Une société qui met durablement de côté la rationalité ne devient pas seulement plus confuse, plus émotive ou plus instable. Elle devient progressivement incapable de distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, le nécessaire de l’accessoire. Elle ne délibère plus véritablement, elle réagit. Elle ne juge plus, elle condamne. Elle ne gouverne plus, elle obéit aux forces qui savent le mieux exploiter ses peurs. La barbarie commence là.
Non pas lorsque les êtres humains cessent d’être intelligents, mais lorsqu’ils cessent de mettre leur intelligence au service d’un monde commun. Elle apparaît lorsque l’émotion devient une preuve, lorsque le ressentiment devient une politique, lorsque la force remplace l’argument et lorsque l’appartenance à un groupe devient plus importante que la réalité elle-même.
Une société peut conserver ses universités, ses technologies, ses administrations et ses institutions tout en devenant profondément barbare. La barbarie n’est pas nécessairement le retour à la sauvagerie. Elle peut être organisée, légalisée, administrée avec une froide précision. Mais avant d’être administrée, elle doit être rendue pensable. Pour cela, il faut d’abord affaiblir la capacité collective à raisonner, à différer ses réactions et à reconnaître autrui comme un semblable.
Raison, rationalisation, irrationalité, trois réalités qu’il faut distinguer
L’analyse devient confuse si l’on utilise le mot « rationalité » pour désigner des phénomènes différents. Une société peut perdre la raison tout en devenant plus calculatrice. Elle peut produire des systèmes extrêmement efficaces tout en se montrant moralement aveugle. Elle peut aussi se révolter contre une rationalisation oppressive sans retrouver pour autant une véritable raison politique. Il est donc nécessaire de distinguer trois notions.
La raison, une capacité de jugement
La raison est d’abord une faculté de discernement. Elle permet de confronter les faits, de distinguer une affirmation d’une preuve, une émotion d’un argument, une menace réelle d’une peur projetée. Elle implique la possibilité de reconnaître son erreur, de modifier son point de vue et de soumettre ses décisions à des principes partageables. La raison ne supprime ni les émotions ni les croyances. Elle refuse simplement qu’elles deviennent souveraines.
Elle ne demande pas aux êtres humains de devenir froids, mais de ne pas confondre intensité et vérité. Elle ne prétend pas abolir les conflits, mais cherche à empêcher qu’ils se transforment immédiatement en violences. Elle institue un délai entre l’affect et l’action, entre le désir de punir et la décision de sanctionner. La raison est donc une capacité à se laisser arrêter par le réel, par autrui et par les conséquences de ses actes. Elle est une puissance de limitation.
La rationalisation, une organisation par le calcul
La rationalisation est autre chose. Elle consiste à organiser les activités selon des critères d’efficacité, de prévisibilité, de contrôle et de rendement. Elle mesure, compare, standardise, classe et optimise.
Elle peut être utile. Les institutions ont besoin de procédures, les hôpitaux de protocoles, les infrastructures de coordination et les politiques publiques d’évaluation. Mais la rationalisation devient dangereuse lorsqu’elle prétend remplacer le jugement. Elle ne demande plus : « Est-ce juste ? » Elle demande : « Est-ce efficace ? » Elle ne se demande plus ce qu’une décision fait aux êtres humains, au vivant ou aux générations futures. Elle cherche principalement à réduire les coûts, accélérer les flux, maîtriser les comportements et atteindre des objectifs quantifiables.
La rationalisation peut donc produire une société très organisée, mais dépourvue de sens moral. Elle transforme les personnes en variables, les relations en transactions et les territoires en ressources. Elle traite ce qui résiste comme un dysfonctionnement à corriger. C’est en ce sens que la technique peut devenir autonome, comme l’a montré Jacques Ellul, lorsqu’elle cesse d’être un simple outil et devient le principe général auquel toute réalité doit se conformer.
L’irrationalité, la destruction du discernement
L’irrationalité ne signifie pas seulement l’erreur ou l’ignorance. Elle désigne le moment où les critères de vérité et de justice sont remplacés par la peur, le ressentiment, la croyance identitaire ou la soumission au groupe.
Dans une société irrationnelle, ce qui compte n’est plus ce qui est vrai, mais ce qui confirme l’appartenance. Une information est jugée selon son origine supposée, et non selon sa véracité. Une décision est évaluée selon le camp qui la prend, et non selon ses conséquences. Une personne est considérée comme légitime ou illégitime avant même que ses arguments soient entendus. L’irrationalité est donc une défaite du jugement. Elle ne supprime pas toujours l’intelligence. Elle peut même utiliser des individus très instruits, compétents et techniquement habiles. Mais elle les prive de la capacité à résister aux récits collectifs lorsque ceux-ci deviennent injustes.
