Nous vivons à une époque où la parole circule plus vite que la pensée. Les réseaux sociaux ont offert à chacun un tribunal, une tribune, une certitude. Et pourtant, un simple calcul de probabilités suffit à révéler l’abîme qui sépare ce que nous croyons comprendre de ce que le réel contient réellement. Car apprendre à ne pas savoir, c’est peut-être la première condition pour apprendre à vivre ensemble.

 

Une expérience de pensée pour commencer

Imaginons que dans une population donnée apparaisse une nouvelle maladie, qui affecte une personne sur mille. Les symptômes de cette pathologie n’étant ni visibles ni ressentis, nul ne sait dire qui est malade et qui ne l’est pas. Mais les chercheurs s’activent et finissent par mettre au point un test de dépistage dont la fiabilité est de 95 %, et que l’on fait passer à l’ensemble de la population. Cela signifie que toute personne malade est détectée positive, mais que sur cent personnes non malades, en moyenne 95 sont négatives au test et 5 se révèlent au contraire positives, c’est-à-dire sont ce qu’on appelle des « faux positifs ». Soit maintenant une personne qui se révèle positive au test : quelle est la probabilité qu’elle soit malade ?

Si vous réalisez un sondage dans votre entourage, vous constaterez que la proportion de ceux qui répondent « 95 % » à cette question est très élevée. Or, la bonne réponse est seulement de 2 %.

Autrement dit, une personne positive au test a quatre-vingt-dix-huit chances sur cent de ne pas être malade. Ce résultat violemment contre-intuitif s’obtient pourtant à l’issue d’un raisonnement simple. Appliquons le test de dépistage à une cohorte de mille personnes. En vertu de notre hypothèse, cette population contiendra en moyenne une personne malade, qui sera à coup sûr positive au test, et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes non malades. Compte tenu de notre seconde hypothèse, cinq pour cent de ces dernières, soit cinquante personnes, seront détectées positives par erreur. Au total, cinquante et une personnes se révéleront positives au test, alors qu’une seule parmi elles est malade. La probabilité qu’une personne soit malade si elle a été positive au test est donc égale à un divisé par cinquante et un, soit environ 2 %.

Ce résultat n’est pas anecdotique. Il fonctionne comme un révélateur : il met à nu la distance qui peut exister entre ce que nous croyons comprendre et ce que les chiffres disent réellement. Il ne s’agit pas d’une curiosité mathématique réservée aux spécialistes, mais d’une invitation à l’humilité, adressée à chacun d’entre nous.

 

Ce que ce calcul révèle de nous

Cette conclusion surprenante prouve que notre cerveau peut être victime de biais cognitifs, ici comme ailleurs. Elle illustre également le fait que la science ne se confond ni avec la déclinaison en roue libre de l’intuition, qu’elle prend souvent à contre-pied, ni avec le fameux « bon sens », qu’elle contredit presque toujours.

Il ne faudrait évidemment pas en déduire que les tests de dépistage n’ont pas d’intérêt : ils sont au contraire indispensables. Il s’agit simplement de prendre conscience que la question de leur fiabilité est cruciale. Dans l’exemple particulier que nous avons choisi, pour que le test donne des résultats vraiment tranchants, il faudrait que sa fiabilité soit encore plus proche de 100 %. Et dans les situations où la prévalence est bien plus grande, par exemple lorsque la maladie touche 5 % de la population, alors la probabilité qu’une personne positive au test soit malade grimpe à 51 % si la fiabilité du test est toujours de 95 %. Le contexte, autrement dit, change tout.

Hartmut Rosa, dans son analyse de l’accélération sociale, nous offre ici une clé de lecture précieuse. Nous vivons dans un monde où le temps de la vérification a été compressé jusqu’à disparaître presque entièrement. La vitesse de circulation des informations dépasse désormais largement la vitesse à laquelle nous sommes capables de les évaluer. Dans cet environnement, l’intuition devient une réponse adaptative à la surcharge, non par paresse intellectuelle, mais par nécessité de survie cognitive. Ce qui est problématique, ce n’est pas l’intuition en elle-même, mais le fait qu’elle soit devenue, dans notre époque, le mode par défaut du jugement sur des questions qui réclament précisément le contraire : de la lenteur, de la nuance, de la rigueur.

