Féminisme, théologie et justice sociale

Face à l’histoire patriarcale des Églises chrétiennes, un féminisme théologique de la libération a émergé dans les Amériques, porté par des femmes enracinées dans la foi, les luttes populaires et une relecture critique des traditions religieuses. Parmi elles, Ivone Gebara (Brésil), Ada María Isasi-Díaz (Cuba/États-Unis) et de nombreuses religieuses catholiques engagées dans la justice sociale incarnent un courant profondément transformateur. Leur pensée relie spiritualité, corps, genre, justice, écologie et pratiques communautaires, dans un effort pour libérer à la fois Dieu, les femmes et les peuples opprimés.

 

 

Ivone Gebara : une écoféministe chrétienne radicale

Ivone Gebara, religieuse brésilienne, philosophe et théologienne, est une voix importante de la théologie féministe en Amérique latine. Sa pensée, à la croisée du féminisme, de l’écologie et de la théologie de la libération, développe une critique radicale des structures patriarcales, tant dans la société que dans les institutions religieuses. Dans une époque de crises écologiques, sociales et spirituelles, sa vision écoféministe offre une spiritualité incarnée, une politique du soin, et une reconfiguration du sacré fondée sur l’interconnexion et la justice.

Un ancrage dans la théologie de la libération

Ivone Gebara rejoint le mouvement de la théologie de la libération, qui entend penser la foi chrétienne à partir des opprimés et des pauvres, en particulier en Amérique latine. Elle vit pendant près de deux décennies dans les favelas de Recife, partageant la vie des plus démunis, et développant une théologie enracinée dans la réalité. Mais très vite, Gebara critique les limites de cette théologie : elle constate qu’en dépit de leur engagement progressiste, les théologiens de la libération reproduisent des schémas patriarcaux, ne prenant pas en compte l’oppression spécifique des femmes, ni les dimensions corporelles et écologiques de la souffrance humaine.

Une critique féministe du patriarcat religieux

C’est dans ce contexte qu’elle élabore une théologie féministe radicale. Elle conteste l’image d’un Dieu père, transcendant, hiérarchique, reflet des structures masculines de pouvoir. Elle propose de repenser la théologie à partir de l’expérience des femmes pauvres, de leur spiritualité populaire, de leur rapport au corps, à la terre, à la vie quotidienne. Dans son ouvrage Longing for Running Water: Ecofeminism and Liberation, elle critique la théologie classique comme étant désincarnée, dualiste (âme/corps, esprit/nature, homme/femme) et coupée des réalités sensibles. Pour elle, il est essentiel de reconnaître que le corps, la nature et la communauté sont les véritables lieux théologiques.

L’écoféminisme comme spiritualité incarnée

Gebara développe une pensée profondément écoféministe, c’est-à-dire une critique conjointe du patriarcat et de l’exploitation de la nature. Elle met en lumière le lien entre la domination des femmes et celle de la terre, entre l’anthropocentrisme chrétien et le capitalisme extractiviste. Son écoféminisme ne se limite pas à l’écologie environnementale : il est ontologique, politique et spirituel. Elle défend une vision du monde fondée sur la relation, la réciprocité, la diversité. Le divin n’est plus une figure extérieure, mais une force de vie immanente, présente dans chaque souffle, chaque lien, chaque acte de soin. Elle écrit : « Le divin n’est pas à chercher dans les cieux, mais dans les profondeurs de la vie, dans les cris, les caresses, les graines. » Son engagement écoféministe la conduit à promouvoir des pratiques communautaires, solidaires, corporelles : rituels, cercles de parole, poésie, et vie quotidienne comme liturgie.

 Désobéir avec fidélité : foi critique et dissidence

En 1995, Ivone Gebara est convoquée à Rome et sanctionnée par le Vatican pour avoir pris des positions jugées incompatibles avec la doctrine (notamment sur l’avortement et l’autorité ecclésiale). Elle est contrainte au silence pendant deux ans. Cette censure ne fait que renforcer sa détermination à penser une foi libre, critique et désobéissante, fidèle à l’esprit de l’Évangile mais en rupture avec ses formes institutionnelles oppressives. Elle incarne ce que beaucoup de théologiennes appellent une “désobéissance loyale”, une fidélité non pas à l’autorité, mais aux pauvres, à la vie, à l’amour incarné.