La distinction est alors essentielle :
- la raison cherche à comprendre et à juger ;
- la rationalisation cherche à calculer et à optimiser ;
- l’irrationalité cherche à croire, à obéir ou à réagir sans examen suffisant.
Une société peut être rationalisée sans être raisonnable. Elle peut être technologiquement avancée et politiquement primitive. Elle peut produire beaucoup de données tout en perdant toute capacité de discernement.
La raison, une condition de la vie commune
La raison ne désigne pas un idéal abstrait réservé aux philosophes. Elle est une condition pratique de la coexistence. Des personnes différentes peuvent vivre ensemble si elles acceptent quelques exigences minimales : la réalité des faits, la possibilité de la contradiction, la dignité de l’adversaire et l’obligation de justifier l’usage de la force. La démocratie ne suppose pas que tout le monde pense de la même manière. Elle suppose que les désaccords puissent être formulés, discutés et arbitrés sans que chaque conflit devienne une guerre existentielle.
La raison joue ici le rôle d’un frein. Elle ralentit la vengeance. Elle demande de vérifier avant d’accuser. Elle oblige à distinguer une impression d’une preuve, une colère d’une décision, une peur d’un danger réel. Retirer ce frein, c’est exposer la société à une accélération de la violence. Ce processus n’est pas seulement politique. Il est anthropologique. L’être humain ne vit jamais dans un monde purement objectif. Il vit dans un univers de récits, de symboles, de mémoires et d’appartenances. Il a besoin de donner du sens à ce qui lui arrive. Mais lorsque les médiations collectives s’effondrent, cette quête de sens peut se transformer en recherche de coupables. La société cesse alors de produire un monde commun. Elle produit des camps.
Le renversement décisif, quand le sentiment devient la vérité
Dans une société qui abandonne la raison, le sentiment ne complète plus la vérité, il la remplace. Si je me sens menacé, alors la menace devient réelle. Si je me sens humilié, alors quelqu’un doit être puni. Si je ressens de la colère, alors ma colère devient la preuve d’une injustice. Si je déteste un groupe, alors ce groupe devient nécessairement dangereux. Une émotion peut être sincère sans être juste. Une peur peut être réelle sans correspondre à un danger réel. Une colère peut être compréhensible sans devoir commander l’action collective.
Une société civilisée ne nie pas les émotions. Elle leur donne une place, mais elle refuse qu’elles deviennent souveraines. La barbarie apparaît lorsque cette médiation disparaît. L’émotion n’est plus transformée en parole, la parole n’est plus soumise à l’examen, l’examen ne conduit plus à une décision responsable. Il ne reste alors qu’un enchaînement : peur, accusation, désignation, exclusion, violence.
Cette mécanique se retrouve dans les sociétés anciennes comme dans les sociétés contemporaines. Les formes changent, la structure demeure. Dans les cités antiques, les crises pouvaient conduire à la stigmatisation de factions ou de minorités. Dans les sociétés modernes, la propagande, les médias de masse et les plateformes numériques peuvent accélérer considérablement cette dynamique. L’individu contemporain reçoit une quantité immense d’informations, mais cette abondance ne produit pas nécessairement davantage de compréhension. Elle peut au contraire accroître la confusion, la fatigue et la dépendance aux récits simplificateurs. L’hyperconnexion ne garantit pas la relation. Elle peut produire une solitude collective, où chacun est exposé aux autres sans véritablement rencontrer personne.
Le réel devient secondaire
La raison suppose qu’il existe quelque chose qui résiste à nos désirs. Les faits, les corps, les limites physiques, les conséquences de nos décisions, la parole des autres et la souffrance du vivant constituent une réalité qui ne dépend pas entièrement de ce que nous voulons croire.
