L’antimilitarisme et pacifisme : une éthique de la relation dans un monde fragmenté

À première vue, l’antimilitarisme et le pacifisme pourraient apparaître comme des postures morales, presque naïves, dans un monde traversé par des conflits persistants, des logiques de puissance et des tensions géopolitiques exacerbées. Pourtant, si l’on adopte une lecture plus profonde à la manière d’Edgar Morin ou de Miguel Benasayag, ces courants ne relèvent pas d’un refus simpliste de la violence, mais d’une critique radicale de l’imaginaire social qui la rend pensable, acceptable, voire désirable.

L’antimilitarisme ne se réduit pas à la contestation de l’armée en tant qu’institution. Il interroge plus largement la militarisation des esprits, cette tendance à penser les relations humaines en termes de domination, de stratégie, d’ennemi à neutraliser. Le pacifisme, quant à lui, n’est pas seulement l’absence de guerre, mais une tentative de refonder les conditions du vivre-ensemble sur des logiques de coopération, de reconnaissance mutuelle et de conflit non destructeur.

Déconstruire la logique de guerre : une critique de l’imaginaire dominant

Cornelius Castoriadis parlait de « l’imaginaire institué » pour désigner ces structures invisibles qui façonnent nos manières de penser. L’imaginaire militariste repose sur quelques piliers : la peur de l’autre, la glorification de la force, la croyance en la sécurité par la domination. Cet imaginaire traverse non seulement les États, mais aussi les organisations, les entreprises, parfois même les relations interpersonnelles.

David Graeber, dans ses travaux sur la bureaucratie et la violence, souligne combien les systèmes hiérarchiques tendent à produire une violence diffuse, souvent invisible, mais structurante. La guerre n’est alors que l’expression extrême d’un continuum de domination. Dans cette perspective, être antimilitariste aujourd’hui, ce n’est pas seulement s’opposer aux conflits armés : c’est refuser une certaine manière d’habiter le monde.

Pacifisme actif : du refus à la création

Le pacifisme contemporain ne peut plus être simplement un refus. Il doit être, pour reprendre Jérôme Baschet, une « bifurcation » : une capacité à ouvrir d’autres possibles. Des penseurs comme Abdennour Bidar insistent sur la nécessité d’un « tissage » spirituel et social : reconstruire du lien là où la violence découpe, sépare, fragmente. Le pacifisme devient alors une pratique active : médiation, justice restaurative, diplomatie citoyenne, éducation à la non-violence.

On retrouve cette approche chez des figures comme :

  • Vandana Shiva, qui relie la violence militaire à la violence écologique et économique, proposant une écologie de la paix fondée sur le soin du vivant.
  • Judith Butler, qui interroge les mécanismes de déshumanisation nécessaires à la guerre, et plaide pour une éthique de la vulnérabilité partagée.
  • Frédéric Gros, philosophe français, qui dans Désobéir et États de violence, montre que la paix ne consiste pas en l’absence de violence, mais en la capacité à contenir et transformer les forces destructrices.

Une pensée située dans notre époque : entre lucidité et exigence

Il serait toutefois illusoire et même dangereux de défendre un pacifisme abstrait, détaché des réalités. Miguel Benasayag met en garde contre les « illusions de solution globale » : croire que la paix pourrait être décrétée sans prendre en compte la complexité des situations.

Le pacifisme contemporain doit donc assumer une tension : refuser la guerre tout en reconnaissant les conditions qui la rendent possible. Cela implique une pensée complexe, au sens de Morin, capable de tenir ensemble des éléments contradictoires : sécurité et liberté, conflit et coopération, justice et réconciliation.

Bernard Lahire nous rappelle que les individus sont traversés par des dispositions multiples, parfois contradictoires. De la même manière, nos sociétés oscillent entre pulsions de violence et aspirations à la paix. Le travail pacifiste consiste alors à renforcer les structures qui favorisent la seconde sans nier l’existence de la première.

quand les idées deviennent des pratiques vivantes

Si l’antimilitarisme et le pacifisme restent au niveau des principes, ils risquent de se dissoudre dans une forme d’impuissance morale. Comme le dirait Miguel Benasayag, une pensée qui ne s’incarne pas dans des situations concrètes devient une abstraction désaffectée. Il est donc essentiel de descendre du plan des idées vers celui des pratiques, là où se tisse réellement le monde commun. Ce passage à l’incarnation révèle une chose fondamentale : la paix n’est pas un état, mais un ensemble d’expérimentations situées.

  1. Désarmer les conflits : pratiques de médiation et justice restaurative

Dans de nombreux territoires, loin des projecteurs, se développent des formes de gestion non violente des conflits.

En France, des initiatives comme la justice restaurative (portée notamment par l’Institut Français pour la Justice Restaurative) proposent de sortir d’une logique punitive souvent analogue à une logique de guerre sociale pour entrer dans une dynamique de réparation et de reconnaissance mutuelle. Victimes et auteurs y dialoguent, non pour s’absoudre, mais pour comprendre et transformer. Cette approche rejoint Judith Butler : reconnaître la vulnérabilité de l’autre, même lorsqu’il a causé du tort, c’est déjà rompre avec la logique de déshumanisation propre à la guerre.