Une éthique du soin et de la complexité

La pensée de Gebara est aussi une philosophie de la complexité. Inspirée par Edgar Morin, elle refuse les réponses simples et les dogmes univoques. Elle appelle à une théologie humble, poétique, sensible, ouverte à l’incertitude. Dans ses textes elle insiste sur la pratique du soin (cuidado) comme catégorie politique et théologique centrale. Prendre soin du vivant, c’est résister aux logiques de prédation. Elle invite à cultiver la lenteur, l’écoute, la tendresse, comme gestes révolutionnaires.

Ivone Gebara nous offre une théologie vivante, ancrée dans les douleurs et les beautés du monde, traversée par l’expérience des femmes, des pauvres, de la terre. Elle fait du christianisme non une dogmatique fermée, mais une sagesse relationnelle, poétique, corporelle et politique. Son œuvre ouvre un chemin pour celles et ceux qui cherchent à croire, à penser et à agir dans un monde en crise, sans renoncer ni à la justice, ni à la tendresse, ni au mystère.

 

 

Ada María Isasi-Díaz : une théologie mujerista

Ada María Isasi-Díaz, théologienne et militante féministe d’origine cubaine, est une figure importante de la théologie féministe latino-américaine aux États-Unis. Elle est la fondatrice de la teología mujerista, une approche théologique qui prend pour point de départ la vie quotidienne, les luttes et les spiritualités des femmes latinas. En dialogue critique avec la théologie de la libération, les mouvements féministes blancs et les expériences raciales et migratoires, sa pensée propose une réinvention radicale de la foi chrétienne comme expérience communautaire de justice, d’espoir et de dignité incarnée. Pour Isasi-Díaz, toute théologie véritable doit partir de la praxis, c’est-à-dire de l’expérience vécue des communautés. La vie des femmes latinas, marquée par le travail domestique, la migration, la foi populaire, la résistance silencieuse, la marginalisation raciale et économique, devient le lieu fondamental de toute réflexion théologique.

La “teología mujerista” : entre libération, identité et foi populaire

La teología mujerista se distingue par son enracinement dans une réalité spécifique : celle des femmes latinas aux États-Unis. Elle ne vise pas simplement à “ajouter” les femmes à un discours existant, mais à reconstruire la théologie à partir de leur manière de vivre, de croire, de résister. Trois dimensions sont centrales : La centralité de la vie quotidienne (lo cotidiano) : ce sont les gestes simples, les récits de mères et de grand-mères, les pratiques populaires (prières, processions, cuisine, entraide) qui portent une spiritualité incarnée. La notion de “luchar” (lutte) : au cœur de la vie mujerista se trouve une lutte quotidienne pour la dignité, l’amour, la survie, l’équité. La lutte devient une catégorie théologique. La revalorisation de la foi populaire : elle refuse de mépriser les expressions de dévotion populaires (chapelets, cierges, saints) comme des formes “inférieures” de spiritualité. Elles sont au contraire des formes riches de résistance et de créativité.

Une théologie de la libération décoloniale et féministe

Isasi-Díaz critique les théologies dominantes pour leur blanchité, leur patriarcat et leur abstraction. Elle rejoint les préoccupations des théologies postcoloniales en dénonçant l’eurocentrisme des savoirs religieux et théologiques. La teología mujerista est ainsi une théologie de la libération décoloniale, qui entend déstabiliser les hiérarchies de race, de genre et de pouvoir dans l’Église comme dans la société. Elle propose une théologie relationnelle, marquée par les valeurs de communauté, d’interdépendance, de justice, de compassion, non pas comme concepts dogmatiques, mais comme pratiques vécues. Le langage même de la théologie est transformé : il devient narratif, poétique, ancré dans l’oralité et les récits des femmes.

Une éthique de la justice incarnée

L’une des contributions majeures d’Isasi-Díaz est de développer une éthique théologique centrée sur la dignité. Pour elle, la libération ne peut être dissociée de la justice, entendue comme la reconnaissance pleine et entière de l’humanité des femmes latinas. Cette justice est corporelle, affective, politique, spirituelle. Elle refuse la dichotomie entre foi et action, entre spiritualité et engagement politique. Comme elle l’écrit dans En la lucha: A Hispanic Women’s Liberation Theology, « être mujerista, c’est lutter pour transformer la vie dans l’amour et la dignité ».

La pensée d’Ada María Isasi-Díaz réconcilie ce que les institutions ont longtemps opposé : la foi et la justice, la tendresse et la lutte, la dévotion populaire et la critique sociale. Sa teología mujerista nous enseigne que toute spiritualité véritable est politique, qu’elle doit émerger des marges et prendre au sérieux les voix de celles qu’on n’écoute jamais. Dans un monde marqué par les exclusions, les migrations forcées, le racisme structurel et les crises spirituelles, son œuvre demeure un appel puissant à une théologie subversive, populaire, joyeuse et profondément incarnée.

