Une nouvelle manière de penser notre rapport à la science à l’ère de la post-vérité

Nous vivons un moment paradoxal : jamais la science n’a été aussi présente dans nos vies (médicaments, diagnostics, technologies, prévisions), et jamais l’autorité des faits n’a semblé aussi fragile. La post-vérité ne consiste pas seulement à “mentir”, elle consiste surtout à déplacer les conditions de validité : ce n’est plus la robustesse des preuves qui prime, mais l’adhésion affective, l’appartenance identitaire, la cohérence narrative interne. Dans cet espace, la science risque d’être soit idolâtrée (comme oracle), soit disqualifiée (comme opinion), ce qui produit une double impasse : le dogmatisme et le cynisme.

 

Il faut donc proposer autre chose qu’un simple rappel “au vrai”. Nous avons besoin d’une transformation du rapport à la science : une science qui sache mesurer sans coloniser, relier sans confondre, interpréter sans diluer, et qui accepte, au lieu de fuir, que le réel social est symbolique autant que matériel.

 

 

Contre les ennemis jumeaux : réduction positiviste et dissolution relativiste

La post-vérité naît souvent d’une même racine, sous des formes inverses.

D’un côté, le positivisme : il affirme que seul compte ce qui se laisse réduire à la mesure, et traite le reste (sens, symbolique, expérience vécue) comme résidu. Cette réduction produit une cécité : on croit maîtriser le réel parce qu’on l’a simplifié. Or, la complexité du vivant humain ne se laisse pas enfermer dans un unique niveau de description.

De l’autre côté, le relativisme : il répond à la réduction par la dissolution. Si tout est interprétation, alors plus aucune exigence de validité ne s’impose. La pensée devient incapable de distinguer l’hypothèse plausible de la justification rhétorique ; et la post-vérité trouve là un sol fertile.

La complexité d’Edgar Morin permet de sortir de cette alternative : elle ne demande pas “tout ou rien”, mais une articulation. La science n’est ni idolâtrie ni expulsion : elle est navigation. Elle avance par contraintes, par preuves, par limites explicites et par reconnaissance du fait que nous ne sommes jamais à l’extérieur du système que nous décrivons.

 

Contre le techno-solutionnisme : la vitesse ne remplace pas le soin

La post-vérité a aussi une face opérationnelle : le techno-solutionnisme. Ici, on ne discute pas vraiment le vrai ; on le contourne par des solutions rapides. On promet : “il suffit d’un outil”, “il suffit d’un protocole”, “il suffit d’une optimisation”. Dans le champ du soin psychique et du travail social, cette logique devient particulièrement dangereuse : elle transforme des personnes en problèmes et des liens en procédures. Benasayag nous invite à une correction essentielle : l’humain n’est pas un objet que l’on répare mécaniquement. Il est un sujet engagé dans un rapport au réel, un être de tensions, de temporalités et d’épreuves qui ne se résument pas à l’efficacité d’une intervention.

Le problème n’est donc pas la technique : c’est l’illusion qui fait de la technique une métaphysique implicite. Là où le vivant exige un art du vivre-ensemble, le solutionnisme impose un art de la correction.

 

Contre l’utilitarisme : quand tout devient “rentable”, la vérité perd sa dignité

Enfin, l’utilitarisme contribue à la post-vérité par une logique de tribunal permanent : une idée vaut si elle rapporte, un soin vaut s’il performe, une connaissance vaut si elle sert un indicateur. Or, certaines dimensions fondamentales du social, la confiance, la dignité, la capacité à traverser la crise ne se laissent pas réduire à un rendement.

Une société ne se juge pas seulement à ce qu’elle produit, mais à ce qu’elle permet : de continuer à vivre, de reconnaître l’autre, de réparer sans humilier. Si la science devient strictement comptable, elle perd son horizon éthique et devient une machine à produire des justifications.

 

 

La proposition centrale : 4 étages pour tenir ensemble science, sens et complexité

Pour penser autrement, il faut une architecture.

1) Étages des preuves (ce qui est mesurable)

Ici, la règle est claire : rigueur, protocoles, limites explicites, falsifiabilité autant que possible.
On ne négocie pas la mesure quand il s’agit de mécanismes, de prédictions, de causalités.

 

2) Étages des significations (mythes, métaphysiques, valeurs)

La science ne doit pas faire semblant que le sens n’existe pas. Les mythes et la métaphysique, au sens de récits structurants, orientent l’existence, donnent une grammaire à l’attente, au deuil, à la justice, à la dignité. Mais ici commence la vigilance : le sens n’est pas naturellement bon.

 

3) Étages de l’articulation (Morin : relier sans confondre)

On doit penser les boucles : données et interprétations, dispositifs et subjectivités, causalités multiples, contextes. La complexité n’efface pas la vérité : elle empêche seulement la vérité de devenir simplification.

 

4) Épreuve des effets symboliques (Liogier : auditer ce que les récits font)

Voici le point décisif, que la post-vérité rend urgent : un mythe ou une métaphysique doit être évalué par ses effets, pas par sa beauté.

Liogier nous oblige à ne pas moraliser trop vite le récit : il peut soutenir la coopération, mais il peut aussi fabriquer des enfermements identitaires, légitimer des dominations et produire des violences symboliques.
Donc toute mobilisation de mythes dans l’espace public, le soin, l’éducation, doit être soumise à une éthique d’usage fondée sur ses conséquences :

  • Le récit augmente-t-il la capacité à vivre, apprendre, et reconnaître l’autre ?
  • Diminue-t-il la stigmatisation ou la fabrique-t-il ?
  • Ouvre-t-il des possibles (réversibilité des positions) ou ferme-t-il l’avenir (assignation) ?
  • Soutient-il un soin qui ne rabaisse pas, ou transforme-t-il la fragilité en faute ?

 

Convivialisme : re-penser la science comme pratique de lien

À ce stade, il devient possible d’articuler l’exigence scientifique à une visée conviviale. Le convivialisme dans l’esprit d’un art de vivre ensemble, ne cherche pas à remplacer l’épreuve du réel par un récit consolateur. Il cherche plutôt à empêcher que la science devienne froide et que le social devienne une administration.

Une science complexe tissée au convivialisme a donc une double fidélité :

  • fidélité à l’épreuve (preuves, mesures, limites, tests),
  • fidélité au vivant social (sens, symbolique, soin, dignité).

Elle refuse la guerre entre “faits” et “valeurs”. Elle propose une autre logique : les faits servent à mieux comprendre ; les récits servent à habiter ; mais les récits doivent être contrôlés par leurs effets et les faits doivent rester capables de relier.

 

 

Conclusion : une sortie de la post-vérité par la responsabilité de l’articulation

La post-vérité ne se combat pas seulement par des corrections factuelles ; elle se combat par une refonte des conditions de crédibilité. Credibilité ne veut pas dire certitude : elle veut dire cohérence avec l’épreuve du réel et responsabilité envers les effets humains.

Ainsi, notre rapport à la science peut changer :

  • non pas en abandonnant la rigueur,
  • mais en cessant de confondre la rigueur avec la réduction ;
  • non pas en célébrant les mythes,
  • mais en les soumettant à l’audit de leurs conséquences ;
  • non pas en dissolvant la vérité,
  • mais en apprenant à penser la complexité sans renoncer aux critères de validité.

Une pensée complexe, convivialiste et critique n’est pas une fuite : c’est une forme de courage intellectuel et éthique. Comme si la vérité redevenait une relation et comme si le soin psychique redevient le lieu où l’on mesure, au plus près, la valeur du symbolique.

 

 

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