Analyse de la vision nihiliste : un rapport au monde destructeur.

Nous voyons de nos jours de nombreux mouvements plus ou moins terroriste qui ont un point commun : ils ont un rapport passionnel au monde. Poursuivant un idéal de pureté d’origine infantile en voyant que le monde s’oppose à leur idéal, ils rêvent de sa destruction en pensant que celle-ci va magiquement entraîner la réalisation de leur rêve. Fascinés par la violence et la terreur dont ils attendent tout, leur cogito se résume à la formule : « je nuis donc je suis. »

Ce nihilisme n’est pas séparable d’un nihilisme plus profond, le nihilisme pervers. Il s’agit là du nihilisme intellectuel. Celui-ci réside dans le fait de chercher à désespérer l’autre afin qu’il se tue. Nietzsche en a bien décelé le mécanisme. Quand on a échoué dans la vie et que l’on n’est pas content de soi, il arrive que l’on ait la tentation de faire échouer les autres pour se venger. « je vais périr, dit donc celui qui cède à cette tentation, mais je ne serais pas le seul. D’autres vont périr avec moi. » Nietzche s’est méfié de ceux qui empoisonnent la vie en transmettant aux autres le germe du ressentiment et de la méfiance haineuse. Dostoïevski aussi, qui a notamment vu dans le nihilisme une tentation métaphysique et pas simplement psychologique. A défaut de se créer, il est possible de se détruire et de détruire afin de devenir Dieu par le mal et par la destruction. C’est ce que fait le héros des « possédés » Kirilov. Il se sent humilié de ne pas être Dieu. Il est dans une rivalité mimétique avec Dieu. « Si Dieu existe, il est intolérable que je ne sois pas Dieu », dit Sartre. C’est ce que ressent Kirilov, c’est le fond du ressentiment que les êtres humains éprouvent inconsciemment à l’égard de la Vie. Quand on est vivant, vivre, c’est vouloir vivre. Et vouloir vivre, c’est vouloir la totalité de la vie. D’où la volonté du nihiliste, volonté infantile bien décrite par Sartre et pouvant se résumer ainsi : « Si Dieu existe, je veux être Dieu. Si la vie existe, je veux la totalité de la vie. Si l’on me la refuse, je me la donnerai. J’aurais tout en détruisant. Je me vengerais de ne pas être Dieu en détruisant la création divine. »

Le nihilisme est désespoir. Encore convient-il de comprendre ce que désespérer signifie. Quand on a de vains espoir, perdre de tels espoirs n’est pas vain. D’où le paradoxe du désespoir : qui désespère de ses vains espoirs n’est pas sans espoir. Il pense que la liberté est possible grâce à la vérité. Sinon, il ne désespérerait pas. Il a donc confiance en une issue possible. Une telle confiance dépasse le simple espoir. Elle relève de l’espérance. Si l’espoir espère quelque chose, l’espérance n’espère rien. Elle pose un fondement. Elle adhère à la notion d’issue en général.

 

La place du doute 

Il est courant de penser que le doute est un contre-pouvoir et, de ce fait, un moyen de liberté. Il s’agit là d’une erreur. S’il est vrai que le pouvoir a utilisé et utilise encore la croyance, il passe aussi par le doute. Faire douter donne autant de pouvoir que faire croire. Qui fait croire le peuple le domine, qui le fait douter également. Qui fait douter acquiert le pouvoir que donne le doute. Il est facile de dominer quelqu’un qui doute. Doutant de lui, il se laisse faire.

Il est facile de douter. Plus facile que de croire au sens d’avoir la foi ». Il faut lutter pour avoir la foi. Il faut avoir une âme de résistant. Nul besoin de lutter pour douter, il suffit de dire non. Le non est partout. L’enfant capricieux découvre vite le pouvoir que donne le non et il en abuse en désespérant ses parents qui ne savent plus quoi faire. Le non fait monter les enchères. Penser, c’est dire Oui. Le non ne se satisfait de rien, aucune politique n’est jamais assez bonne, aucune philosophie non plus. Force du doute. Force du moi souverain. Force du moi hautin sur plombant tout : « je doute donc je suis ». On peut alors porter l’estocade. Elle consiste à manipuler le désespoir afin que le monde se suicide après avoir désespéré. A défaut d’être Dieu, il est possible d’être le diable. Si Dieu est tout puissant dans la création et par elle, le Diable est tout puisant dans la destruction et par elle. C’est ce qui donne au désespoir sa force. Une force enivrante.  Il y a une jouissance à chuter, à sombrer à se perdre dans une situation bloquée. On jouit ainsi d’une forme de toute puissance.