La société irrationnelle refuse cette résistance. Elle préfère les récits qui confortent son identité aux faits qui la dérangent. Elle ne cherche plus à comprendre le monde, elle cherche à produire un monde qui confirme ses croyances. Les informations deviennent alors des instruments de positionnement. Une personne ne demande plus : « Est-ce vrai ? » Elle demande : « Est-ce favorable à mon camp ? » À partir de là, toute contradiction devient une agression. Celui qui rappelle les faits est accusé de trahir. Celui qui nuance est soupçonné de faiblesse. Celui qui demande des preuves est considéré comme un ennemi. Celui qui introduit de la complexité est dénoncé comme complice du désordre. La nuance devient suspecte parce qu’elle empêche la mobilisation totale. Or la barbarie a besoin d’une mobilisation totale. Elle exige que chacun simplifie son langage, son jugement et sa conscience. Le monde est alors divisé entre les innocents absolus et les coupables absolus. Entre les deux, il n’y a plus de place pour la responsabilité graduée, la réparation ou la transformation.
L’effondrement de la nuance prépare la violence
La violence politique commence souvent par une opération de réduction. Un individu n’est plus considéré comme une personne, mais comme un membre d’une catégorie. Un groupe n’est plus composé de trajectoires singulières, mais devient une menace homogène. Un adversaire n’est plus quelqu’un avec qui l’on est en désaccord, mais quelqu’un dont l’existence devient problématique. Cette réduction est anthropologiquement décisive. Elle transforme des personnes en figures abstraites. L’étranger, le traître, le parasite, le contaminant, le privilégié, le déviant ou l’ennemi intérieur, ces termes ont une fonction commune : ils permettent de ne plus voir des visages. La violence devient plus facile lorsque celui qui la subit n’est plus perçu comme un semblable.
C’est pourquoi la barbarie travaille toujours le langage. Elle commence par des mots qui classent, séparent et déshumanisent. Elle fabrique des catégories morales dans lesquelles certains êtres cessent progressivement d’être dignes de considération.
Le passage est souvent progressif :
- on critique des idées ;
- on accuse des groupes ;
- on attribue à ces groupes une essence ;
- on leur retire certains droits ;
- on justifie leur exclusion ;
- on présente enfin leur destruction comme une nécessité.
La barbarie n’est pas seulement une explosion de violence. Elle est une pédagogie de l’insensibilité.
De la cité antique à la société numérique, une même fragilité humaine
L’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle révèle des structures récurrentes.
Les sociétés anciennes connaissaient déjà la rumeur, la panique collective, la recherche de boucs émissaires et la violence purificatrice. Les récits de guerre et les tragédies grecques montrent des communautés qui, confrontées à la crise, peuvent préférer le sacrifice d’un coupable désigné à l’examen des causes réelles.
Les sociétés modernes ont ajouté à ces mécanismes une puissance administrative et technique sans précédent. Les États peuvent classer les populations, surveiller les comportements, diffuser des récits uniformes et organiser la violence à grande échelle.
Le XXe siècle a montré que la barbarie pouvait être industrielle, bureaucratique et légalement encadrée. Elle ne dépend pas uniquement de la fureur des masses. Elle peut aussi résulter de l’obéissance, de la segmentation des tâches et de l’effacement de la responsabilité personnelle.
Le XXIe siècle ajoute une nouvelle difficulté. Les sociétés contemporaines sont traversées par une accélération permanente, une crise de confiance envers les institutions, une économie de l’attention et une circulation instantanée de récits concurrents.
L’individu n’est plus seulement soumis à une propagande centralisée. Il est exposé à une multitude d’influences qui se renforcent mutuellement par affinité émotionnelle. Les plateformes tendent à favoriser ce qui retient l’attention, et ce qui retient l’attention est souvent ce qui scandalise, inquiète ou indigne. Il ne faut pas en conclure que les technologies seraient mécaniquement responsables de l’irrationalité. Ce serait une autre forme de simplification. Mais elles peuvent amplifier certains réflexes humains : le conformisme, la polarisation, la comparaison permanente et le désir d’appartenir à une communauté de certitude. La société numérique transforme ainsi la vitesse de propagation des affects, sans nécessairement accroître la maturité nécessaire pour les contenir.
Quand la foule remplace le peuple
Un peuple est une réalité politique. Il peut discuter, s’organiser, instituer des règles et modifier ses décisions. Une foule est principalement une force émotionnelle. Elle peut être mobilisée, excitée, orientée et retournée contre un groupe désigné. Une société qui renonce à la raison transforme peu à peu le peuple en foule. Le peuple demande des institutions. La foule demande des coupables. Le peuple accepte la durée. La foule exige l’immédiat. Le peuple supporte le désaccord. La foule réclame l’unanimité. Le peuple construit une volonté collective. La foule cherche une émotion collective.
