Le sujet homo-économicus ; l’humain du néolibéralisme

Avec la démocratie politique et le capitalisme, l’homme moderne s’est dédoublé : le citoyen doté de droits inaliénables et l’homme économique guidé par son intérêt, l’homme comme « fin » et l’homme comme « outil ». Le néolibéralisme a consacré un déséquilibre en faveur du second point. Le principe d’organisation (de l’efficacité néolibérale) n’est pas tant, un dressage des corps qu’une gestion des esprits. Gouverné et gouvernable par les sensations : si l’individu doit être considéré dans sa liberté, il est aussi un irréductible “fripon” un délinquant potentiel, un être mû avant tout par son intérêt propre. Cela dans une démarche de fabriquer les hommes utiles, dociles au travail, prompts à la consommation, fabriquer l’homme efficace, voilà qui déjà se dessine dans l’œuvre de Bentham.

L’individu e(s)t la société néolibérale : 

Il s’agit de gouverner un être dont toute la subjectivité doit être impliqué dans l’activité qu’il est requis d’accomplir économiquement. Les grands discours sur l’importance du facteur humain qui explosent dans la littérature du néo-management doivent être lue à la lumière d’un type de pouvoir nouveau : il ne s’agit plus tant de reconnaître que l’homme au travail reste bien un homme, qu’il ne se réduit jamais au statut d’objet passif ; il s’agit de voir en lui le sujet actif qui doit participer totalement, s’engager pleinement, se livrer tout entier dans son activité professionnelle. (Le télétravail étant un exemple significatif de fondre le temps de travail avec le temps de vie privée pour être joignable constamment.) L’objectif est de faire que l’individu travaille pour l’entreprise comme si c’était pour lui-même, et de supprimer ainsi tout sentiment d’aliénation et de même toute distance entre l’individu et l’entreprise.

Du sujet à l’Etat en passant par l’entreprise, un même discours permet d’articuler une définition de l’homme à la manière dont il veut réussir son existence ainsi qu’à celle dont il doit être guidé, incité formé, mis en capacité (empowered) pour accomplir ses objectifs. En d’autres termes, la rationalité néolibérale produit le sujet dont elle a besoin. Nous mettons ainsi en place les managers de l’âme, selon une expression de Lacan. Les qualités développées par le sujet renvoient donc à un univers social où la présentation de soi constitue un enjeu stratégique pour l’entreprise. S’il faut assurément être ouvert, positif, empathique, coopératif, ce n’est pas en vue du seul bonheur des individus, c’est d’abord et avant tout pour obtenir des « collaborateurs » la performance que l’on attend d’eux.

Il ne s’agit donc pas d’appliquer dans le monde de l’entreprise, et le travail sur soi conseillé dans le développement personnel, des connaissances psychologiques ou des problématiques éthiques ; il s’agit à l’inverse par le recours à la psychologie et à l’éthique, de construire des techniques de gouvernement de soi qui sont elles-mêmes partie prenant du gouvernement de l’entreprise.

C’est le fondement de la théorie de Will Schutz, le psychologue américain auteur d’une théorie intitulée « Orientation fondamentale des relations interpersonnelles » (FIRO), qui écrit dans l’Human Element : «je choisie ma propre vie – mes comportement, mes pensée, mes sentiments, mes sensations, mes souvenirs, mes faiblesses, mes maladies, mon corps, tout – ou alors je choisis de ne pas savoir que j’ai le choix. Je suis autonome quand je choisis la totalité de ma vie» En d’autres termes, quand on ne peut changer le monde, il reste à s’inventer soi-même. Ni l’entreprise ni le monde ne peuvent être modifiés, ce sont des donnés intangibles. Tout est affaire d’interprétation et de réaction du sujet. W. Schuttz écrit encore : « Le stress ne résulte pas des « stresseurs » mais de la manière dont j’interprète et je réagis à leurs injonctions. » Technique de soi et technique du choix se confondent entièrement. Dès lors que le sujet est pleinement conscient et maître de ses choix il est aussi pleinement responsable de ce qui lui arrive : l’irresponsabilité d’un monde devenu ingouvernable en raison même de son caractère global a pour corrélat l’infini responsabilité de l’individu pour son propre destin, pour sa capacité de réussir et d’être heureux. Ne pas s’encombrer du passé, cultiver des anticipations positives, avoir des relations efficaces avec autrui : la gestion néolibérale de soi-même consiste a se fabriquer un moi performant, qui exige toujours plus de soi, et dont l’estime de soi grandit paradoxalement avec l’insatisfaction qu’il peut éprouver pour les performance déjà accomplies. (Toujours se dépasser, et sortir de sa zone de confort.) Les problèmes économiques sont vue comme des problèmes organisationnels et ces derniers se ramènent à leur tour à des problèmes psychiques liés à une insuffisante maîtrise de soi et de son rapport aux autres. La source de l’efficacité est à l’intérieur de soi, elle ne peut plus venir d’une autorité extérieure. Un travail intrapsychique devient alors nécessaire pour aller chercher la motivation profonde. Le chef n’impose plus, il doit éveiller, renforcer, soutenir la motivation. La contrainte économique et financière se transforme ainsi en une auto-contrainte et une auto-culpabilisation, puisque nous sommes seuls responsables de ce qui nous arrive.

