et travaillent dessus ensemble.

En France, certaines épiceries coopératives ont progressivement réussi à dépasser leur public initial en travaillant la question de l’accessibilité, pas en en parlant mais en la pratiquant. Ce faisant, elles incarnent ce qu’Illich cherchait à décrire, des dispositifs où on peut contribuer ensemble sans d’abord partager les mêmes valeurs.

Ce que ces expériences révèlent, c’est que le commun ne se construit pas en éliminant les conflits, mais en en faisant une matière de travail. Marcel Mauss le rappelait, toute société repose sur des échanges de don et de contre-don, sur la reconnaissance mutuelle. Mais ces dynamiques ne peuvent pas être décrétées, elles se construisent dans la répétition patiente de gestes qui installent progressivement une confiance irréductible aux seuls calculs d’intérêt.

La poésie sociale intervient à ce niveau précis. Elle n’est pas une médiation extérieure qui viendrait raconter ces expériences, elle fait partie de ces processus. Et il faut le dire clairement, la poésie sociale est aussi une technique, au sens où Ellul parlait de technique. Pas une réduction instrumentale, mais un ensemble de pratiques qui produisent des effets réels sur les gens et les relations. Refuser de reconnaître cela ne la protège pas, cela l’empêche seulement d’être consciente d’elle-même et responsable.

Concrètement, cela signifie créer des espaces où des gens qui ne se seraient pas rencontrés se parlent réellement. Documenter ce qui se passe de manière à rendre visibles des intelligences d’ordinaire invisibilisées. Générer des récits que les collectifs peuvent reprendre et partager. Ces dispositifs ne sont pas des outils de communication au sens technique, ce sont des transformateurs de comment les gens se pensent ensemble. Ils agissent à la fois sur le symbolique et sur le matériel, sur l’expérience vécue et sur les structures qui la conditionnent. C’est cette double action qui leur confère une puissance, et c’est cette puissance que la poésie sociale doit apprendre à revendiquer sans se dissoudre.

 

Le tempo impossible, habiter la tension entre lenteur et urgence

Ce travail de construction est lent, incertain, souvent invisible pour les médias et les statistiques de performance. Et c’est ici qu’il faut poser clairement une tension qu’on ne peut pas esquiver.

Le monde n’est pas seulement désorienté. Il y a aussi des urgences réelles, écologiques, sociales, politiques, qui ne peuvent pas attendre. Des gens vivent des situations concrètes dangereuses qui exigent des réponses rapides. Affirmer que la lenteur est politiquement justifiée ne peut pas servir d’alibi à l’inaction face à ces urgences. La vraie question est donc difficile : comment vivre ensemble une politique de la lenteur quand certaines choses exigent de la rapidité ? Et qui décide ? Selon quels critères ? Avec quel droit ?

Ces questions n’ont pas de réponse générale valable partout. Elles exigent précisément le type de délibération collective que la poésie sociale cherche à rendre possible. Mais on peut poser quelques repères. Certaines situations exigent des réponses rapides et directes, notamment quand il y a des gens en danger. Aucune philosophie de la lenteur ne doit servir de couverture à l’inaction. D’autres situations exigent la lenteur rigoureuse pour transformer durablement les représentations, et aucune urgence ne doit permettre de détruire ces processus.

La sagesse politique, c’est de ne pas confondre ces deux registres. Et surtout, c’est de reconnaître que l’arbitrage entre eux ne peut pas venir d’une autorité qui déciderait pour tout le monde. C’est cet arbitrage qui constitue le cœur de la délibération démocratique. Et sa qualité ou son épuisement détermine largement si une société peut résister aux promesses faciles des populismes autoritaires.

Ces populismes prospèrent sur l’immédiateté. Ils promettent une restauration rapide, une désignation claire de responsables, une simplification. Et cette promesse répond à une vraie fatigue, celle de la complexité des processus démocratiques, une fatigue que la désorientation technocratique a largement nourrie.

Stiegler parlait de la nécessité de désynchroniser les temporalités imposées, de résister à l’accélération généralisée non par immobilisme mais par une réaffirmation de tempos différents, capables de porter d’autres formes de vie. Benasayag insistait sur la nécessité de résister à la logique du pire, cette tentation de répondre à la vitesse des destructions par une vitesse comparable, au risque de construire sur du sable.

La confiance entre des gens ne peut pas s’accélérer sans devenir quelque chose d’autre. La reconnaissance mutuelle entre des gens de mondes différents ne peut pas être produite par un programme. Elle exige du temps, des épreuves traversées ensemble, des désaccords habités ensemble. Mais pendant que ce temps s’écoule, des gens concrets vivent des situations concrètes. La poésie sociale qui ignorerait cette tension ne serait pas une poésie sociale, elle serait une consolation.

Ce qu’on peut simplement affirmer, c’est ceci : habiter un territoire, habiter des relations, habiter des limites, non comme des contraintes à dépasser au plus vite, mais comme les conditions d’une vie qui a du sens et peut être partagée. La poésie sociale n’est pas une réponse supplémentaire à la crise de la démocratie. C’est une manière différente de poser la question, en refusant les termes où les populismes l’ont formulée, en refusant aussi la logique technocratique qui les avait préparés, et en refusant la tentation d’une lenteur qui serait seulement du repos.

 

Continuer à tisser, comme acte de fidélité lucide

Continuer à tisser. Malgré les tensions non résolues, les récupérations possibles, les échecs répétés et les contradictions qui ne se dissolvent pas. Malgré les urgences qui débordent constamment nos capacités. Non par naïveté ou optimisme béat, mais par fidélité lucide à cette exigence simple, ne pas laisser à d’autres le monopole de répondre aux questions réelles que les gens ordinaires posent sur le sens de leur vie commune.

Et par fidélité aussi à cette intuition, souvent oubliée : le commun ne se décrète pas, ne se conquiert pas par la seule argumentation, ne se produit pas par optimisation. Il se construit patiemment et avec rigueur, à la hauteur de l’existence ordinaire, dans les espaces qu’on habite et les relations qu’on soigne. Même quand elles résistent. Même quand elles déçoivent. Même quand elles nous transforment autrement que ce qu’on avait prévu. Et parfois précisément parce qu’elles le font.