Cette distinction ne signifie pas que toute mobilisation populaire serait irrationnelle. Les mouvements sociaux peuvent exprimer une intelligence collective et rendre visibles des injustices réelles. Mais une mobilisation ne devient politique que lorsqu’elle parvient à transformer l’affect en organisation, la colère en revendication, l’expérience singulière en projet commun. Sans cette transformation, la foule demeure disponible pour la manipulation. La démocratie suppose une certaine lenteur. Elle suppose des procédures, des contradictions, des enquêtes, des délibérations et des compromis. Cette lenteur n’est pas une faiblesse du système. Elle constitue sa fonction civilisatrice. La décision immédiate appartient souvent à celui qui crie le plus fort. La décision réfléchie appartient à une collectivité capable de différer sa réaction.
La destruction du langage, première victoire de la barbarie
Quand la raison recule, le langage perd sa fonction de clarification. Les mots ne servent plus à décrire, mais à produire des effets. Ils ne cherchent plus à rendre le monde intelligible, ils cherchent à orienter les comportements. La parole publique devient une technique de stimulation. Elle inquiète, choque, indigne et excite. Son efficacité ne se mesure plus à sa vérité, mais à sa capacité à provoquer une réaction. Les mots sont vidés de leur sens et remplis d’affects. La justice devient vengeance. La liberté devient le droit de ne subir aucune limite. La sécurité devient la surveillance généralisée. La solidarité devient la protection accordée aux seuls membres du groupe. La vérité devient ce que le groupe accepte de croire. Cette dégradation du langage possède une conséquence morale profonde. Elle empêche de nommer précisément les actes. Or ce qui ne peut plus être nommé ne peut plus être véritablement jugé.
Une société qui ne distingue plus l’erreur du mensonge, la critique de la haine, le conflit de la guerre, la sanction de la vengeance, la limite de l’oppression, perd ses instruments de discernement. Elle devient disponible pour toutes les confusions.
L’histoire montre que la barbarie peut être collective et ordinaire
L’histoire moderne a montré que la barbarie n’exige pas toujours des monstres exceptionnels. Elle peut être mise en œuvre par des individus ordinaires lorsqu’un système détruit leur capacité de jugement personnel. L’obéissance devient alors plus forte que la conscience. Chacun accomplit une tâche limitée, sans vouloir regarder l’ensemble. L’un rédige un document, l’autre organise un transport, un troisième applique un règlement, un quatrième détourne le regard. La violence se fragmente tellement qu’aucun individu ne se sent pleinement responsable. C’est ici que l’analyse d’Hannah Arendt demeure essentielle. La banalité du mal ne signifie pas que le mal serait insignifiant. Elle montre plutôt qu’une absence de pensée peut rendre possible une participation ordinaire à des actes extraordinaires de destruction. L’absence de pensée ne signifie pas l’absence d’intelligence. Elle signifie l’incapacité à se représenter ce que nos actes font aux autres. Une société raisonnable ne se contente donc pas de produire des procédures. Elle maintient la question de la responsabilité. Elle demande à chacun : « Que suis-je en train de rendre possible ? »
La société qui abdique cette question peut devenir extrêmement efficace, mais moralement aveugle. C’est pourquoi la barbarie moderne ne ressemble pas toujours au chaos. Elle peut prendre la forme d’une organisation performante, d’une chaîne logistique impeccable, d’un dispositif légal, d’une administration compétente ou d’une plateforme numérique optimisée. La technique facilite la barbarie lorsqu’elle sépare l’acte de ses conséquences.
La rationalisation peut elle-même devenir barbare
Il serait toutefois trop simple d’opposer une raison vertueuse à une irrationalité dangereuse. L’histoire montre aussi qu’une rationalité réduite au calcul peut servir la barbarie. Une société peut calculer très efficacement la rentabilité d’une exploitation, la vitesse d’une production, le coût d’une exclusion ou l’efficacité d’une surveillance. Elle peut optimiser la destruction sans jamais s’interroger sur sa légitimité. C’est le piège de la rationalisation.
Un système rationalisé peut être parfaitement cohérent dans ses moyens et profondément absurde dans ses finalités. Il peut atteindre ses objectifs avec précision, tout en détruisant les conditions mêmes de la vie commune. La question morale disparaît derrière la question opérationnelle. On ne demande plus si une décision est juste, mais si elle est applicable. On ne demande plus qui souffre, mais combien coûte la réduction de cette souffrance. On ne demande plus quel monde nous fabriquons, mais si les indicateurs progressent. La rationalisation transforme alors la réalité en tableau de bord. Elle peut traiter l’école comme une usine de compétences, l’hôpital comme une unité de production de soins, le travail comme une ressource interchangeable, la nature comme un stock et les citoyens comme des profils comportementaux. Cette logique ne relève pas toujours de l’irrationalité. Elle peut être parfaitement calculée. Mais elle devient barbare lorsqu’elle cesse de reconnaître la valeur propre des êtres et des relations.