L’individu psychologique :

Cette réduction du monde à soi renvoie à l’horizon idéologique de notre époque, selon lequel il faut être en permanence mobile, à l’affût, tel un animal traqué tentant de bien interpréter les signes d’un environnement devenu agressif. Cette flexibilité implique une permanente destruction de l’intériorité, négation de toute fragilité qui se manifeste très concrètement par des souffrances multiples.

Le phénomène en cause est la médicalisation de la vie. Médicaliser la vie, c’est agir comme si des modèles complets et consistants pouvaient analyser les fonctionnements intriqués et complexe de la vie. L’inscription de la souffrance dans un mode d’être fait alors place à une appréhension du vivant en terme de pathologie(s). Le malade est assimilé à une sorte de déviant social. Or cette dé-subjectivation de la souffrance, rendu ainsi dénuée de sens, implique une perte de culture. Quel poète aurait perdu l’humanité si des molécules bien choisies avaient fait d’Antonin Artaud un petit guichetier bien ordonné ! Il n’a pas subit sa folie, il la transformé à son corps défendant en tremplin de sa puissance.

On pourrait résumer cela de la manière suivante : la souffrance existentielle est aujourd’hui colonisée par la souffrance pathologique. Dans le sens donné par Benasayag, la souffrance existentielle, est la façon qu’à l’humain d’expérimenter le fait d’être limité : limité en tant qu’individu, entant que groupe, en tant qu’espèce vivante. Même si c’est contre intuitif, les limites sont essentielles à la vie. C’est pourquoi mort, maladie, impuissance, souffrance, loin d’être un ensemble de faiblesse, font partie de la dynamique de fragilité sans laquelle il ne peut y avoir vie, santé, joie. Le traitement du deuil dans l’idéologie dominante est un bon exemple de cette colonisation de la souffrance existentielle par la souffrance pathologique. Dans la dernière version du fameux Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de la société américaine de psychiatrie, dite DSM5, il est affirmé qu’un deuil qui dure plus de six jours commence à être pathologique (on comprends pourquoi dans la partie 1 et l’efficacité attendu de l’individu). L’individu postmoderne (néolibéral) n’a pas à s’attarder sans qu’un diagnostic propre au biopouvoir ne vienne l’étiqueter. Pourtant, dans la réalité du vécu humain, si la blessure se soigne, la cicatrice reste, changeant bien sûr le cours des choses : la perte de l’être aimé vous a modifié à jamais, mais cela ne signifie pas nécessairement tristesse permanente.

