Le paradoxe d’une modernité tardive qui court sans avancer

 

Nos sociétés n’ont jamais été aussi rapides. Les flux d’information traversent la planète en une fraction de seconde, les déplacements se contractent, les innovations se succèdent à un rythme effréné, et les biographies individuelles elles-mêmes semblent soumises à une cadence accélérée. Pourtant, malgré cette impression permanente de mouvement, une sensation inverse s’installe : celle d’un blocage diffus, d’une stagnation historique, comme si cette agitation ne débouchait sur aucune véritable transformation. Nous courons, mais sans avancer.

 

C’est ce paradoxe que le sociologue allemand Hartmut Rosa désigne par l’expression d’« immobilité fulgurante ». Cette formule oxymorique condense l’expérience contemporaine d’une vitesse devenue stérile : une frénésie qui ne produit plus de devenir. Elle renvoie à une condition historique dans laquelle le changement incessant ne modifie plus qualitativement notre rapport au monde, mais reconduit indéfiniment les mêmes formes sociales, les mêmes impasses politiques et les mêmes impuissances existentielles. Comprendre cette immobilité exige de revenir au diagnostic plus général que Rosa porte sur la modernité : celui d’un régime d’accélération structurelle.

 

L’accélération sociale comme condition structurelle de la modernité

Pour Rosa, l’accélération n’est pas un simple phénomène culturel ou technologique, mais la logique fondamentale de la modernité tardive. Celle-ci se caractérise par une compression continue du temps qui affecte simultanément les infrastructures techniques, les structures sociales et l’expérience subjective.

Les progrès techniques réduisent sans cesse les délais de transport, de communication et de production, donnant l’illusion d’une disponibilité immédiate du monde. Parallèlement, les institutions, les normes et les rôles sociaux se transforment de plus en plus rapidement : les métiers se périment, les trajectoires professionnelles se fragmentent, les appartenances collectives deviennent instables. Cette instabilité structurelle se répercute sur les individus, dont le quotidien se densifie et se surcharge. Le sentiment de manquer de temps, loin d’être anecdotique, devient une condition ordinaire de l’existence. Ainsi, la modernité ne se stabilise plus par la continuité, mais par la croissance. Pour maintenir ses équilibres économiques et institutionnels, elle doit sans cesse accélérer. Rosa parle à ce titre d’une « stabilisation dynamique » : rester à la même place suppose déjà de courir. L’accélération cesse alors d’être un choix ; elle devient une contrainte systémique à laquelle nul ne peut véritablement se soustraire.

 

l’« immobilité fulgurante »

Or cette accélération généralisée ne produit pas l’émancipation promise. Elle conduit paradoxalement à une forme de stagnation. C’est ici que surgit l’idée d’immobilité fulgurante. Malgré la multiplication des innovations, des réformes et des mobilités, l’impression dominante est celle d’un monde qui ne change pas en profondeur. Les crises se répètent, les inégalités persistent, les mêmes logiques économiques se reconduisent sous des formes légèrement modifiées. Le mouvement devient superficiel, cosmétique, incapable d’engendrer une transformation qualitative de l’existence collective. L’image du tapis roulant résume bien cette situation : une dépense d’énergie considérable pour simplement ne pas tomber. Le système social exige un engagement constant, mais cet effort ne débouche pas sur un véritable progrès vécu. Nous nous agitons beaucoup, sans pour autant faire l’expérience d’un déplacement réel. L’accélération se transforme ainsi en circularité. Elle ne nous projette plus vers un avenir ouvert ; elle nous enferme dans la répétition du même.