La véritable alternative n’est donc pas entre raison et émotion. Elle est entre une raison ouverte à la morale, à la limite et à la relation, et une rationalité instrumentale réduite à l’optimisation.
Une société peut devenir barbare de deux manières :
- en abandonnant tout discernement dans l’excitation collective ;
- en conservant une rationalisation technique dépourvue de conscience morale.
Dans les deux cas, ce qui disparaît est la capacité à répondre de ses actes.
L’irrationalité prospère sur la désorientation
Pourquoi une société se détourne-t-elle de la raison ?
Parce que la raison est exigeante. Elle demande du temps, une éducation, des institutions crédibles, une certaine sécurité matérielle et une relation suffisamment apaisée aux autres. Il est difficile de raisonner lorsque l’on est épuisé, humilié, isolé ou soumis à une pression permanente. Une société qui produit de l’insécurité et de la désorientation fabrique les conditions de son propre basculement irrationnel.
Lorsque les individus ne comprennent plus les transformations économiques, sociales, technologiques et culturelles qu’ils subissent, ils cherchent des explications immédiatement accessibles. Lorsque les institutions ne semblent plus capables de protéger, les récits les plus radicaux gagnent du terrain. Lorsque la parole officielle ne correspond plus à l’expérience vécue, la défiance peut devenir légitime, puis se transformer en rejet de toute forme de connaissance.
Il serait donc insuffisant de condamner moralement les individus qui adhèrent à des récits irrationnels. Il faut comprendre les milieux sociaux qui rendent ces récits désirables. L’irrationalité est souvent une réponse désordonnée à un monde devenu illisible. Mais comprendre ce mécanisme ne signifie pas excuser tout ce qu’il produit. Une souffrance peut expliquer la violence sans la rendre juste. Une humiliation peut rendre compréhensible le ressentiment sans autoriser la persécution. La compassion doit rester liée au discernement. Sans discernement, elle devient une indulgence générale qui renonce à distinguer la victime, le responsable, l’agresseur et la personne prise dans un système.
Une société accélérée devient une société réactive
L’accélération contemporaine ne concerne pas seulement les technologies. Elle touche aussi les rythmes de travail, les échanges économiques, l’information, les décisions politiques et les relations sociales. Lorsque tout doit aller plus vite, le temps de la pensée apparaît comme une perte de temps. La lenteur est vécue comme un retard. Le silence devient une absence de position. Le doute est interprété comme une faiblesse. Cette accélération produit des individus disponibles pour la réaction permanente. Ils répondent avant d’avoir compris, jugent avant d’avoir enquêté, partagent avant d’avoir vérifié et condamnent avant d’avoir rencontré. La société devient alors ce que Hartmut Rosa décrit comme un monde où le mouvement perpétuel ne garantit plus une relation véritable avec le réel. Nous sommes en contact avec tout, mais nous n’habitons plus nécessairement ce qui nous arrive.
L’accélération fragilise la responsabilité parce qu’elle réduit l’intervalle dans lequel une conscience peut intervenir. Or la barbarie a besoin de cet intervalle réduit. Elle prospère lorsque personne ne dispose plus du temps nécessaire pour demander : « Est-ce vrai ? », « Est-ce juste ? », « Quelles seront les conséquences ? »
La barbarie commence quand plus personne ne veut être limité
La raison morale implique l’acceptation de limites.
Limite de ce que je peux affirmer sans preuve. Limite de ce que je peux imposer aux autres. Limite de ce que je peux exploiter dans le vivant. Limite de ce que la colère m’autorise à faire. Limite de ce que la majorité peut décider contre une minorité.
La barbarie commence lorsque ces limites sont vécues comme des humiliations. Celui qui ne supporte aucune limite à son désir réclame la domination. Celui qui ne supporte aucune limite à sa colère réclame la vengeance. Celui qui ne supporte aucune limite à son identité réclame l’exclusion. Celui qui ne supporte aucune limite à la puissance technique réclame le droit de transformer tout ce qui existe. Une société adulte ne se définit pas par l’absence de contraintes, mais par sa capacité à instituer des limites légitimes. Elle comprend que toute puissance non contenue finit par se retourner contre le monde qui la porte. La raison n’est donc pas seulement la capacité de calculer. Elle est la capacité de se retenir. La retenue n’est pas une faiblesse. Elle est la forme politique de la maturité.