Olivier Hamant, dans ses travaux sur la robustesse des systèmes biologiques face à la variabilité, rappelle que ce sont précisément les systèmes les plus rigides, les plus certains d’eux-mêmes, qui s’effondrent les premiers face aux perturbations. L’incertitude n’est pas une faiblesse de la science : elle est la marque de son honnêteté et de sa solidité. Un savoir qui dit « nous ne savons pas encore » est un savoir vivant. Un savoir qui prétend tout savoir est un savoir mort, ou pire, un discours idéologique déguisé en science.

 

La parole sans compétence, ou le démagogisme cognitif

À l’occasion de la pandémie de Covid-19, nous avons vu se propager, notamment sur les réseaux sociaux, une forme très intense et très contagieuse de ce qu’Étienne Klein appelle le « démagogisme cognitif » : un type de discours qui promeut des points de vue intuitifs et souvent erronés sur toutes sortes de sujets. On a ainsi pu lire, sous la plume de certains responsables politiques, de courtes déclarations commençant par : « Je ne suis pas médecin, mais je pense que… »

Cette formule mérite qu’on s’y arrête. Elle est paradoxale dans sa structure même : on y reconnaît ne pas être compétent, tout en donnant immédiatement son opinion comme si elle valait autant que celle d’un spécialiste. Il y a là une confusion entre le droit d’avoir une opinion, qui est universel et précieux, et la validité de cette opinion dans un champ spécialisé, qui est une tout autre question.

Jacques Ellul, dans sa critique du système technicien, avait pressenti ce renversement : dans une société où la technique devient autonome et opaque, le citoyen ordinaire se retrouve dépossédé de la compréhension des mécanismes qui gouvernent sa vie. Cette dépossession engendre une frustration légitime, qui peut alors se retourner en une revendication de compétence universelle, comme si le fait de ne pas comprendre autorisait à tout rejeter ou à tout réinventer depuis zéro. Ce n’est pas la liberté de penser qui est ici en cause, c’est la confusion entre liberté de penser et omniscience supposée.

Toutes les paroles semblent alors se valoir, qu’elles viennent d’un épidémiologiste au bout de vingt ans de recherche ou d’un commentateur passionné qui a lu trois articles en diagonale. Cela ne produit pas de la démocratie : cela produit du relativisme, une confusion des régimes de vérité qui finit par affaiblir la capacité collective à distinguer ce qui est fondé de ce qui ne l’est pas.

Mais il serait trop facile, et finalement injuste, de s’arrêter là. Car cette parole débridée, cette volonté de tout juger sans déléguer aucun fragment de son jugement à quiconque, ne surgit pas dans un vide. Elle a une histoire. Elle a des causes. Et certaines de ces causes méritent d’être regardées en face, sans complaisance mais sans esquive non plus.

 

Une crise de confiance qui nourrit le complotisme, mais qui a ses raisons

Derrière la formule « je ne suis pas médecin, mais… » se cache aussi une blessure plus ancienne : une défiance profonde envers les institutions scientifiques et médicales, perçues comme opaques, intéressées, ou trop liées aux logiques de pouvoir. Et cette défiance, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître, n’est pas née de nulle part. Elle s’est nourrie de défaillances réelles, documentées, parfois graves.

On pense au scandale du sang contaminé, où des institutions sanitaires françaises ont tardé à agir, protégeant des intérêts économiques au détriment de vies humaines. On pense à l’affaire du Mediator, où un médicament dangereux a été maintenu sur le marché pendant des décennies malgré des signaux d’alerte répétés, parce que les liens entre l’industrie pharmaceutique et les agences de régulation n’avaient pas été suffisamment protégés de la capture réglementaire. On pense aux revirements communicationnels du début de la pandémie de Covid-19, sur les masques notamment, où des institutions ont dit une chose puis son contraire, parfois pour des raisons logistiques compréhensibles, mais sans prendre la peine d’expliquer le pourquoi du revirement, laissant s’installer un soupçon légitime.