À une autre échelle, les pratiques de médiation citoyenne dans certains quartiers travaillent à désamorcer les conflits avant qu’ils ne dégénèrent. Ici, le pacifisme prend la forme d’un travail patient, souvent invisible, presque artisanal. On pourrait dire que ces médiateurs sont des “tisserands du quotidien”, au sens de Bidar : ils renouent des fils là où la violence menace de tout rompre.

  1. Zones à défendre et territoires d’expérimentation : refuser la guerre au vivant

Les ZAD (Zones à Défendre), comme celle de Notre-Dame-des-Landes, offrent un exemple ambivalent mais précieux. Elles ne sont pas exemptes de tensions internes, ni de contradictions, mais elles expérimentent une autre manière d’habiter le territoire. Refuser un projet d’infrastructure imposé, ce n’est pas seulement s’opposer : c’est tenter de construire des formes de vie alternatives, souvent fondées sur l’autogestion, le soin du vivant, et des rapports non hiérarchiques.

Jérôme Baschet, qui a longuement travaillé sur les expériences zapatistes, verrait là une tentative de « désertion » du monde militaro-capitaliste plutôt qu’une confrontation frontale.

Cependant, il faut rester lucide : ces espaces peuvent aussi reproduire des micro-conflits, des rapports de pouvoir implicites. Le pacifisme réel n’est jamais pur. Il est un travail constant sur soi et sur les structures collectives.

  1. Désobéissance civile : une conflictualité non violente

Le pacifisme n’est pas l’absence de conflit. Il est une autre manière de le mener. Des mouvements comme Extinction Rebellion ou ANV-COP21 en France pratiquent la désobéissance civile non violente pour alerter sur l’urgence écologique. Leur stratégie repose sur une idée forte : perturber sans détruire, résister sans haïr. Frédéric Gros souligne que la désobéissance est une forme d’engagement éthique qui refuse de déléguer entièrement sa responsabilité à l’État. Elle introduit une tension féconde dans le corps social.

Mais là encore, il faut nuancer : certains critiques pointent le risque d’une ritualisation de la contestation, voire d’une récupération institutionnelle. Le défi est donc de maintenir une radicalité sans basculer dans la violence un équilibre fragile.

  1. Diplomaties citoyennes et solidarités transnationales

À l’échelle internationale, des initiatives de diplomatie citoyenne tentent de créer des ponts là où les États dressent des murs. On peut penser aux réseaux comme Nonviolent Peaceforce, qui déploient des équipes civiles non armées dans des zones de conflit pour protéger les populations par la présence et la médiation. Ou encore aux jumelages entre villes de pays en conflit, aux dialogues entre sociétés civiles israéliennes et palestiniennes, malgré un contexte extrêmement tendu. Ces pratiques rappellent une intuition forte de David Graeber : les formes de coopération humaine sont bien plus anciennes et répandues que les structures de domination. Elles sont simplement moins visibles.

  1. Éducation à la paix : transformer les habitus

Bernard Lahire nous invite à regarder du côté des dispositions incorporées. Si la violence persiste, c’est aussi parce qu’elle est apprise, intériorisée. Des programmes d’éducation à la non-violence se développent dans certaines écoles, intégrant la coopération plutôt que la compétition. Ces initiatives peuvent sembler modestes, mais elles touchent à un point crucial : transformer les habitus, c’est agir à la racine. Comme le dirait Morin, il s’agit de « réformer la pensée » pour pouvoir réformer la société.

Limites et vigilance : ne pas idéaliser

Il serait tentant de voir dans ces initiatives les prémices d’un monde pacifié. Ce serait une erreur.

Certaines peuvent être récupérées, institutionnalisées, vidées de leur portée critique. D’autres restent marginales, incapables de peser face à des structures militaro-industrielles massives.

L’antimilitarisme contemporain doit donc éviter deux écueils :

  • Le moralisme impuissant, qui condamne sans transformer
  • L’utopisme naïf, qui ignore les rapports de force réels

Comme le souligne Castoriadis, toute transformation sociale implique une conflictualité. La question n’est pas de supprimer le conflit, mais de le civiliser.

Conclusion : des archipels de paix

Peut-être faut-il penser ces initiatives comme des archipels, des îlots dispersés mais reliés, qui esquissent d’autres manières de vivre. Ils ne forment pas encore un continent. Mais ils dessinent une cartographie possible.

Dans un monde saturé par les logiques de guerre, ces expériences sont des actes de résistance douce, des tentatives de réapprendre à coexister. Elles nous rappellent que la paix n’est pas un horizon lointain, mais une pratique fragile, toujours à recommencer.

Sources :

  • Edgar Morin, La Méthode
  • Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société
  • David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire
  • Jérôme Baschet, Basculements
  • Bernard Lahire, L’homme pluriel
  • Judith Butler, Vie précaire
  • Frédéric Gros, États de violence
  • Abdennour Bidar, Les Tisserands
  • Alain Caillé, Second manifeste convivialiste