Refaire de la raison une pratique collective
Il ne suffira pas d’appeler au retour de la raison. Une société ne devient pas raisonnable par décret. Il faut reconstruire les conditions concrètes du discernement.
Cela suppose d’abord de réhabiliter le temps long. Penser exige des moments où l’on ne réagit pas immédiatement, où l’on peut écouter, comparer, revenir sur ses jugements et supporter l’inconfort de l’incertitude.
Cela suppose ensuite de reconstruire des espaces de parole véritable. Non pas des espaces où chacun vient confirmer son identité, mais des lieux où les désaccords peuvent être traversés sans que toute divergence devienne une guerre morale.
Cela suppose également de réhabiliter l’éducation comme formation du jugement. L’éducation ne devrait pas seulement transmettre des compétences utiles à l’économie. Elle devrait apprendre à distinguer une preuve d’une opinion, une émotion d’un argument, une critique d’une attaque, une information d’une manipulation et une limite légitime d’une oppression.
Il faut aussi restaurer la confiance par la cohérence. Une institution qui demande aux citoyens de croire à la raison tout en agissant de manière opaque ou contradictoire prépare elle-même la défiance. La rationalité politique ne consiste pas à imposer une vérité depuis le sommet, mais à rendre les décisions discutables, vérifiables et corrigibles.
Enfin, il faut reconstruire une morale de l’interdépendance. Nous ne sommes pas des individus isolés qui choisissent librement toutes leurs attaches. Nous sommes des êtres vulnérables, dépendants d’autres êtres humains, de milieux de vie, d’institutions et de générations que nous ne rencontrerons jamais. Penser rationnellement, c’est aussi penser les conséquences différées de nos actes.
Conclusion, la barbarie est une défaite de la relation
Une société qui met de côté la raison ne devient pas seulement moins raisonnable. Elle perd progressivement la capacité de faire monde commun. Elle ne sait plus distinguer le désaccord de l’hostilité, la différence de la menace, la vérité de la préférence, la justice de la vengeance. Elle transforme les émotions en verdicts, les groupes en essences, les adversaires en ennemis et les limites en oppressions. Alors la barbarie devient possible.
Elle devient possible parce que les individus ne pensent plus ensemble. Elle devient possible parce que le langage est détruit. Elle devient possible parce que la complexité est vécue comme une trahison. Elle devient possible parce que la responsabilité est dissoute dans la foule, la procédure ou la technique. Mais il faut préciser le diagnostic. La barbarie ne vient pas seulement de l’irrationalité. Elle peut aussi naître d’une rationalisation sans conscience, d’un système qui calcule tout sauf la valeur de ce qu’il détruit. La raison véritable se tient entre ces deux abîmes. Elle n’est ni le règne froid du calcul, ni l’exaltation des affects. Elle est une pratique du discernement, de la limite, de la responsabilité et de la relation. Elle accueille les émotions sans leur abandonner le gouvernement du monde. Elle reconnaît la puissance des récits sans renoncer à l’épreuve du réel. Elle accepte le conflit sans transformer l’adversaire en ennemi absolu. Elle utilise les techniques sans accepter que l’efficacité devienne le seul critère du vrai et du juste.
Elle permet à chacun de dire :
Je peux être en colère, mais ma colère ne suffit pas à établir la vérité.
Je peux avoir peur, mais ma peur ne m’autorise pas à détruire.
Je peux appartenir à un groupe, mais mon appartenance ne me dispense pas de juger par moi-même.
Je peux agir efficacement, mais l’efficacité ne rend pas mon action juste.
Je peux vouloir transformer le monde, mais je ne peux ignorer les êtres que cette transformation atteint.
C’est peut-être là que commence véritablement la civilisation. Non pas dans la certitude d’avoir raison, mais dans la décision de ne jamais laisser la certitude, quelle qu’elle soit, abolir l’humanité de l’autre. La raison ne nous sauvera pas parce qu’elle serait toute-puissante. Elle nous aidera seulement à maintenir ouverts les espaces où une autre réponse demeure possible. Ces espaces sont fragiles, parfois minuscules, mais ils constituent la trame invisible du monde commun. La barbarie avance lorsqu’ils se ferment.
La civilisation recommence chaque fois qu’un être humain accepte de ralentir, de vérifier, d’écouter et de répondre de ce qu’il rend possible.
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