Le fameux Marquis de Sade a lui aussi compris le pouvoir du doute. Qui ne croit plus en quoi que ce soit acquiert le pouvoir suprême. Rien ne le désarçonne. Impossible de le damner puisqu’il a décider de se damner. Tout lui est donc permis. « Quand Dieu n’existe pas, tout est permis », explique Ivan dans Les frères Karamazov. Sade l’a compris avant Dostoïevski. L’incroyance est le plus grand pouvoir qui soit. L’incroyant ayant fait de lui un néant, impossible de l’anéantir puisqu’il l’a déjà fait. L’incroyance absolue est possible, le nihilisme est possible. Et de plus en plus présent. 

 

Solitude et transmission : 

La vie que l’on ne vit pas revient sous forme de mort. Le vide que l’on ne vit pas revient sous forme de nihilisme. Qui ne veut pas grandir en assumant sa solitude de façon créatrice finit par trouver refuge dans le désespoir et le nihilisme. En créant un monde de cauchemar, il se donne toutes les bonnes raisons de ne pas grandir. Dostoïevski a compris en son temps, qu’il s’agit là du drame de l’histoire.

Dostoïevski a compris ce que le livre de la genèse enseigne et que Camus va traduire pour le XXeme siècle : l’humanité a peur de la vocation qui est la sienne. Dieu veut faire de l’humain son collaborateur dans la création. Il veut lui transmettre sa puissance créatrice. Seule condition pour vivre cette vocation : accepter la transmission. Accepter que Dieu abandonne l’humain afin qu’il marche seul, librement, en devenant ainsi peu à peu créateur. Faire donc l’épreuve du vide et trouver le plein dans le vide. (Vous pouvez bien sur remplacer Dieu par une figure parentale l’image reste la même.) Cela fait peur. Tout le drame de l’humanité est là, il ne veut pas grandir. De fait, l’humanité vit le drame de la transmission. Dostoïevski l’illustre avec la dernière parole du christ « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Toute la question de la transmission se trouve là. Toute l’angoisse de l’humanité s’y exprime. Toute la beauté de sa vocation également. L’enfant voit l’abandon derrière la transmission : réaction d’angoisse. L’adulte voit la transmission derrière l’abandon : ouverture à la beauté. Extraordinaire mutation. C’est ce dont le nihilisme ne veut pas entendre parler. Pour lui, la condition humaine n’est pas belle, elle est tragique. L’humain est abandonné et il n’y a pas de transmission à l’œuvre derrière l’abandon.

Ainsi, il y a des enfants qui ne se remettent pas d’avoir été lâchés dans la jungle de la vie. Chez eux, l’angoisse vire à la peur et à la culpabilité. « Je suis seul, abandonné, livré à moi-même ? c’est que je ne suis pas aimable », se dit un tel. Il vit sa solitude comme une condamnation, ce qui le conduit à vouloir se venger des humains et du monde. Quand on ne se sens pas aimé, on finit par détester l’humanité en se disant qu’elle n’est pas aimable puisque l’on ne se sens pas aimé. Par un phénomène d’emballement, on passe de la haine de soi à la haine du monde et de la vie.

 

Soi contre le monde 

Qui voit le mal partout fait venir le mal et la mort sur terre. Le nihilisme devient alors la religion du monde. Quand tout est vu sous l’angle du mal, faire du mal à ce qui fait ainsi du mal devient un bien. Tout s’inverse : le bien devient un mal nécessaire. La violence se met à déferler. Elle est légitimée par la vision que l’on a du monde. Tout étant mauvais par principe, il importe de se défendre en procédant à des frappes préventives. Si l’on veut survire il faut devenir l’ennemi du monde et des autres avants qu’ils ne deviennent nos ennemis. Quand ce système se généralise cela donne la non-foi érigée en système.  Lucidité de Camus, le nihilisme est une maladie infantile. Il est la maladie de l’humanité. Il est la maladie infantile de la métaphysique.

 

Source : 

Retour à l’émerveillement de B. Vergely