La question qui traverse ce texte ne se réduit pas à l’inquiétude face à un progrès devenu ambigu. Elle engage une transformation plus profonde : celle d’une modernité qui, tout en conservant son langage d’émancipation, se reconfigure progressivement en dispositif de réduction du réel et de l’humain.

Raphaël Liogier permet de saisir ce déplacement avec finesse : la modernité ne trahit pas frontalement ses promesses, elle les reconfigure silencieusement. L’idéal d’émancipation n’est pas aboli, mais subordonné à une autre finalité, celle de l’efficacité, de l’optimisation, de la gestion. Ainsi se met en place une forme d’industrialisme généralisé, où l’humain n’est plus d’abord reconnu comme sujet irréductible, mais comme ressource mobilisable dans des systèmes organisés.

Ce basculement ne relève pas uniquement de l’économie ou de la technologie. Il touche à la texture même du lien social et repose sur une anthropologie implicite : qu’est-ce qu’un humain dans un monde administré ? Est-il un être de relation, d’histoire et de sens, ou une somme de capacités ajustables ? Et surtout, sur quelle rationalité fonder les institutions qui prétendent organiser la vie commune ?

Ivan Illich éclaire ce point en distinguant la technique comme outil et la technique comme milieu. Lorsque la technique devient un environnement totalisant, elle ne se contente plus de servir des usages situés : elle configure les pratiques, oriente les désirs, redéfinit les possibles. Dès lors, la question centrale se déplace : il ne s’agit plus seulement de ce que la technique fait, mais de ce que le pouvoir produit comme forme d’humanité désirable à travers elle.

On peut alors formuler une hypothèse directrice : la modernité industrialiste ne s’impose pas par la contrainte visible, mais par une capture diffuse des subjectivités. Elle fabrique des individus qui se vivent comme libres tout en étant profondément inscrits dans des logiques d’optimisation, de performance et de preuve.

 

 

La fausse modernité : une émancipation déplacée

La modernité s’est historiquement pensée comme un processus de libération : sortie de la tutelle, affirmation du sujet, extension des droits, ouverture des possibles. Mais ce récit, sans être abandonné, s’est progressivement détourné.

L’industrialisme ne détruit pas l’idéal d’émancipation ; il le redirige. Ce qui était finalité devient justification secondaire. L’efficacité, la productivité et la mesurabilité deviennent les véritables principes organisateurs.

L’humain continue d’être invoqué, mais il est de plus en plus appréhendé à partir de sa fonction. La technique ne sert plus seulement à produire des biens : elle participe à configurer des subjectivités capables, adaptables, évaluables. Ce glissement est décisif, car il transforme en profondeur notre rapport au temps, au travail, à la souffrance et à la décision collective.

On passe ainsi d’un monde orienté par la signification, où les actions s’inscrivent dans des récits et des finalités, à un monde structuré par la mesure, où ce qui compte est ce qui peut être quantifié, comparé, optimisé.

Le problème n’est donc pas la technique en tant que telle, mais la relation qu’elle institue. Une société qui ne cultive plus des relations comme des présences vivantes tend à produire des individus performants mais fragilisés dans leur existence. Autrement dit, la crise est aussi une crise de la reliance (Morin) : ce qui a été séparé, objectivé, fonctionnalisé, demande à être retissé.

 

Le dédoublement technocratique : entre sujet de droit et agent économique

La rationalité technocratique produit un effet de dédoublement au cœur même de l’individu contemporain. D’un côté, le citoyen est reconnu comme porteur de droits inaliénables ; de l’autre, l’agent économique est conçu comme poursuivant son intérêt dans un cadre d’incitations.

Cette tension n’est pas simplement théorique : elle structure les institutions, les politiques publiques et les dispositifs de gouvernance. Elle installe une hiérarchie implicite où l’humain comme moyen tend à primer sur l’humain comme fin.

Le pouvoir ne s’exerce plus principalement par la contrainte directe, mais par la configuration des environnements de choix : architecture des préférences, dispositifs d’évaluation, incitations comportementales. L’individu est libre, mais cette liberté est orientée, canalisée, anticipée.

Il en résulte une forme de domination d’autant plus efficace qu’elle est peu visible. L’individu ne se contente pas d’obéir : il adhère, il s’ajuste, il participe à sa propre mise en conformité. C’est là que la servitude volontaire contemporaine prend une nouvelle forme : non plus imposée, mais intériorisée, parfois même désirée.

 

L’individu mobilisé : entre engagement et auto-exploitation

Dans ce contexte, l’humain n’est pas simplement réduit : il est mobilisé. On attend de lui qu’il soit engagé, authentique, créatif, impliqué. Mais cette mobilisation s’inscrit dans des cadres qui orientent et capturent cet engagement. Le télétravail offre une illustration parlante : en brouillant les frontières entre sphère privée et sphère professionnelle, il donne l’impression d’une autonomie accrue. Pourtant, cette autonomie s’accompagne souvent d’une intensification du travail et d’une intériorisation des contraintes. L’aliénation ne disparaît pas ; elle change de forme. Elle devient auto-exploitation, portée par un idéal d’accomplissement de soi qui coïncide avec les exigences du système technique.

Le langage managérial, empathie, bienveillance, coopération, participe de cette dynamique. Il ne remplace pas la logique de performance : il la rend acceptable, voire désirable. Comme le souligne Roland Gori, on assiste à l’émergence de véritables « entrepreneurs de soi », où l’éthique elle-même peut être instrumentalisée.

 

Une matrice épistémique : positivisme et mécanisation du réel

Pour comprendre la cohérence de cet ensemble, il faut remonter à la matrice qui le rend pensable.

La rationalité dominante, héritée du positivisme et du mécanisme, repose sur une opération de réduction : isoler, mesurer, objectiver. Elle privilégie ce qui est quantifiable et reproductible, au détriment de ce qui est relationnel, contextuel, singulier. Or, cette manière de penser n’est pas universelle. Elle est historiquement et culturellement située. Pourtant, elle tend à s’imposer comme norme indiscutable.

En s’institutionnalisant, elle transforme le monde en système administrable. La technique devient alors le langage privilégié du réel, et la politique se présente comme gestion rationnelle de données, plutôt que comme délibération sur des finalités.

 

Du lien à l’échange : une anthropologie appauvrie

Dans cette perspective, l’humain est souvent conçu comme un agent rationnel poursuivant son intérêt. Le lien social est alors pensé à partir de l’échange. Mais une société ne se réduit pas à un réseau de transactions. Elle repose aussi sur des dimensions irréductibles : reconnaissance, confiance, dette symbolique, appartenance.

Lorsque le lien est réduit à l’échange, il perd sa profondeur. La société peut continuer à fonctionner, mais elle cesse d’être vécue comme un monde commun. Cette réduction produit un effet performatif : en postulant un individu intéressé, on contribue à fabriquer les conditions qui rendent ce modèle vrai.

 

Gouverner par les chiffres : de l’outil à la clôture

L’évaluation quantitative occupe une place centrale dans cette gouvernementalité. Indicateurs, audits, classements deviennent les instruments privilégiés de décision.

Le problème n’est pas l’existence des chiffres, mais leur statut. D’outils d’éclairage, ils deviennent des instruments de clôture. Ce qui est mesuré tend à définir ce qui compte. Les chiffres acquièrent une autorité qui dépasse la discussion. Ils produisent une forme de vérité qui s’impose, souvent sans débat.

Cette dynamique engendre une double conséquence : une dépossession démocratique, le débat est court-circuité, et une pression subjective, il ne suffit plus d’agir, il faut constamment prouver. L’éthique se transforme alors en conformité aux indicateurs.

 

Les métiers du soin : une résistance du vivant

Certains domaines résistent particulièrement à cette logique : le soin, l’éducation, la justice, la culture. Ces pratiques reposent sur des dimensions difficilement quantifiables : la relation, le jugement contextuel, l’attention à la singularité, la temporalité.

Lorsque la logique d’évaluation s’y impose, elle ne se contente pas de mesurer : elle transforme la nature même de l’activité. Le soin devient protocole, l’éducation gestion de compétences, la justice calcul probabiliste. Il y a là une tension structurelle : vouloir mesurer ce qui, par essence, excède la mesure.

 

L’humain reconfiguré : fragmentation et recomposition

La modernité technocratique ne se contente pas de fragmenter l’humain : elle le recompose selon ses propres logiques. Les subjectivités sont découpées, catégorisées, puis réintégrées comme ressources fonctionnelles. Les émotions, les compétences, les vulnérabilités deviennent des variables exploitables.

L’individu tend ainsi à devenir adaptable, interchangeable, « sans qualités » : disponible pour différentes fonctions, mais fragilisé dans sa cohérence existentielle. Il ne s’agit pas seulement d’une perte, mais d’une transformation active de ce que signifie être humain.

 

Souffrance et double contrainte : le symptôme comme vérité

Cette configuration engendre une souffrance spécifique. Comme l’analyse Roland Gori, elle ne relève pas seulement d’une surcharge, mais d’une contradiction interne.

L’individu doit être sincère, engagé, authentique, mais dans des cadres qui neutralisent la portée réelle de cet engagement. Il doit croire à ce qu’il fait tout en sachant, confusément, que le sens en est appauvri. Cette situation correspond à une double contrainte (double bind) : quoi qu’il fasse, il est pris dans une tension insoluble. La souffrance devient alors un indicateur précieux. Elle signale que la forme imposée à l’existence n’est pas compatible avec les exigences du vivant.

 

Réouvrir la modernité : complexité, reliance et poésie sociale

Face à cela, deux illusions doivent être évitées : croire qu’il suffirait de rejeter la technique, ou penser que la critique seule serait suffisante. L’enjeu est plutôt de réouvrir la modernité à sa propre complexité.

Edgar Morin insiste sur la nécessité de la reliance : relier ce qui a été séparé, réinscrire les phénomènes dans leurs contextes, reconnaître l’incertitude. Dans cette perspective, la notion de poésie sociale prend une dimension particulièrement féconde. Elle ne renvoie pas à un simple embellissement du réel, mais à une pratique du monde qui réhabilite ce que la rationalité mécaniste tend à évacuer : la singularité des existences, la qualité des relations, l’épaisseur du temps vécu. Elle ouvre à une politique du soin, au sens large : créer des conditions où les individus peuvent redevenir sujets, c’est-à-dire capables de raconter, de relier, d’habiter.

Dans la lignée d’Ivan Illich, cela suppose de réinventer des outils et des institutions qui soutiennent l’autonomie relationnelle plutôt que l’alignement fonctionnel.

 

 

Conclusion : pour un retissage

La modernité industrialiste n’a pas abandonné l’émancipation : elle en a conservé les formes tout en en transformant le contenu. Elle a déplacé le centre de gravité : du sujet vers le système, du sens vers la mesure, de la relation vers la transaction. Ce faisant, elle produit un individu à la fois libre en apparence et profondément configuré.

Mais cette évidence peut être interrogée. Car la rationalité qui se présente comme neutre est en réalité située, historiquement construite, politiquement orientée. Dès lors, une autre modernité devient pensable : une modernité capable d’intégrer la complexité, de reconnaître la vulnérabilité, de restaurer la reliance. Peut-être est-ce là l’enjeu le plus discret et le plus décisif : non pas rompre avec le monde, mais apprendre à le retisser, patiemment, lucidement, pour qu’il redevienne habitable.

 

 

 

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