Ce serait donc une erreur, et une erreur stratégique de surcroît, que de balayer cette défiance comme si elle n’était que le produit de l’ignorance ou de la mauvaise foi. Elle est aussi, en partie, une réponse rationnelle à une expérience collective de trahison institutionnelle. Benasayag nous met en garde contre cette tentation : vouloir restaurer la confiance sans interroger ce qui l’a brisée, c’est construire sur du sable.

Ce qui est problématique, ce n’est donc pas la méfiance en elle-même, mais le glissement qui s’opère lorsqu’elle se transforme en rejet indiscriminé de toute expertise, en équivalence entre toutes les paroles, en refuge dans des récits alternatifs qui offrent la clarté que la complexité du réel refuse de donner. Olivier Roy, dans son analyse des formes contemporaines de la croyance et de l’appartenance, montre comment la défiance envers les corps intermédiaires et les autorités institutionnelles crée un espace que viennent occuper des récits simplificateurs, parfois complotistes, qui ne sont pas plus vrais que ce qu’ils prétendent dénoncer, mais qui sont immédiatement rassurants parce qu’ils désignent un coupable.

Raphaël Liogier, quant à lui, a décrit comment l’individualisme hypermoderne produit un sujet qui se perçoit comme seul juge de la réalité, affranchi de toute tutelle, y compris épistémique. Ce sujet ne rejette pas la vérité : il se perçoit lui-même comme son propre laboratoire de vérité. Ce n’est pas tant l’arrogance qui est ici en jeu, que la solitude, une solitude cognitive profonde, celle d’un sujet qui n’a plus de communauté de référence à laquelle déléguer une part de son jugement en confiance.

La question qui se pose alors n’est pas : « comment restaurer l’autorité des experts ? », mais bien : « comment reconstruire les conditions d’une confiance méritée, c’est-à-dire d’une expertise transparente, capable de dire ses incertitudes et ses conflits d’intérêts sans que cela ne la fragilise, mais au contraire la renforce ? ». C’est là un chantier proprement politique et social, qui dépasse la seule pédagogie scientifique.

 

Redonner sa place à l’expertise, sans en faire un autel

Plaidons ici pour une voie qui ne soit ni la déférence aveugle aux experts, ni le relativisme qui les congédie. Miguel Benasayag nous rappelle que la connaissance n’est pas une possession individuelle mais une relation, un tissu d’interactions entre des êtres situés dans un monde commun. L’expertise n’est pas un pouvoir sur les autres, mais une responsabilité envers le commun.

Jean-Philippe Pierron, dans sa réflexion sur le soin et l’attention portée à l’autre, suggère que reconnaître l’autre dans sa compétence propre est une forme d’amour du monde. Faire confiance à un épidémiologiste sur l’épidémiologie, ce n’est pas abdiquer sa liberté de penser : c’est reconnaître que le monde est plus vaste que notre seul ressenti, et que cette vastitude est une richesse plutôt qu’une menace.

C’est peut-être là l’un des fils que notre époque gagnerait à renouer : celui d’une humilité épistémique collective, non pas comme renoncement à soi, mais comme ouverture à la complexité du réel. Une société capable d’habiter ensemble l’incertitude sans se réfugier dans des certitudes consolantes mais fausses. Une société où l’on puisse dire « je ne sais pas » sans honte, et « faisons confiance à ceux qui savent mieux que nous sur ce sujet précis » sans sentiment d’abdication.

Ce retissage du lien autour de la connaissance partagée est aussi une forme de poésie sociale : il suppose que l’on renonce à l’illusion de la souveraineté absolue du moi pour retrouver le plaisir, plus discret mais plus solide, d’appartenir à une communauté de chercheurs, au sens large du terme, des êtres qui cherchent ensemble, qui doutent ensemble, et qui avancent ensemble, pas à pas, dans l’obscurité du réel.

 

Le lien social ne se retisse pas seulement en se rassemblant autour d’une table ou d’un feu. Il se retisse aussi, silencieusement, chaque fois que l’on accepte de ne pas savoir, et que l’on fait confiance à ceux qui, patiemment, cherchent.

 

Pour aller plus loin : 

 

 

 


PS : Comment bien lire et comprendre une étude scientifique