Face aux problématiques de la vie, la demande classique à un « psy » était centrée sur le besoin de compréhension : « pourquoi je souffre, docteur, que signifie cette souffrance ? Dans quelle histoire s’enracine t-elle et devient-elle lisible ? » Elle supposait qu’un sens était caché dans la souffrance, un lien qui nous plaçait dans le monde. Aujourd’hui, plus rien de tel (ou de moins en moins). La nouvelle demande « modulaire » ou « instrumentale », est centrée sur le constat d’un dysfonctionnement, ou simplement de défaillances, et sur l’objectif d’une réparation. La personne qui adresse cette demande correspond en effet de moins en moins en la figure d’un individu construire avec une intériorité, des coins et des secrets, et de plus en plus à cet « homme vide d’intériorité ». L’individu postmoderne se pense et se conçoit comme une pure surface idéalement lisse, constituée de modules qui peut-être, dysfonctionnent. Se vivant d’après l’esthétique épochale dominante comme une machine plus ou moins performante et adapté. Il surprend le clinicien parce que, en présentant sa longue complainte, il ne voit vraiment pas pourquoi on irait discuter autour d’une souffrance, si celle-ci n’est pas en lien avec la désadaptation critiqué.

L’une des caractéristiques des modes de domination politique propres aux sociétés modernes et postmodernes, que M. Foucault avait qualifiés de « biopouvoir », réside dans cette attitude consistant à considérer que la réalité dans son ensemble est réductible à une série de fonctionnement agencés sans hiérarchie, centralité ni intériorité. Dans ce dispositif, la modélisation statistique occupe une place centrale et crée ses propres appareils de mesure, ses propres diagnostics, ses propres traitements. Or le champs psy a très tôt été des espaces les plus évidents d’expérimentation pour ce genre de diagnostics, de traitement et de thérapies fonctionnant grâce à la mise en place de grilles normalisées.

Comme on l’a évoqué, le fameux DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) qui est parvenu à faire autorité au niveau mondial – disloque ainsi l’homme en identifiant des comportement et symptômes à travers une grilles diagnostics. Il s’agit d’une dislocation au sens où ces grilles produisent une double absence : premièrement, le patient n’est plus accueilli en tant que personne complexe et multiple, avec ses plis et replis, le symptôme existant dans un réseaux de sens ; deuxièmement, en même temps que l’on congédie le patient, on ne peut éviter l’absence du clinicien. Car lui non plus n’est pas considéré comme une personne, avec son histoire, sa subjectivité et ses réseaux de signification, mais simplement comme technicien qui relève « objectivement » des données « objectives ». Dans cette métaphysique, la vie n’existe pas, seuls sont agissant des mécanismes du vivant. Pour ces techniciens de la psy, il ne faut traiter que des symptômes disloqués, sans s’occuper d’une éventuelle forme organique les intégrant.

Cette désarticulation de l’individu de la modernité pourrait apparaître comme pure dispersion. Ainsi, les traitements de la souffrance contemporaine par la médecine modulaire paraissent corroborer la réalité de cette désintégration : une molécule pour la dépression, une autre pour l’hyperactivité, et ainsi de suite. Tout semble indiquer que la déconstruction du modèle propre à l’individu de la modernité nous laisse face à des fonctionnement épars, traités de façon isolée, à tel point que l’articulation de la totalité apparaît elle-même comme une dimension séparée du fonctionnement.

En réalité, quand nos contemporains se plaignent (à juste titre) de ne pas être considérés comme unités singulières, mais traités comme des agrégats et des mécanismes, ils n’expriment que la moitié du dispositif. Cette dislocation de l’unité biologique et psychique est en effet réordonnée, restructurée, à travers la capture de ces modules par les macro-organismes économiques et productif.

 

L’être humain qui a force de détisser et de rendre transparente la nature, a fini par se détisser lui-même, est aujourd’hui capturé, « en pièce détachées », par la macro-économie en tant que « ressource humaine ». Un terme qui exprime très clairement l’approche rationnelle de l’être vivant à travers des « modules » utile à l’économie. La macro-économie accélère, cette dislocation pour utiliser, dans chaque écosystème, ce dont elle a besoin en rejetant le reste. La production de l’homme des compétences implique le passage de quelqu’un qui, de par son histoire, possède certaines capacités, vers un homme sans qualités, surface vide qui doit en permanence faire table rase de sa singularité pour devenir un « processeur d’information », c’est-à-dire une quantité d’énergie amorphe, pouvant et devant se mouler dans les exosquelettes exigés par la société. 

 

Sources : 

La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, de Pierre Dardot et Christian LAval

Clinique du mal-être ; la “psy” face aux nouvelles souffrances psychiques, de Miguel Benasayag