 

 

Une spiritualité incarnée et poétique du réel

Christiane Singer partage avec Gebara et Isasi-Díaz une vision profondément incarnée de la foi : le divin s’expérimente dans le corps, la nature, le lien quotidien, les gestes simples. Singer écrit : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger dès lors que Dieu a pris chair. » Gebara parle du divin comme processus vivant dans les choses ordinaires : « Dieu n’est pas séparé de la vie, mais il est ce que nous vivons quand nous respirons ensemble. »

Ces femmes remettent toutes en cause la rupture entre matière et esprit, et réhabilitent le sacré du quotidien, que ce soit dans les tâches domestiques (Isasi-Díaz), les cycles naturels (Gebara), ou les relations humaines (Singer). Elles partagent une vision de la transformation à la fois personnelle et sociale : Pour Isasi-Díaz, la lucha est un combat de justice et d’amour. Pour Singer, il s’agit de passer à travers les épreuves pour renaître à une vie plus vraie : « Ce que nous appelons malheur, c’est le moment où l’âme pousse pour naître. » Marie Balmary, de son côté, propose une lecture de la Bible comme chemin de libération psychique face aux injonctions patriarcales. Singer est aussi proche de cette vision thérapeutique de la parole biblique : l’écriture devient lieu de traversée existentielle, non pas dogme. Sans être militante au sens politique, Singer rejoint ces autrices dans une critique implicite du patriarcat religieux, non par rejet du christianisme, mais par transformation de l’intérieur. Schüssler Fiorenza parle de « mémoire subversive » des femmes effacées du christianisme primitif. Gebara critique le Dieu « tout-puissant, mâle, extérieur », pour lui substituer un Dieu-matrice, lié à la Terre. Singer évoque la maternité symbolique, l’amour fort comme la mort, l’accueil de l’invisible, puissances traditionnellement féminines, qu’elle réhabilite dans un ton lyrique et mystique.

Depuis le XIXe siècle, et plus encore depuis Vatican II, de nombreuses religieuses catholiques se sont engagées dans une pratique sociale, éducative et politique. Souvent en marge de l’Église institutionnelle, elles ont travaillé dans les quartiers pauvres, les hôpitaux, les écoles, les luttes antiracistes, pour les droits des femmes, des immigrés et des peuples autochtones. Parmi ces figures, on peut citer : Dorothy Day (bien que laïque), cofondatrice du Catholic Worker Movement, qui relie foi, anarchisme chrétien et justice sociale. Helen Prejean, engagée contre la peine de mort aux États-Unis. Les sœurs américaines (comme les Sisters of Loretto ou les Maryknoll Sisters), souvent pionnières dans les luttes féministes et contre la guerre, malgré les réprimandes vaticanes. Ces sœurs incarnent un féminisme spirituel concret, fait de vie communautaire, de solidarité, de service et de résistance. Elles illustrent ce que Joan Chittister appelle une “féminisation de la foi” : non comme soumission, mais comme création de liens, d’hospitalité, de parole et de dissidence intérieure.

 

 

Conclusion : vers un féminisme théologique du soin et de la justice

Ce qui relie Gebara, Isasi-Díaz et ces sœurs engagées, c’est une théologie profondément contextuelle, subversive et incarnée. C’est une pensée qui trace les lignes d’un féminisme chrétien critique, à la fois mystique, politique et populaire. Il ne s’agit pas d’édulcorer la foi pour la rendre compatible avec le féminisme, mais de la transformer à sa source, de désobéir avec fidélité pour retrouver le souffle libérateur de l’Évangile et des traditions populaires. Elles partent du corps souffrant, de la communauté opprimée, du chant, du soin, de la terre blessée. Dans un monde en crise, ce féminisme spirituel appelle à réconcilier la terre, le corps, la foi et la lutte sociale, dans une théologie qui n’est pas un savoir sur Dieu, mais une pratique de vie, d’écoute, de solidarité et d’amour incarné.

 

Sources :

Ivone Gebara

Le Goût de l’éternel. Écoféminisme et spiritualité chrétienne

Les chemins de la vie : Écoféminisme, spiritualité, théologie

Long chemin vers la liberté. Une foi féministe et subversive

Elisabeth Schüssler Fiorenza

En mémoire d’elle. Une reconstruction féministe des origines chrétiennes

Les femmes dans l’Église primitive

Marie Balmary La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme