Résonances et écarts entre la voie franciscaine et l’anarchisme chrétien

Il existe, à travers les siècles, une ligne de feu discrète mais persistante au cœur du christianisme : celle d’un refus des logiques de puissance au nom d’un Évangile vécu dans sa nudité, non comme doctrine, mais comme expérience mystique de la présence divine. François d’Assise, les penseurs de l’anarchisme chrétien comme Léon Tolstoï ou Jacques Ellul, mais aussi les grands mystiques, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, ou plus près de nous Simone Weil, s’inscrivent dans cette tension où la radicalité évangélique devient une voie d’union avec Dieu, et par là même, une force de subversion des idoles du monde.

Mais comment transposer cette radicalité dans un monde où la domination n’est plus seulement personnelle, mais systémique (l’État bureaucratique, le capitalisme financier, les algorithmes de surveillance) ? Où la pauvreté n’est plus un choix mystique, mais une condamnation structurelle ? Où la non-violence se heurte à des violences diffuses, presque invisibles (l’exploitation écologique, la précarité administrative, la guerre des récits) ?

La mystique chrétienne offre ici une clé : la kenosis, ce mouvement de descente et d’abandon qui est à la fois une voie spirituelle et une critique radicale des pouvoirs. Comme l’écrit Simone Weil : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » une générosité qui naît d’un désert intérieur, d’un vide consenti où Dieu peut advenir. Mais comment vivre cette kenosis collective dans un monde saturé de possessions, de distractions et de violences ?

 

 

La transposition : de la pauvreté volontaire à la désappropriation collective

François d’Assise fait de la pauvreté un dépouillement existentiel : « Ne prenez rien pour la route » n’est pas une métaphore, mais une règle de vie. Aujourd’hui, cette injonction se heurte à un paradoxe : dans nos sociétés, tout est possession, même ce qui n’a pas de prix (les données personnelles, l’attention, le temps). Comment désapprendre cette logique sans tomber dans l’ascétisme individualiste, qui ne fait que reproduire, sous une autre forme, la logique de la performance (Byung-Chul Han, La Société de la fatigue) ?

La mystique propose une réponse : la pauvreté n’est pas d’abord un renoncement, mais une ouverture à l’Autre, à Dieu, au prochain, à la création. La désappropriation devient alors une pratique de l’abandon, une manière de se rendre disponible à l’imprévu, à la grâce.

 

Pistes concrètes :

    • Les communs comme pauvreté partagée : La désappropriation franciscaine trouve un écho contemporain dans les communs, ces ressources gérées collectivement (jardins partagés, logiciels libres, habitats groupés). Ici, la pauvreté n’est plus un renoncement solitaire, mais une réinvention du lien : on ne possède pas la terre, on en prend soin ensemble. Comme le note Bernard Lahire, nos désirs sont socialement construits et les communs permettent de reconfigurer ces désirs autour de la coopération plutôt que de l’accumulation.
      Lien mystique : Comme le dit Thérèse d’Avila, « Dieu se trouve parmi les pots et les casseroles » – c’est-à-dire dans les gestes les plus humbles de la vie commune. Les communs deviennent des lieux de théophanie, où Dieu se révèle dans la coopération et le partage.
      Risque : Que cette communion ne devienne une nouvelle forme de communautarisme spirituel, coupée des réalités sociales. Comme le note Miguel Benasayag, la radicalité doit s’ancrer dans le concret, sous peine de devenir une fuite.

    • L’économie du don et du contre-don : Marcel Mauss a montré que les sociétés traditionnelles fonctionnaient sur des logiques de réciprocité, et non d’échange marchand. Des initiatives comme les systèmes d’échange local (SEL) ou les monnaies complémentaires réactivent cette logique. La pauvreté évangélique y devient une pratique de la gratuité : on donne sans attendre de retour immédiat, mais en confiance que le lien social suffit à assurer la survie.
      Lien mystique : Simone Weil parle de « l’attention comme prière », une attention qui se tourne vers l’autre sans attente de retour, comme on se tourne vers Dieu. Le don devient alors une liturgie profane, une manière de sanctifier le quotidien.
       Problème : Comment éviter que cette économie du don ne devienne une nouvelle forme de charité paternaliste ? La mystique exige une réciprocité radicale : le don doit être reçu comme il est donné, sans hiérarchie.

    • La décroissance comme désaliénation : Les travaux de Serge Latouche prolongent la critique franciscaine de la possession. Mais là où François agissait par conversion intérieure, la décroissance propose des politiques publiques (revenu universel, taxation des héritages, réduction du temps de travail). Problème : comment éviter que ces mesures ne deviennent de simples ajustements du système, sans en remettre en cause les fondements (la croissance comme horizon indépassable) ?
       Lien mystique : Jean de la Croix décrit la nuit obscure comme un passage nécessaire pour atteindre Dieu. De même, la décroissance peut être vécue comme une nuit sociale, un temps de purification où l’on renonce aux illusions du progrès pour retrouver l’essentiel.
       Risque : Que cette ascèse ne devienne une nouvelle forme de puritanisme, où la radicalité se transforme en jugement moral. Comme le dit Eckhart, « Dieu n’est pas dans les œuvres, mais dans l’intention », la décroissance doit être un chemin de joie, pas de culpabilité.

 

Risque d’anachronisme : La pauvreté franciscaine était choisie dans un monde où la survie matérielle était assurée par la communauté monastique. Aujourd’hui, la précarité est subie, et la désappropriation peut devenir une violence supplémentaire si elle n’est pas accompagnée de filets sociaux. Comme le note Miguel Benasayag, la radicalité ne peut être abstraite : elle doit s’ancrer dans les conditions réelles des sujets.

 

 

La non-violence comme résistance poétique : désarmer par l’art et le rituel

Saint François allant à la rencontre du sultan Malik al-Kamil en pleine croisade incarne une non-violence active : il ne nie pas le conflit, mais le dépasse par une présence qui est à la fois politique et esthétique. Aujourd’hui, cette intuition trouve des échos dans des pratiques qui utilisent l’art, la poésie ou le rituel comme outils de désarmement symbolique.

 

Exemples de transposition :

  • L’art comme interruption du flux capitaliste : Les actions poétiques du collectif Les Utopiques (ex. : distribuer des poèmes dans le métro) ou les interventions urbaines de Banksy créent des micro-fractures dans l’ordre néolibéral. Comme le note Jacques Rancière (Le Partage du sensible), l’art n’est pas un simple ornement : il reconfigure notre perception du monde, et donc nos possibilités d’action.
    Lien mystique : Comme le dit le poète persan Rûmî, « Là où la raison s’arrête, la poésie commence ». L’art devient une voie d’union, une manière de toucher l’invisible.
    Limite : Comment éviter que l’art ne devienne un alibi pour les institutions (ex. : le greenwashing culturel) ? La mystique exige une intégrité : l’art doit rester un acte de résistance, pas un produit de consommation.
     
  • Les rituels comme réenchantement du commun : Les marches pour le climat, les veillées funèbres pour les migrants noyés en Méditerranée, ou les cérémonies de réparation (comme celles organisées par des communautés autochtones au Canada) sont des rituels politiques. Ils transforment la colère en deuil collectif, et la dénonciation en engagement symbolique. Le rituel est un langage du lien : il permet de nommer l’innommable (la violence, la mort, l’injustice) et de réinventer des solidarités.
    Problème : Comment éviter que ces rituels ne deviennent des simulacres ? La mystique exige une participation réelle : le rituel doit transformer ceux qui y prennent part, pas seulement émouvoir.
     
  • La poésie comme arme de résistance : Des poètes utilisent le langage pour désarmer les récits dominants. Leur poésie n’est pas un refuge, mais une offensive symbolique : elle dénaturalise les catégories de la guerre, de la frontière, de la propriété. Comme le note Édouard Glissant, la poésie est une pensée du divers : elle permet de penser ensemble ce que le système sépare (le local et le global, l’individu et le collectif).
    Lien mystique : Comme le dit Édouard Glissant, « La poésie est une pensée du divers » elle permet de penser ensemble ce que le système sépare. Mais la mystique ajoute : la poésie est aussi une prière, une manière de toucher l’absolu dans le relatif.
    Risque : Que la poésie ne devienne un élitisme spirituel, réservé à une minorité. La mystique exige une démocratisation du sacré : la poésie doit être accessible à tous, comme une langue universelle.
     

Limite : Ces pratiques restent souvent marginales, voire folkloriques. Comment passer de l’événement poétique à une transformation durable ? Comment éviter que l’art ne devienne un alibi pour les institutions (ex. : les entreprises qui financent des résidences d’artistes pour verdir leur image) ?

 

 

Différences et nuances : entre obéissance et critique, une tension à habiter

comment articuler la radicalité évangélique avec les luttes politiques sans tomber dans le moralisme ou le repli spirituel ?

 

L’obéissance comme paradoxe créateur : traverser les institutions sans s’y soumettre

François ne cherche pas à abolir l’Église, mais à la traverser autrement. Cette posture rejoint les arts de faire : des pratiques qui détournent les structures dominantes sans les affronter frontalement. Aujourd’hui, cette intuition inspire des mouvements comme :

  • Les Églises locales en résistance : Des communautés chrétiennes (ex. : La Maison Verte à Paris, L’Arche de Jean Vanier) réinventent des espaces de fraternité au cœur des villes. Elles ne rejettent pas l’institution, mais la réorientent vers l’accueil des exclus (SDF, migrants, personnes handicapées).
  • Les zones à défendre (ZAD) : À Notre-Dame-des-Landes, des militants mêlent spiritualité (rituels païens, prières, cercles de parole) et lutte politique. Leur radicalité n’est pas anti-institutionnelle, mais post-institutionnelle : ils expérimentent des formes de vie alternatives ici et maintenant, sans attendre une révolution hypothétique.
  • Les monastères urbains : Des initiatives comme Les Murs à Pêches (Montreuil) ou La Vie Nouvelle (Lyon) proposent des retraites laïques où l’on apprend à ralentir, à partager, à créer. Ces lieux ne sont ni des églises ni des partis, mais des laboratoires de réenchantement.

 

Problème : Ces pratiques restent fragiles. Comment éviter qu’elles ne deviennent des niches pour privilégiés (ceux qui ont le temps et les moyens de « se retirer du monde ») ? Comment les articuler avec des mouvements de masse (syndicats, partis, associations) ?

 

 

La critique anarchiste : une radicalité désenchantée ?

Tolstoï et Ellul développent une critique explicite des institutions, là où Saint François agit par contagion symbolique. Mais cette critique peut devenir austère, voire moralisatrice : elle dénonce plus qu’elle ne propose. Comment éviter que la radicalité évangélique ne se réduise à une posture de pureté, coupée des réalités sociales ?

 

Pistes pour une critique enchantée :

  • L’humour comme arme subversive : Des collectifs comme Les Yes Men ou Le Gorafi utilisent la satire pour désacraliser le pouvoir. Leur radicalité n’est pas sérieuse : elle joue avec les codes de la domination pour en révéler l’absurdité. Comme le note Byung-Chul Han (La Société de la transparence), l’humour est une résistance par l’opacité : il crée des zones de flou où le pouvoir ne peut plus s’exercer.
  • Le soin comme pratique politique : Les travaux sur le care montrent que le soin n’est pas une affaire privée, mais une question politique. Des mouvements comme Les Colibris, extinction rébellion ou Alternatiba intègrent cette dimension : ils ne se contentent pas de critiquer le système, ils prennent soin des personnes et des écosystèmes ici et maintenant.
  • La spiritualité comme ressource de lutte : Des figures comme Vandana Shiva (écoféminisme) montrent que la spiritualité peut être un levier de résistance. Leur approche n’est pas désincarnée : elle lie mystique et militantisme, prière et action directe.

 

 

 

Conclusion : pour une radicalité évangélique incarnée et poétique

Au-delà de leurs convergences et de leurs écarts, François d’Assise, les anarchistes chrétiens et les mystiques pointent vers une même urgence : désencombrer le christianisme de ce qui l’alourdit pour retrouver une relation vivante, incarnée, réenchantée au monde. Mais cette radicalité ne peut être transposée telle quelle : elle doit être réinventée à l’aune des défis contemporains, en intégrant la dimension mystique comme source de transformation.

 

Trois principes pour une transposition féconde

  • L’ancrage dans le concret : La radicalité évangélique ne peut être abstraite. Elle doit s’incarner dans des pratiques locales (communs, SEL, ZAD) qui transforment ici et maintenant les rapports de domination.
  • L’articulation des échelles : Ni repli communautaire ni révolution globale, mais des expérimentations qui relient le micro (le quartier, la famille) et le macro (les institutions, les mouvements sociaux).
  • Le réenchantement comme résistance : La poésie, l’art et le rituel ne sont pas des ornements, mais des outils de lutte. Ils permettent de désarmer les récits dominants et de réinventer des solidarités.

 

 Les limites de l’enchantement : éviter la fuite dans le poétique

La joie franciscaine est une force, mais elle peut aussi devenir une faiblesse si elle se coupe des luttes politiques. Comment éviter que la poésie sociale ne devienne une fuite hors du réel ?

  • En assumant la conflictualité : Le réenchantement n’est pas une dénégation des conflits, mais une autre manière de les vivre. Comme le note Miguel Benasayag la résistance ne peut être pure : elle doit composer avec les contradictions du monde.
  • En liant l’intime et le politique : La radicalité évangélique ne se joue pas seulement dans les grandes causes, mais aussi dans les petits gestes (le soin, l’écoute, la création). Comme l’écrit Edgar Morin, tout est lié : la transformation personnelle et la transformation sociale sont indissociables.
  • En acceptant l’imperfection : Saint François lui-même a échoué (son ordre a été récupéré par l’Église, ses disciples ont parfois trahi son idéal). La radicalité n’est pas une pureté, mais une tension : elle se vit dans l’entre-deux, entre le rêve et la réalité, entre la critique et l’espérance.

 

« Le monde est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page », écrivait saint Augustin. La radicalité évangélique, aujourd’hui, est une invitation au voyage mystique : non pas un programme politique, mais une manière d’habiter le monde comme on écrit un poème, avec rigueur et grâce, colère et tendresse, lucidité et émerveillement.

Comme le note le sociologue des religions Raphaël Liogier, nos sociétés sont saturées de récits de peur (la guerre des civilisations, l’effondrement écologique). La voie franciscaine propose un contre-récit mystique : celui d’un monde où la fraternité n’est pas un idéal lointain, mais une expérience vécue ici, maintenant, avec ceux qui nous entourent, une expérience où Dieu se révèle dans le visage de l’autre, comme le dit Emmanuel Levinas.

En somme, la radicalité évangélique n’est pas une doctrine, mais une voie mystique : un chemin de dépouillement, de résistance et de réenchantement, où la pauvreté devient désappropriation, la non-violence devient art de la présence, et la critique devient poésie du possible. « Dieu est un feu dévorant » et ce feu, aujourd’hui, brûle encore dans les marges, dans les communs, dans les rituels, dans les gestes les plus humbles. À nous de l’attiser.