 

Une crise de l’expérience du monde

Pour Rosa, cette situation ne relève pas seulement de l’économie ou de la politique. Elle touche plus profondément à la structure même de l’expérience humaine. Lorsque tout s’accélère, le temps cesse d’être habitable. Les événements se succèdent si rapidement qu’ils ne peuvent plus être assimilés ni intégrés. La durée se fragmente, la mémoire s’effiloche, et le présent se réduit à un point de tension perpétuelle entre des tâches à accomplir et des échéances à venir. Il ne reste plus d’espace pour la maturation, l’appropriation ou la contemplation. Ce régime temporel modifie notre relation au monde. Les choses ne nous affectent plus véritablement ; elles défilent. Les lieux sont traversés plutôt qu’habités, les rencontres consommées plutôt qu’approfondies, les informations accumulées plutôt que comprises. Le monde devient silencieux, comme s’il ne nous répondait plus. Cliniquement, cette mutité se traduit par des formes d’épuisement caractéristiques de notre époque : burn-out, anxiété chronique, sentiment de vide, impression d’inutilité. Il ne s’agit pas d’un manque d’activité, mais au contraire d’une surcharge permanente qui ne débouche sur aucun sens partagé. L’énergie dépensée ne produit pas de relation vivante. Elle se dissipe dans l’urgence.

 

L’immobilité fulgurante comme impuissance politique

Cette expérience subjective possède une dimension politique décisive. Les sociétés contemporaines semblent prises dans une hyperactivité réformatrice : lois, dispositifs d’évaluation, innovations organisationnelles, réaménagements institutionnels se succèdent à un rythme soutenu. Pourtant, cette agitation normative ne parvient pas à résoudre les problèmes structurels qu’elle prétend affronter. Plus les systèmes se complexifient, plus ils exigent de nouvelles adaptations, ce qui renforce encore la dynamique d’accélération. Il en résulte un cercle vicieux : la vitesse est mobilisée comme solution aux dysfonctionnements qu’elle contribue elle-même à produire. Les citoyens, quant à eux, intériorisent progressivement un sentiment d’impuissance. On leur demande de s’ajuster en permanence, rarement de transformer collectivement les règles du jeu. L’immobilité fulgurante prend alors la forme d’une paralysie démocratique. Tout semble bouger, mais rien ne paraît réellement modifiable.

 

Le diagnostic de Rosa s’inscrit dans une tradition critique plus large. On peut y entendre des échos de la théorie marxienne de l’aliénation, de l’intuition benjaminienne d’une histoire qui avance comme une catastrophe continue, ou encore des analyses d’Hannah Arendt sur la perte du monde commun. Tout comme la réflexion d’Ivan Illich sur la contre-productivité des systèmes techniques, résonnent également avec cette perspective. Toutefois, Rosa ne se contente pas d’un constat désenchanté. Là où d’autres décrivent une impasse historique, il cherche les conditions d’une transformation possible du rapport au monde. Cette alternative prend le nom de « résonance ». Contre la logique de maîtrise et d’accélération, Rosa propose de penser des relations dans lesquelles le sujet et le monde se répondent mutuellement, se laissent affecter et se transforment réciproquement.

 

Vers une politique du sensible

Dans cette perspective, sortir de l’immobilité fulgurante ne peut se réduire à des réformes gestionnaires. La transformation doit toucher nos manières d’être, d’apprendre, de travailler et de prendre soin. Elle engage une réorientation culturelle profonde vers des formes d’existence plus relationnelles, plus conviviales et plus attentives au vivant. On retrouve ici des proximités avec les pensées de la convivialité d’Illich, avec certaines pratiques cliniques centrées sur la relation, ou encore avec des imaginaires écologiques et poétiques qui cherchent à réhabiter le monde plutôt qu’à l’exploiter davantage. Ces démarches esquissent une véritable politique du sensible, fondée sur la qualité des liens plutôt que sur la seule intensification des flux.

L’immobilité fulgurante décrit ainsi la condition paradoxale d’une société haletante, saturée d’actions, mais privée de véritable devenir. Elle nous rappelle que la vitesse ne garantit ni la liberté ni la transformation. Peut-être que le véritable mouvement ne réside pas dans l’accumulation d’innovations ou dans la multiplication des tâches, mais dans la capacité à être affecté, à entrer en relation, à se laisser transformer par ce qui nous entoure. Autrement dit, dans la possibilité d’une expérience vivante du monde. Dans un temps qui nous presse sans cesse, l’acte le plus radical pourrait bien consister à ralentir suffisamment pour que quelque chose puisse enfin nous arriver.

 

Pour aller plus loin : 

 

Lorsque la société vide l’individu de son existence

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