un point sur les complot et théories conspirationnistes

L’utilisation de la théorie du complot peut se rapprocher de la méthode hypercritique : toute contre-argumentation peut sembler faire partie du complot, la personne argumentant étant considérée comme manipulée, voire faisant partie du « complot ». On peut aussi assister à un renversement de la charge de la preuve : c’est au tenant de l’explication rationnelle de montrer qu’il n’y a pas eu complot, et les arguments qu’il profère peuvent passer pour des manipulations supplémentaires. La théorie du complot se justifie ainsi par elle-même et n’a en cela rien de « scientifique ». La certitude préalable de l’existence d’un complot implique l’analyse de toute information et de tout fait au travers du prisme de cette théorie du complot. Ce biais cognitif est nommé biais de confirmation d’hypothèse. En outre, à cause d’un défaut de distinction entre les données exploitées et leur mise en relation, le simple fait que des données authentiques soient « insérées dans la trame » de la théorie du complot peut valider à tort la trame elle-même. L’évocation d’un complot peut donc mener au rétrécissement de l’univers d’analyse d’un fait, puisque ce fait ne sera mis en relation qu’avec d’autres faits issus de la théorie. » 

 

Diffuser ce genre d’information montre l’adversaire qui est contre nous et nous dit contre qui il faut nous battre. L’ennemi est clairement extérieur. Nous, gentil peuple, avons été manipulé par les méchants 1%. Le but de ce site est donc de montrer quelque soit l’adversaire, comment on a pu faire en sorte (par notre action ou non-action, par notre manière de penser ou de panser, de voir ou comprendre le monde, de mettre ou enlever du sens à nos vies…) qu’on en arrive là. Du coup l’adversaire est à l’intérieur de chacun de nous. Et si nous changeons, l’adversaire quel qu’il soit, ne pourra plus agir contre le peuple. Le changement doit être en nous pour qu’il puisse éclore au niveau social pour avoir des répercutions sur la politique.

« De plus ces visions privilégient (je ne dis pas que tu ne retiens qu’eux, mais que tu leur donnes une priorité), parmi tous les facteurs explicatifs d’un événement ou d’un phénomène, ceux qui relèvent

(1) d’une intention

(2) d’un groupe clairement identifiable

(3) dont le contenu est l’anticipation exacte de l’événement en question.

(1) Je considère que les événements historiques sont la résultante d’une combinaison de facteurs : matériels (l’organisation économique, le développement technique, les conditions naturelles, maladies, famines, etc.), culturels (les mentalités, les mœurs, les croyances religieuses d’une époque, etc.) et les intentions des individus (grands hommes, intellectuels, hommes d’Etat, etc.), des groupes (partis, syndicats, associations, lobbies, etc.).

Toute la tâche de l’historien consiste, pour chaque événement, à proposer une thèse sur la proportion de chacun de ces facteurs. Son explication, c’est le « cocktail causal » qu’il propose. La tâche du philosophe est de déterminer si l’on peut proposer, a priori, et pour n’importe quel événement, quelle proportion de chaque facteur constitue la meilleure explication. Les marxistes, par exemple, donneront la priorité aux facteurs matériels. Ceux que j’appelle « les conspirationnistes » proclament la priorité épistémologique des explications par les intentions des acteurs.

(2) Je donne, dans mes explications historiques, une grande importance aux intentions des acteurs. Mais selon moi, ces intentions ne sont jamais motrices de manière isolée et ne sont jamais à elles seules des causes de ce qui arrive : elles se mêlent à d’autres intentions, elles se combinent avec d’autres actions, individuelles ou collectives. L’histoire est un vaste foutoir, il est impossible de déterminer précisément à quelle hauteur a contribué l’action d’un individu ou d’un groupe dans ce qui arrive.

Engels donne une image (dans une lettre, je crois…) pour expliquer comment s’articulent les intentions et actions des différents groupes. C’est celui de la composition de vecteurs. Imagine que l’intention de chaque groupe (ou personne) soit un vecteur. Tous ces vecteurs ont des sens différents. Le développement historique, c’est le sens du vecteur produit de ces vecteurs (je crois que l’on dit : le vecteur qui résulte de la composition des autres vecteurs).

(3) Enfin il me semble que l’attitude conspirationniste a tendance à croire que les groupes agissants ont une conscience parfaitement claire du fonctionnement du monde, ils sont avec lui dans une relation de transparence, et ne souffrent de sa complexité ni dans la compréhension qu’il en ont, ni dans l’action qu’il y mènent. Il n’y a pas ou peu de place pour des déviations d’intentions (le résultat de nos actions n’est pas parfaitement adéquat au but recherché), pas plus que pour le hasard, peu pour les aubaines (événements bénéfiques non attendus) et les échecs (intentions que les événements empêchent de se réaliser).

Tu peux le repérer en lisant les interminables descriptions conspirationnistes des agissements de la famille Rothschild (j’imagine que tu as déjà dû tomber là-dessus), par exemple : tout se passe comme si ses membres maîtrisaient le moindre petit événement du monde, même l’imprévu est récupéré et intégré dans le plan d’ensemble. J’admets leur puissance, mais un tas de trucs arrive et leur arrive sans qu’ils ne l’aient anticipé. Une véritable explication, c’est montrer comment leur propre stratégie se combine avec le cours des choses. Mais supposer que le cours des choses obéit à leur plan, voilà l’erreur. Leur force, ce n’est pas de contrôler les événements, c’est de pouvoir tourner à leur avantage l’imprévu.

Je vais aller plus loin : la stratégie de ces groupes (familles, Etats, entreprises, etc.) est précisément de faire croire en leur toute-puissance, car on sait qu’une telle croyance est auto-réalisatrice ; plus on les croit forts, plus on baisse la garde et on obéit. Je vais donc encore plus loin : en alimentant la croyance en leur toute-puissance (l’idée que « tout se passe exactement comme ils l’avaient prévu »), l’attitude conspirationniste réalise exactement le plan stratégique de ces groupes.»